François Coulon

Le chat noir de Flaponie centrale

Un conte écrit en 2003, pour les enfants, avant que je ne m’aperçoive qu’il est plutôt pour les adultes.

C’était un gros chat tout noir, que nous appellerons pour plus de commodité Gros-chat-tout-noir. Oh, bien sûr, il n'y a pas que les chats dans la vie : peut-être vous a-t-on raconté pour vous endormir des histoires de princesses, de grenouilles ou bien de sorcières. Peut-être même des trois à la fois, si jamais une princesse, une grenouille et une sorcière étaient disponibles au même moment.

Mais aujourd’hui, à l'heure où j'écris cette histoire, Mimosette n’a ni princesse, ni grenouille, ni sorcière. Elle n'a qu'un gros chat tout noir, appelé Gros-chat-tout-noir.

L'histoire de Gros-chat-tout-noir commence il y a quelques années. À cette époque, il ne savait pas encore qu'il serait un jour le vieux chat de Mimosette. Il ne connaissait même pas la fin de cette histoire et, de toute façon, Mimosette n'était même pas encore née.

Gros-chat-tout-noir aurait sans doute été surpris d’apprendre que les humains le trouvaient gros, lui qui pensait qu’il était juste grassouillet. Il aurait sans doute été surpris aussi d’apprendre que les humains disaient de lui qu’il était tout noir, parce que ses yeux étaient verts, que sa langue était rose et qu’il avait une tache blanche sur son gros ventre noir, là où le poil des chats est le plus doux. Il aurait été encore plus surpris d’apprendre qu’on l’appelait Gros-chat-tout-noir, car il avait un nom à lui en langage des chats – un langage qu’aucun humain ne comprend, même ceux parlent beaucoup de langues, comme l’espagnol, le malinké ou le tamoul. Parfois, les humains disent un peu n’importe quoi pour simplifier les choses.

Gros-chat-tout-noir vivait dans un pays appelé la Flaponie.

La Flaponie était un petit pays, tout petit, à peine plus gros qu’un pays vraiment minuscule.

Il y a longtemps, l’armée flapone avaient dû trouver que la Flaponie était encore beaucoup trop grande. Ou peut-être était-ce le gouvernement, ou bien les joueurs de football, ou bien les charcutiers – en fait, personne ne savait plus très bien qui l’avait décidé. Toujours est-il qu’on s’était fait la guerre, qu’on avait tué beaucoup de gens, coupé la Flaponie en deux, et tué encore un peu de gens avant de finir quand même par s’arrêter. La Flaponie était donc séparée entre la Flaponie du nord, à l’ouest, et la Flaponie du sud, à l’est. Parfois, les humains décident un peu n'importe quoi pour compliquer les choses.

Les flapons du nord avaient beau se trouver beaucoup plus intelligents que les flapons du sud et les flapons du sud beaucoup plus beaux que les flapons du nord, aucun d’entre eux ne comprenait le langage des chats.

Sidonie était une jeune fille qui vivait en Flaponie du sud ; elle y enseignait la littérature comparée un jour sur deux. En revenant de l'université, l'université de Flaponie du sud, elle passa devant la frontière qui séparait son pays de la Flaponie du nord.

La frontière était tracée sur le sol par un large trait, un trait encore plus large qu'un gros chat large comme Gros-chat-tout-noir. Mais, en plus d'être large, le trait était noir, cette fois-ci exactement du même noir que le pelage de Gros-chat-tout-noir.. Si bien que pour un peu, Sidonie n’aurait jamais remarqué ce gros chat tout noir qui dormait sur la frontière – et il n’y aurait pas eu d’histoire du tout. Elle n’aurait pas pu remarquer ses yeux verts, car il dormait les yeux fermés sans que personne ne lui ait raconté une histoire ; elle n’aurait pas pu remarquer non plus la tache blanche de son ventre, car il dormait roulé en boule comme dorment les chats. « Tiens, j’entends quelque chose », se dit-elle en entendant le chat ronfler (car Gros-chat-tout-noir ronflait). Elle s’approcha timidement de la frontière, qui était gardée de part et d’autre et que personne n’avait le droit de traverser.

