François Coulon

Du texte et des écrans

Maintenant qu’il est là pour durer, on oublie peut-être que le texte sur écran a eu, au moment où les possibilités graphiques des ordinateurs se développaient, assez mauvaise presse. Baser largement une fiction numérique comme L’Égérie sur l’écriture a pu être vu comme une sorte d’aberration ou de sacrilège. Si mon regard a évolué sur quelques points entre temps, j’ai la faiblesse de penser que cet article, publié en 1995 par la revue Nov’Art, avait plutôt vu juste…

La croyance au progrès informatique serait-elle la dernière grande forme de scientisme ? Sans approfondir le débat, on pourrait toutefois y chercher la raison de la désaffection déjà ancienne pour l’écrit dans le multimédia. Venu chronologiquement avant le son et l’image, l’écrit y est perçu comme étant humainement moins évolué (sans penser qu’il est venu, dans l’histoire de l’humanité et de l’abstraction, bien après la sculpture, la musique ou le dessin). Logeant confortablement dans la mémoire des machines actuelles, sorti du domaine de la frustration technologique, le texte n’offre donc plus guère de perspectives d’avenir stimulantes à un milieu qui a souvent fait de la vie par anticipation une seconde nature (au point de ne plus jurer que par d’affreuses séquences-vidéo une fois que la qualité des images fixes fut devenue trop bonne pour évoluer significativement).

La faiblesse rhétorique du positivisme technologique oblige cependant les informaticiens à recourir à des arguments extérieurs. Ainsi donc, alors que les tubes cathodiques n’ont jamais été d’aussi bonne qualité, alors que les possibilités de la PAO n’ont jamais été aussi étendues, lire sur un écran ferait mal aux yeux ; ainsi donc, alors que les sites les plus verbeux de l’Internet occupent le devant de la scène, alors qu’il a été la seule interface-utilisateur pendant des décennies, le texte serait inattrayant… On comprend alors mal ce qui serait advenu aux lecteurs, supposés avoir accepté il y a quelques années encore des jeux d’aventures dépourvus de toute illustration, d’un anglais ardu et d’une composition typographique catastrophique, pour se trouver censés ne plus accepter que des titres clignotants en corps 72 et des commentaires vocaux numérisés (énoncés si possible du ton « documentaire animalier ORTF »).

Nombre d’observateurs adoptent à ce sujet un air résigné, tenant un discours aussi connivent avec l’interlocuteur que paternaliste à propos du public : « Nous autres, nous pouvons bien accepter de lire — ou d’être confrontés à un contenu culturel enrichissant, à des subtilités — mais les gens, hélas! il leur faut autre chose !…

Le meilleur moyen de se constituer pour l’avenir un solide marché d’illettrés n’est-il pas effectivement de le considérer comme d’ores et déjà analphabète ?

De leur côté, les amoureux du texte n’ont-ils pas péché par une attitude trop défensive, cherchant plus à relativiser les « lourdeurs » de la lecture sur écran qu’à en promouvoir les atouts et la modernité ? Présenter le texte comme une valeur à sauvegarder ne revient-il pas à s’inscrire soi-même dans la doctrine déterministe dont on cherche justement à dénoncer l’invalidité ? En d’autres termes, un auteur n’a pas à « s’excuser » d’avoir recours à une expression qu’il s’imaginerait devoir imposer douloureusement, mais à l’assumer, la revendiquer — et la justifier dans son œuvre.

À l’instar de ces brosses recourbées qui, dit-on, atteignent des endroits inaccessibles aux autres, le corpus textuel d’une histoire interactive, le décrit, plutôt que d’être placé en concurrence frontale avec l’image, peut intervenir comme relais du montré. Son pouvoir évocateur permet notamment d’approfondir, à la demande du navigateur, le sens déjà principalement communiqué par l’image, de développer sans distraire de la trame principale les parties « obscures » du scénario qu’une scène entière, illustrée et sonorisée, eut écrasées.

On le voit, mise en conjonction avec l’image, la composante textuelle du triptyque multimédia n’a pas à en être le parent pauvre et mérite mieux que la fonction utilitaire à laquelle des esprits obtus ont voulu la cantonner. Bien au contraire, le puissant pouvoir informatif de l’illustration peut alléger l’écriture d’un rôle contingent, purement descriptif, lui permettre d’aller directement à l’essentiel, c’est à dire au sens et au style. Ainsi le mot d’esprit, la digression, plutôt jugés comme des facilités dans la narration linéaire, s’intègrent-ils totalement à une logique arborescente, où le texte peut faire preuve de la force littéraire qu’on lui connaît, mais aussi d’une humilité, d’une fugacité (on aurait envie d’écrire « d’un bon goût ») idéales pour greffer ces dernières efflorescences.

Enfin, le texte sait aller dans le sens de nombreux traits caractéristiques de l’interactivité : il préserve pour le lecteur une part d’imaginaire, une vaste latitude d’interprétation et d’appropriation ; sa représentation visuelle permet une assimilation non-linéaire (lire d’abord en diagonale, puis avec plus attention, puis s’attarder sur un passage plaisant) ; enfin, sa neutralité formelle supporte parfaitement les inévitables confrontations multiples, là où une voix-off  imposée pour la énième fois deviendrait lassante.

Sans doute le texte se trouve-t-il à l’heure actuelle dans une phase de transition, les raisons de sa mise en jachère par les informaticiens étant précisément celles qui devraient désormais rassurer les auteurs.

Qu’une volonté éditoriale soit accompagnée d’un travail sur son « rendu », sa typographie, sa ponctuation, en un mot sa perception physiologique, et le texte saura imposer de lui-même ses richesses et son caractère avant-gardiste, sans propagande, sans masochisme élitiste — simplement avec plaisir.

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