François Coulon
/* Ajout d’un bouton plein écran */<<link "\u202fPlein écran">><<script>>Fullscreen.toggle();<</script>><</link>><<set $liste_passages = [
{nom: "Conjoncture", texte: "Conjoncture, conjoncture [nouveau]", chapo: "Frappé par le destin, Damien est soudain mis au ban de la société. Il se retrouve, disons-le, un peu les deux pieds dans la crise. Mais comment a-t-il bien pu en arriver là?", désactivation: false},
{nom: "Prosopagnosie1", texte: "Prosopagnosie, j’oublierai ton nom", chapo: "À titre purement sentimental, Damien infiltre le milieu de la scène prosopagnosique.", désactivation:false},
{nom: "Psychiatre", texte: "Dernière consultation", chapo: "Damien visite un psychiatre, à titre purement professionnel.", désactivation:false},
{nom: "Poupée", texte: "La poupée qui fait prompt", chapo: "Damien prend le métro pour aller réparer une assistante personnelle récalcitrante. Un ménage à trois 2.0, à réserver à un public endurci.", désactivation: false},
{nom: "Rap", texte: "Dans le jeu du rap game", chapo: "Un homme se présente à Damien comme l’agent d’un célèbre rappeur. Des <i>punchlines</i> qui font du mal.", désactivation: false},
{nom: "Célibat", texte: "La délicate question du mariage des informaticiens", chapo: "Damien explore le monde des mères célibataires et des présentatrices météo roumaines bien conservées. Avec en invité spécial <i>LePlanD</i>, l’application de rencontre réservée aux célibataires pas trop difficiles.", désactivation: false},
{nom: "Écrivain", texte: "Écrire. Écrire pour ne pas mûrir", chapo: "Face à un auteur, Damien réussira-t-il à sauver la littérature francophone?", désactivation: false},
{nom: "Amélie", texte: "Amélie, partenaire de votre développement en Asie", chapo: "Damien rencontre Amélie en ligne. Tous les signaux sont au vert pour une expérience amoureuse geek et réellement immersive, qui ratera de plusieurs façons différentes.", désactivation: false},
{nom: "Maternité", texte: "La maternité, des effets visibles", chapo: "Damien intervient à titre d’informaticien chez une jeune mère radieuse et favorisée par la vie.", désactivation: false},
{nom: "Souad", texte: "La vie devant Souad", chapo: "Damien rencontre Souad en ligne, qui lui demande dans un bar combien de filles il a déjà rencontré en ligne. Souad est une fille normale, ce qui laisse évidemment présager le pire.", désactivation: false},
{nom: "Petit-commerce", texte: "Le petit commerce de promiscuité", chapo: "Damien est appelé à l’aide par un sex-shop, dans lequel il fait preuve d’un savoir-faire certain avec le matériel.", désactivation: false},
{nom: "Introduction", texte: "Qui es-tu, Damien Tuney?", chapo: "Une introduction à Damien Tuney, accessible au plus grand nombre.", désactivation: false},
//{nom: "Escort", texte: "L’e-scort", chapo: "Damien vient en aide à, en quelque sorte, une consœur. Le service à la personne à portée de tous.", désactivation: false},
//{nom: "Prosopagnosie2", texte: "****dans les filets de JamaisVu/proso"}
//{nom: "MonSoutienCyber", texte: "Pour un accompagnement personnalisé des personnes en état de légitime détresse numérique."}
]
>>/* cSpell:disable-next-line */
<<if $credits isnot true>>@@.titre;Damien Tuney système véloce@@@@.titre.titre_auteur;François Coulon@@
<i>Les ordinateurs et les femmes ont un point commun, c’est de beaucoup intéresser Damien Tuney — professionnel de l’informatique, amateur de l’amour.