Gros-chat-tout-noir s’éveilla ; il remarqua Sidonie, se leva et gambada joyeusement dans sa direction. « Oh, quel beau gros chat tout noir ! » se dit Sidonie. « Quelle belle jeune fille, se dit de son côté Gros-chat-tout-noir. En plus, elle va sans doute me donner à manger. » Gros-chat-tout-noir suivit alors Sidonie jusque chez son père, chez qui elle habitait.

« Quel beau gros chat tout noir ! » s’exclama le père de Sidonie, qui était militaire à la retraite. Gros-chat-tout-noir, lui, mangeait un reste de zmörgel, une spécialité de Flaponie du sud. « Il est noir comme notre fameux jus de groseilles noires de Flaponie du sud, que le monde entier nous envie, continua-t-il. Comme il est bien plus beau que ces affreux chats de Flaponie du nord ! »

Une fois son reste de zmörgel terminé, Gros-chat-tout-noir ronronna quelques minutes sur les genoux de Sidonie. Puis, il s’en retourna dormir sur la frontière, où personne ne le remarqua jusqu’au lendemain.

Flavien était un jeune homme qui vivait en Flaponie du nord ; il y suivait une formation de mari idéal un jour sur deux. En revenant de l'université, l'université de Flaponie du nord, il passa devant la frontière. Il fut intrigué par deux perles vertes qui se détachaient de la frontière noire. Il s’en approcha timidement, car elle était gardée de part et d’autre et personne n’avait le droit de la traverser. « Bon sang, quel beau gros chat tout noir ! » s’exclama Flavien. Pour un peu, Flavien n’aurait pas remarqué les deux yeux verts du chat tout noir, qui, pour une fois, ne dormait pas et ne ronflait donc pas non plus. Gros-chat-tout-noir suivit Flavien jusque chez sa mère, chez qui il habitait, en se disant qu’il y aurait bien quelque chose à manger. Peut-être un peu de zmörgel, qui sait ?

« Quel beau gros chat tout noir ! » s’exclama la mère de Flavien, qui était espionne à la retraite. Gros-chat-tout-noir, lui, mangeait un reste de zmörgel, une spécialité de Flaponie du nord. « Il est noir comme notre fameux jus de groseilles noires de Flaponie du nord, que le monde entier nous envie, continua-t-elle. Comme il est bien plus beau que ces affreux chats de Flaponie du sud ! »

Une fois son reste de zmörgel terminé, Gros-chat-tout noir ronronna quelques minutes sur les genoux de Flavien. Puis, il s’en retourna dormir sur sa frontière, où personne ne le remarqua jusqu’au lendemain.

Le lendemain, Sidonie retrouva Gros-chat-tout-noir ; et le lendemain du lendemain, ce fut le tour de Flavien, et ainsi de suite pendant plusieurs semaines. Gros-chat-tout-noir mangea, chez l’une et chez l’un, beaucoup de zmörgel. On le préparait maintenant spécialement pour lui, puisqu’il avait l’air d’aimer ça.

Mais un jour, Gros-chat-tout-noir disparut. Plus de Sidonie, plus de Flavien, plus de frontière, plus de zmörgel, plus rien ! Inquiète, Sidonie partit à sa recherche. Flavien battait la campagne en criant « Gros-chat-tout-noir ! Gros-chat-tout-noir ! Où es-tu ? ». Tout à coup, il aperçut Sidonie de l’autre côté de la frontière. Foi de flapon du nord, les filles de Flaponie du sud n'étaient pas si vilaines que ça... Il décide de l'aborder : « Pardon mademoiselle, vous n’auriez pas vu un gros chat tout noir ? lui demanda-t-il.

— Non, monsieur, mais c’est curieux : j’en cherche un aussi, répondit-elle. (Foi de flapone du sud, les garçons de Flaponie du nord étaient plus polis que ce qu’on lui avait raconté.)

— Peut-être cherchons-nous le même chat, fit remarquer Sidonie.

— Oh, c’est impossible, répondit Flavien, celui que je cherche est un chat de Flaponie du nord ; il a le pelage aussi noir que le jus de groseilles noires de Flaponie du nord que le monde entier nous envie.

— Mais comment est-il, ce chat, en plus d’être noir ? demanda Sidonie.

