François Coulon

Godzilla et la cuisine à l’huile

Délaissant un instant la fiction numérique — un peu comme ces musiciens lourdement amplifiés qui reviennent, de temps à autre, tirer des sons d’une bonne vieille guitare de bois —, j’ai eu envie en 2003 d’écrire en français courant cette brève nouvelle, dotée d’un début et d’une fin.

Vos serez gentils de noter qu’il ne s’agit pas d’une autobiographie.

Vous ne savez pas ce que c’est d’être laid. Vraiment, non, vous n’en savez rien. Vous vous croyez moche, vous n’êtes qu’un peu périmé ; vous n’êtes qu’un rien trivial, parcimonieusement passe-partout. Bien sûr, des stries vous ont décati les coins d’yeux, vos seins sont un peu partis en couille ; fatigué, tout ça trouve encore la force de foutre le camp. Vous avez pris de la ventrure, hissé les bajoues ; en attendant qu’il soit double, vous compatissez à votre menton et demi.

Peccadilles, débutants laids, vous n’y connaissez rien. Vous avez des pellicules ? Les miennes s’enfuient en me voyant.

Pour faire court, je ressemble un peu à Godzilla qui aurait des problèmes de peau.

On pense à mon sujet à une sexualité interlope et sulfureuse, on envisage, sans trop s’y pencher, des organes hors de proportion — et tout le monde pense que je me vante un peu lorsque je raconte que les putains refusent toujours de me prendre de l’argent. En fait, elles refusent surtout de monter avec moi.

C’est peu dire, donc, que je ne suis pas très beau, et qu’il m’est tout loisible d’avoir un peu mauvaise mine sans qu’on s’en formalise. (Ce qui est génial avec moi, c’est que, même si j’ai un physique un peu difficile, j’ai toujours vachement d’humour sur moi-même — c’est une formidable leçon d’optimisme.)

« Vous n’êtes pas laid, Balthazar, vous êtes différent » m’avait sentencé le conseiller psychique que j’étais allé consulter — puisque, on l’a vu, les putains ne voulaient pas. (Oui, je m’appelle Balthazar : mes parents avaient senti dès ma naissance qu’il fallait vite me trouver un prénom exceptionnel.) « Et puis, au moins, on ne vous oublie pas ! » avait-il cru bon d’ajouter.

C’est sans doute parce qu’elle se pratique avec des animaux morts et des légumes peu regardants sur le physique des gens que la cuisine a eu, très tôt, mes faveurs.

L’absence de Godzillette aux fourneaux de mon quatre-pièces cuisine m’aura donné tout loisir de manier le matériel considérable et tous les ustensiles contondants que j’ai pu, grâce aux économies réalisées sur le dos des putains, accumuler. L’art culinaire — m’autoriserez-vous à épancher ici quelque théorie sur le sujet ? — aura eu, certes, son lot de tâcherons médiocres et d’industriels cupides ; il n’est pas faux non plus que la pitance des pensionnats et des hôpitaux aura donné à des générations entières d’élèves et d’accidentés bien des envies de faire le mur ou de retomber dans le coma pour le déjeuner. Mais quel vrai bilan en tirer ? Un lot anecdotique de médiocrité, de mauvais souvenirs, d’égoïsme, d’inappétence et de libéralisme qui ne pouvait guère toucher qu’au dégueulasse ou, à la rigueur, au limite gerbant.

J’ai, pensez-vous, étudié la question : même les panses de brebis farcies, les fromages au lait cru, les sauterelles grillées et les gâteaux au durian, une fois que leurs amateurs se fussent enorgueillis que leur raison adulte ait prévalu sur la répulsion qu’inspiraient ces aliments, distillaient d’authentiques et sincères plaisirs gustatifs, décuplés par l’ivresse patriotique et le sentiment d’adhésion à un modèle de réglementation des échanges internationaux. Je sentais bien, sans pouvoir encore tout à fait formuler ma démarche, que, là où la science politique avait connu dès l’origine d’authentiques génies du Mal, là où la sexualité avait eu Sade et von Sacher-Masoch, là où la sculpture contemporaine avait rencontré Joseph Beuys et le rock’n roll Johnny Rotten, la gastronomie entamait le troisième millénaire en tant qu’art encore mièvre, vaguement figuratif, entravé de Bien, de Beau et d’humanités pompières.

Malgré l’Assistance Publique et la tarte au maroilles, la cuisine perverse s’était arrêtée au milieu du gué. Il fallait s’enfermer chez soi, fermer les volets et se mettre au travail. Je démissionnai de mon poste de contrôleur de gestion et préparai la liste des commissions.

Je débutai par une simple gigolette de taupe de nos vergers (Talpa europeæ) rissolée dans ses humeurs — un plat rapide à préparer, à la portée du jeune pervers.

Après la nécrose de pied de biche en gelée et son coulis de fruits blets, je prenais une certaine assurance et m’attaquai au gratin de vermines au vert de gris et son carpaccio de méduse des mers du nord (qu’il me fallu toutefois peaufiner durant un certain temps). Je ne négligeais pas les entrées pour autant, avec les menues biopsies de vache folle « à l’angloise » sauce vache-qui-rit et le croustillant de ténia entier au vin de messe (selon grosseur). Mais c’est, je crois, la petite branloudée de cochon de lait servie sur son lit de placenta aux herbes tendres qui me fit perdre le sens du temps, du jour et de la nuit.

Pour en garder la trace, je noircissais des carnets entiers des recettes que, la bave aux lèvres, rendu dans mes états seconds, je réalisais les unes après les autres : aisselle de rat musqué en transpirade venue avec son chaud-froid de chiendent à la sarcelloise, poêlée de cou de cafard à la noix, pudding aux navets « Tchernobyl » et vinaigre bubonique, foie de morue en cirrhose à l’unilatérale (accompagnée de sa brique de Carré de vigne), chiffonnade de peau de vache à la crème d’andouille, lombrics en robe des champs marinés à la lavande, terrine forestière de moelle d’agneau en leucémie et petits boudins du même, salade de mycoses de veau fumées au pin vermoulu et cœurs de pommes revenus à eux, goitre de porc aux ar…

J’avais dû, hagard, titubant, l’œil rougi, m’évanouir sous le coup de la fatigue ou du fumet de la cassolette d’acariens fermiers au piment torve que je venais de me servir. Je me relevai du parquet de la salle à manger et ouvrai les volets. Il faisait jour ; j’avais, ma foi, assez bien dormi. C’est pendant que, sous la douche, je me lavais les cheveux, que se précisa dans mes esprits regagnés l’envie d’une tasse ou deux de Yunnan impérial TGFOP accompagné de scones à la confiture de coing — ce cydonia vulgaris si mal aimé, disgracieux et astringent dont j’imagine qu’il avait fallu, durant des siècles, la persévérance d’une lignée de cuisinières obstinées tentant en vain, sous les risées des mangeurs de pommes, de l’accommoder à toutes les sauces pour qu’enfin, sublimé par le hasard d’une confiture, il nous révélât alors sa vraie nature et, en ce bas monde, sa délicieuse raison d’être. Je n’oubliais pas non plus de me raser et de me brosser les dents.

Dehors, sur le chemin du salon de thé qui m’attendait, l’air semblait acidulé ; en marchant, je plaçais mes pieds chaque fois au bon endroit sur le trottoir ; d’un sourire, je répondais aux bonjours qu’on m’envoyait. Elles étaient girondes, avaient lustré leurs cuissardes et mis de l’anti-cernes ; il m’a bien semblé ce jour-là que les putains me regardaient autrement.

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