Les deux posent aussi pas mal de problèmes, que Damien saura résoudre ou bien créer, selon les cas.</i>
<</if>>
<<set $lien_partage = "mailto:?subject=Damien Tuney système véloce&body=https://francoiscoulon.com/dtsv%0D%0A%0D%0A">>
<<set $lien_abonnement = "mailto:?subject=[Abonnement]&body=Merci de m'abonner à la lettre d’information.&to=francois@francoiscoulon.com">>
@@.abonnement;[[S’abonner|$lien_abonnement]] / [[Partager par mail|$lien_partage]]@@
<<choixPassages $liste_passages>>
/* Attention, les liens contenant ":" seront modifiés intempestivement par le script typographique
(actuellement désactivé à cause du lien mailto:)
*/
/* cSpell:disable-next-line */
<<if $credits isnot true>>\
@@.crédits;Réalisé avec <a href='https://twinery.org'>Twine</a>, <a href='https://www.motoslave.net/tweego/'>Tweego</a>, <a href='https://www.motoslave.net/sugarcube/'>SugarCube</a>, <a href='https://github.com/productiontype/Newsreader'>FiraSans</a>, <a href='https://github.com/bBoxType/FiraSans'>FiraCode</a>.@@\
<<set $credits to true>><</if>>
/*
code: <<print $code_abonné>>
<label>Code abonnés <<textbox "$code_abonné" "" "MenuPrincipal" autofocus>></label><span class="boutonCode"><<button "Envoi2" MenuPrincipal>><</button>></span>
*/<<TAB>>Il fallait en passer par là. Mes confrères et moi avions tous essuyé lors de soirées en ville, dans ces présentations gênées, à ce moment brutal de l’échange des professions, ces moues sociales du samedi soir, à peine réprimées, que nous décochaient en représailles ces Françaises à gobelets lorsque nous leur révélions notre état d’informaticien.
<<TAB>>Aucun d’entre nous n’était celui qu’elles attendaient. Elles-mêmes avaient consumé leur jeunesse à s’emparer de postes de gardiennes des ressources humaines, de diplômes de droit du marketing, dont elles s’étonnaient à leur tour que l’intitulé ne <<INS "retint" ", pas plus que notre maîtrise des requêtes asynchrones de KékéSkript — nous l’avions compris — n’allait nous conduire aux draps des hôtesses de l’air,">> les ardeurs matrimoniales de l’influenceur international, du clandestin ténébreux ou du N+2 de leurs rêves.
<<TAB>>Il fallait se prémunir de l’informaticien, retrousser babine à son approche; si l’on n’y prenait garde, il avait vite fait d’aller chercher vos enfants à l’école et de vous jurer fidélité entre deux parties de <i>Clunky King</i>. Jamais n’impressionnerait-il les copines garées au fond des mojitos.
<<TAB>>Amélie n’était pas de ces Françaises-là; elle avait poussé la vertu jusqu’à l’asiatique — l’origine vietnamienne, en plus précis.
<<boutonChoix "> Avec Amélie, être geek n’était plus un crime." "Amélie geek">>
<<boutonChoix "> Amélie, l’Asie de Paris et d’ailleurs." "Amélie Asie">>
<<boutonRetour>><<TAB>>Cette fois, TousLesDœux<sup>2</sup> avait visé juste. L’application avait palpé ma fiche technique, soupesé les mensurations de ma partie mentale et confectionné, à moi et sans doute soixante-trois autres informaticiens astigmates, le profil <q>coup de cœur</q> <<INS "d’Amélie" " — Amélie à l’anniversaire de Lucie, Amélie qui fait du yoga, Amélie en Amérique">>. Tous les signaux étaient au vert pour une expérience amoureuse geek et réellement immersive.
<<TAB>>L’idée reçue voulait que notre penchant numérique pour les asiatiques découlât de leur armature savamment miniaturisée et d’une paire de seins qui n’allait guère plus loin que sa <<INS "dénomination" " — un signe d’optimisation notoirement excitant qui avait poussé de nombreux professionnels occidentaux à se reproduire en dehors d’une table d’allocation des fichiers">>.
<<TAB>>L’explication se nichait dans les prédispositions plus moelleuses que nos latitudes prêtaient à la femme asiatique à l’égard du développeur autochtone. Quand d’autres rabrouaient d’une grimace l’idée même de mon existence dans leur orbite, Amélie avait vu scintiller en moi des aptitudes aux calculs matriciels plus charmantes que la moyenne. Elle m’en récompensait par de longs messages, délicatement composés.