— Gros, avec les yeux verts et une tache blanche sur le ventre, là où le poil des chats est le plus doux, répondit Flavien.

— C’est bien curieux, je cherche de mon côté un chat de Flaponie du sud ; il a le pelage aussi noir que le jus de groseilles noires de Flaponie du sud que le monde entier nous envie. Il a aussi les yeux verts et une tache blanche sur le ventre. C’est bien étrange... »

Sidonie et Flavien en restèrent là pour le moment. Mais ils revinrent tous les jours près de la frontière chercher leur chat, même ceux où ils ne fréquentaient pas leurs universités respectives.

« Quoi ? hurla le père de Sidonie, tu veux épouser un garçon de Flaponie du nord ?

— Mais, papa, il me plaît beaucoup et je le vois tous les jours près de la frontière en allant à la recherche de Gros-chat-tout-noir, qu’il cherche aussi.

— Va-t-en de chez moi, tu n’es plus ma fille ! D’ailleurs tu ne pourrais même pas épouser ce garçon, car la frontière est gardée de part et d’autre et personne n’a le droit de la traverser. Allez, ouste ! »

« Quoi  ? hurla la mère de Flavien, tu veux épouser une fille de Flaponie du sud ?

— Mais, maman, elle me plaît beaucoup et je la vois tous les jours près de la frontière en allant à la recherche de Gros-chat-tout-noir, qu’elle cherche aussi.

— Va-t-en de chez moi, tu n’es plus mon fils ! D’ailleurs tu ne pourrais même pas épouser cette fille, car la frontière est gardée de part et d’autre et personne n’a le droit de la traverser. Allez, du balai ! »

Dépités, Sidonie et Flavien se retrouvèrent devant la frontière. « À cause de toi, mon père m’a chassée, je ne sais plus où aller », se plaignit Sidonie.

— Tout est de ta faute, si tu ne m’avais pas séduit, jamais ma mère ne m’aurait renvoyé de la maison ! » répondit Flavien.

Il y eut un grand silence triste, comme souvent autour des frontières gardés de part et d’autre, que personne n’a le droit de traverser.

« Regarde ! », dirent-ils soudain, en indiquant la frontière, chacun de leur côté. C’était Gros-chat-tout-noir ! Il avait fait de gros efforts pour que les deux amoureux le remarquent sur la frontière toute noier : les yeux verts grands ouverts, il tirait sa langue rose.

Il se tenait même debout sur les pattes arrières, afin que l’on puisse parfaitement apercevoir la tache blanche qu’il avait sur le ventre – ce qui est vraiment difficile pour un chat et montre bien sa détermination.

L'animal se mit à galoper le long du tracé de la frontière. « Suivons-le ! » s’exclamèrent Sidonie et Flavien. Ils marchèrent et marchèrent en suivant Gros-chat-tout-noir, chacun d’un côté, alors que le quadrupède continuait son chemin. Mais la Flaponie n’est pas si grande : après quelque temps, Sidonie et Flavien arrivèrent au bout de la frontière. C'était un pays où tout le monde n’aime pas les flapons, mais où personne ne comprend la différence entre ceux du sud et ceux du nord.

Après bien des aventures, Sidonie et Flavien purent enfin y vivre. Ils ouvrirent un petit restaurant où l’on sert un zmörgel remarquable – et aussi de ce petit jus de groseilles noires que tous les restaurants des environs leur envient. Bien sûr, ils ne sont pas prince et princesse, mais ils vivent ensemble. Ils ne se disputent pas trop souvent et ont aujourd’hui cette adorable petite fille, qu’ils ont appelé Mimosette, si vous avez bien tout suivi.

Et qu’est devenu Gros-chat-tout-noir, me direz-vous ? Il est bien vieux aujourd’hui ; ses poils sont blancs çà et là et il ne gambade plus aussi vite qu’avant, mais le langage des chats est le même ici que dans sa Flaponie natale. Qui sait, peut-être connaissait-il la fin de cette histoire, car s’il regrette un peu les bonnes souris de Flaponie, de Flaponie du sud comme de Flaponie du nord, il n’aime rien de plus que de s’endormir paisiblement. Et il ronfle un peu, sur les genoux de la petite Mimosette, fille de Sidonie du sud et fille de Flavien du nord.

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