<<TAB>>L’orientale extrême validait d’autant mieux l’homme geek qu’elle pouvait se révéler l’être davantage que lui. Amélie ainsi œuvrait pour sa part dans les protocoles de cryptographie patibulaires d’une agence de recherche gouvernementale — sans que je sus jamais si elle était une collègue distante ou une variété d’espionne <<INS "internationale" ". Elle aurait, en tout cas, sans doute accompli mon métier plus facilement que moi le sien, à plus forte raison si ses attributions eussent inclus de retourner sur l’oreiller agents russes et hackers délocalisés">>.
<<boutonChoix "> Le partage des tâches ménagères aura tranché." "Amélie geek partage">>
<<boutonChoix "> Nous avons supprimé nos profils sur TousLesDœux<sup>2</sup> et puis tout perdu." "Amélie geek profils">>
<<boutonRetour>><<TAB>>Si le monstre des tâches ménagères pouvait être négligé, accompli ou expédié, il n’avait pour ultime vocation que d’être <<INS "<i>partagé</i>" " — mais pas n’importe comment et surtout pas par n’importe qui">>. La créature avait surgi sous nos pieds; le monde ne deviendrait <<INS "juste" ", et donc réglementaire, ">> qu’au jour où Amélie et moi serions scrupuleusement interchangeables.
<<TAB>>Mais même les monstres avaient un cœur, un foie et un œsophage — qui les voulait dissymétriques et, par là, inaptes à la scission en deux parts indiscernables. Nous avions été de toutes les pondérations domestiques, quantifié chacun de nos coups de brosse. Rien n’y faisait: à chaque échantillonnage, nos applications <<INS "Égalitart" ", dûment configurées sur nos téléphones à la formule <q>duo en situation de mixité</q>,">> retournaient des résultats irrécusablement discordants.
<<TAB>>Nous n’avions, à vrai dire, guère moyen d’y déroger: rien dans les ascendances annamites d’Amélie — sans parler des miennes — ni dans ses vagues rémanences bouddhistes ne nous qualifiait pour quelque dispense minoritaire.
<<TAB>>Par chance, il n’était pas question pour Égalitart de contrevenir aux directives européennes en colligeant ce genre de données personnelles — et encore moins de plaisanter avec ce ciment des sociétés inclusives qu’était le respect de la vie privée: aussi, sur la base d’une attestation sur l’honneur et d’un volontariat bien compris, et à des fins de traitements statistiques anonymisés, devais-je remonter manuellement sur le site du Ministère chaque décimale d’une disparité cuisine/salle de bains dès qu’elle nous <<INS "frappait" " — c’est-à-dire à peu près tout le temps">>.
<<TAB>>Bien vite, Amélie me reprocha de comptabiliser en équivalents-vaisselle ce temps que je consacrais à l’égalité administrative de genre. Je crois, et c’est un point que je lui concède, qu’il était inéquitable de ma part d’avoir à ce titre assigné à Berth, notre aspirateur-robot, une masculinité arbitraire afin de tirer de mon côté mon <i>équaliscore</i> chaque fois que s’ébranlait sa brosse rotative. Berth, on peut le dire, comptait dans mes quotas.
<<TAB>>Du point de vue du progrès et des torchons, vivre seul, c’était vivre libre mais surtout vivre <<INS "<i>juste</i>" " — chaque membre individuel du ménage unipersonnel s’en chargeant intégralement et sans partage">>. La seule solution véritablement citoyenne et nivelée fut, Amélie, Berth et moi, de ne plus jamais nous <<INS "approcher" " et de vaquer sans plus nous concerter à nos corps de balais célibataires">>.
<<boutonMenu>><<boutonRetour>><<TAB>>Dès sa configuration, la copine asiatique déverrouillait dans la vie du geek des horizons radieux et supplémentaires, comme autant de niveaux de jeu insoupçonnés jusque-là. Qu’elle pressât sa main dans ma main et je sentais croître chacune de mes caractéristiques; à son bras, je plastronnais dans les conventions et les <i>LAN parties</i>; je sentais bien que Pamela, la serveuse du <i>Bò bún Bay</i>, me regardait autrement.
<<TAB>>C’est là qu’Amélie et moi avions décidé dans les vapeurs de citronnelle, à l’instant de l’addition, de plonger cœur le premier dans les tourments du couple. Elle était sur le point de m’inviter sans contact quand <<INS "ShareMeLuv" ", l’application écocertifiée des dépenses romantiques,">> dans laquelle elle avait donc attesté de mon statut et vérifié l’égale longueur de nos paires de baguettes, lui notifia qu’il était mon tour d’en faire les <<INS "frais" ". J’étais ému qu’une femme fût ainsi prête à ne plus compter pour moi">>.
<q>Amélie, je t’invite. Mais je vais faire mieux.
— Mieux que l’égalité?
— Oui. Si j’étais américain et si la configuration des lieux s’y prêtait, je poserais un genou par terre pour te montrer ceci.</q>
<<TAB>>Je glissai la main dans ma poche revolver, en pris mon téléphone.
<q>Je crois qu’il est temps que j’immole mon compte sur TousLesDœux<sup>2</sup>. Fais comme tu le sens de ton côté, pas de pression, mais je voulais être devant toi au moment de poser mon empreinte digitale sur le capteur. Je signe de mon sébum mon engagement biométrique vis-à-vis de notre relation.</q>
<<boutonChoix "> Confirmer." "Amélie geek profils2">>
<<boutonRetour>><<TAB>>Amélie, je n’allais pas trouver mieux que toi. Ou peut-être si, mais au prix d’efforts tant soutenus, si disproportionnés à côté de l’amour d’une vie, que les autres ne seraient plus que des erreurs d’arrondi.
<<TAB>>En tournant vers moi son <<INS "téléphone" ", pour accomplir sa part du rituel et comme pour que je m’y mire">>, Amélie me fit défiler la liste des dialogues qu’elle avait entretenus. Si j’étais le têtard gagnant dans la galerie des évincés, tous ces visages d’hommes, pour ce que j’aperçus à cet instant, me semblaient, chacun dans un regard ou une paire de lunettes, étrangement semblables, entre eux mais aussi à <<INS "moi-même" ". Si l’on mesure la beauté de l’amour et l’autorité d’une relation à ce que l’on perd pour s’y engager, Amélie renonçait en tout cas à bien plus d’assiduités que je ne venais, moi, d’en congédier pour elle">>.
<<TAB>>Nous étions l’un à l’autre, le temps de régler quelques affaires.
<q>Envoie-leurs un message pour dire que tu es désormais folle de moi. C’est plus correct, non?
— Voilà, c’est fait.</q>
<<TAB>>Je marquai un temps de traitement.
<q>Tu veux dire que tu as programmé des raccourscripts même pour TousLesDœux<sup>2</sup>?
— Bien sûr, regarde.</q>
<<TAB>>Si j’étais admiratif de sa dextérité éthique, je ne pouvais m’empêcher de me sentir solidairement victime de son sens du condensé-clavier. Il était ainsi apparu que ses premières réponses sur <<INS "l’application" " (j’avais, avant de fermer mon compte devant elle, sauvegardé par devers moi nos conversations)">> avaient été entièrement composées de <i>clips</i>, de <i>cuts</i> et de <i>snippets</i> de phrases qu’elle avait déjà enregistrés. En fait, Amélie n’avait réellement commencé à me lire organiquement qu’après une dizaine de messages à son avatar.
<<TAB>>Que mes propres approches fussent tout autant automatiques, que mes mots d’esprit sur TousLesDœux<sup>2</sup> tout autant répertoriés que ses messages de rupture, ne retranchait rien à mon désarroi.
<<TAB>>Bien sûr, nous ne nous séparâmes pas immédiatement. Mais quelque vers incubait. Le début de la fin ne s’était pas fait attendre.
<<boutonMenu>><<boutonRetour>><<TAB>>Pour des questions de <<INS "survie" " — et par goût, aussi, des brefs tétons ténus —">>, nous autres membres masculins du secteur tertiaire avions fusionné nos intérêts dans les fonds de cuve de l’ancien péril jaune. Sans jamais en avoir parlé, Amélie et moi prenions part à cette guerre de tranchées qui, depuis longtemps déjà, s’écoulait dans la topographie parisienne — et, à vrai dire, partout ailleurs. On y jouait des coudes, prenait des positions. Nous avancions nos pions; bien souvent, les reculions.
<<TAB>>Car ces quartiers de sorties dont nous chérissions les diversités n’étaient en fait irisés que du fracas de leurs conflits. L’harmonie inter-multi, le grand bouillon polypote, n’existaient pas parce que des vivants d’ailleurs et de partout les avaient conjointement désirés: ils n’existaient qu’en guettant un prochain vainqueur, les strates anciennes recouvertes des <<INS "nouvelles" ". C’était l’étrange alliance des nantis et des lointains, sur le dos de tous les autres">>.
<<TAB>>Amélie et moi fuyions la guerre en dînant au passage. Nous nous retranchions derrière les rideaux de poitrine de porc laquée suspendus en vitrine, sur les tapis des clubs départementaux de badminton; à chaque incursion, nous répliquions d’une échoppe de <i>bubble tea</i>, d’un dispensaire de hatha yoga, d’une cave indépendante issue de la culture biologique.
<<boutonChoix "> Un soir de bar à vin, elle m’avait finalement semblé bien trop Amélie française." "Amélie Asie française">>
<<boutonChoix "> Mort à la terrasse." "Amélie Asie mort">>
<<boutonRetour>><<TAB>>C’est à la table du Verre oblique — ivresse sur place et à emporter —, réfugiés à l’ombre du saint-joseph qui attendrissait nos palais et nos confidences, qu’Amélie me fit don de l’anecdote de son prénom.
<<TAB>>Aux premières gorgées de notre histoire, Amélie et moi en étions encore à nous présenter. On sait qu’après un temps les couples ne savent plus que parler <<INS "d’eux" ", avant que le silence ne vienne mettre tout le monde d’accord">> — mais nous en étions, à ce stade des avant-goûts, à l’attaque en bouche de notre couple, à garder chacun nos étiquettes respectives.
<<TAB>>Amélie me raconta donc qu’au moment de ses premiers pas dans <<INS "l’existence" ", de ses débuts dans l’histoire de France">>, ses parents, encore peu au fait des usages locaux, consultèrent une voisine, d’ailleurs à peine moins étrangère, à la recherche d’un prénom de fille pour le pays, balisé dans les ornières, accessible au plus grand nombre d’ici. La voisine opta pour Amélie, et Amélie ce fut.
<<TAB>>Amélie.
<<TAB>>Elle et moi nous étions jusqu’alors plutôt retrouvés dans des restaurants à doigts ou à baguettes; la voir manier aussi parfaitement les couverts parallèles du Verre oblique avait sonné le début de mes inquiétudes à son sujet.
<<TAB>>Comment, moi, pouvais-je me retrouver une <i>Française</i> à mon flanc? Il était évidemment irrationnel de vouloir sauver le pays tout en conservant ses habitantes originelles, chacun étant largement la source des problèmes de l’autre.
<<TAB>>Et si les étrangères étaient censées nous cicatriser des Françaises, je commençais à soupçonner Amélie de n’être ni aussi thérapeutique ni aussi vietnamienne que je l’eus espéré. Dans la pénombre de cette cave à manger, je croyais deviner dans sa chevelure des reflets châtains, les atavismes qu’elle m’aurait cachés d’un arrière-grand-père berrichon parti aux colonies s’essaimer dans les rizières de <<INS "Cochinchine" " et diluer par avance mes espoirs d’une union authentiquement exohétérotique">>.
<<TAB>>La bouteille avançait vers l’essentiel. En scannant l’étiquette d’un coup de patte, Amélie avait pu apprendre de son téléphone coréen bien plus sur les certifications régionales et naturelles du domaine que tout ce que j’avais tenté, de mémoire de Français, de lui faire savoir.
<<TAB>>Comme en témoignaient ses paramètres linguistiques, Amélie était française. Elle était française et n’avait pas besoin de moi.
<<TAB>>Nous cessâmes de nous rappeler peu après. Déçus d’on ne sait quoi, consolés de <<INS "savoir que" ", aux prochains arrachages meurtriers qui fermentaient contre nos vies et nos vignes, ">> nous fuirions peut-être un jour au même endroit.
<<boutonMenu>><<boutonRetour>><<TAB>>Parisiens, nous tâchions de faire notre trou au milieu des tenailles, entre Kaboul et la Courneuve. On avait réparti les rôles, assigné le front du crime aux visières des casquettes, aux barbes longues celui de la vertu. Leur ralliement vint nous cueillir en terrasse cet après-midi de juillet.
<<TAB>>Au moment de la rafale, Amélie et moi tenions en main la même boisson <i>trois couleurs</i>. Il se trouve que j’en réchappai.
<<TAB>>À titre personnel, ma notoriété n’alla guère au-delà du petit cercle des victimes <<INS "associatives" ", où les enjeux sont faibles et où tout le monde se connaît un peu">>. Amélie, en revanche, devint morte et beaucoup plus célèbre.
<<TAB>>On peut dire que les responsabilités étaient partagées: tous, chacun de notre côté du canon, avions demandé à être là. Il était d’ailleurs essentiel de garder une approche nuancée de la question du terrorisme domestique et je suis sûr que beaucoup de mes voisins de terrasse périrent sans haine ni vision trop manichéenne des forces en présence.
<<TAB>>De tous les posthumes, Amélie fut donc celle qui remporta le plus de suffrages dans les cœurs et de mots-dièse sur les réseaux. Les indignations pétillaient; en ligne, il ne manquait jamais une âme pour trouver dommage qu’elle fût morte.
<<TAB>>Jamais en retard d’une empathie, on s’inquiétait également de la mauvaise image qui, par la faute de nos préjugés, allait encore coller aux doudounes des personnes issues des scooters <<INS "de location" " qui, pour la plupart, n’aspiraient qu’à une pratique paisible et raisonnée des grenades et des fusils-mitrailleurs">>.
<<TAB>>J’étais devenu comme encombrant, surnuméraire, à la limite du couple mixte. Pas tout à fait mort, au chromosome incorrect; beaucoup trop local, je faisais tache. Je m’accaparais les Vietnamiennes qui, de droit, semblaient revenir à tous — aux Vietnamiens, aux Vietnamiennes, aux meurtriers, à tous sauf à moi.
<<TAB>>Une photo de nous <<INS "deux" ", presque amoureux, vivants encore, côte à côte, un <i>chè ba màu</i> à la main, ">> retrouvée sur le téléphone d’Amélie, avait circulé. Dans sa version la plus partagée, qui devint une sorte d’icône le temps de la déflagration suivante, elle y assurait par avance son rôle de victime intégrale — une jeune femme avenante, sans antécédents patriotiques, inconsciente du destin qui la frapperait. J’y étais, quant à moi, brutalement rogné-décadré, éjecté hors du champ du malheur, mon deuil réduit à un bras de chemise.
<<TAB>>Ce fut sous le prénom d’Ánh, que j’avais ignoré jusqu’alors, <<INS "qu’Amélie" ", que j’avais connue jusqu’ici, ">> accéda à cette gloire de la mort éternelle. Des <<INS "clients" ", ignorant mes aventures et mon idylle avec la fameuse Ánh de l’attentat,">> m’appelaient encore. Sur mon lit <<INS "d’hôpital" ", sur lequel le corps médical venait vérifier ma tension et quelques amis l’état de ma batterie">>, une extension me traduisait du vietnamien les messages mis en ligne par les soins de sa famille.
<<TAB>>Ses parents vivaient encore et je ne les connaissais pas. Je n’étais personne pour eux. Je ne serais pas, à ce stade des afflictions, devenu quelqu’un.
<<boutonFin>><<boutonRetour>><<TAB>>C’était une boutique contemporaine et patinée — comme savaient l’être alors ces rues du nord-est parisien.
<<TAB>>J’avais toujours cru que, par quelque arrêté préfectoral sourcilleux, les sex-shops et autres points de vente d’articles à champ d’application érotique se devaient de n’exposer au <<INS "chaland" ", cet être influençable, prompt à la chute, dont l’âge légal n’était jamais tout à fait acquis,">> que ces devantures de vitres fumées et de rideaux d’un épais velours grenat. On concluait de la promesse d’une cabine individuelle, on s’acoquinait jusqu’au tarif des vidéos à emporter et les plates-bandes étaient sauves. Les bonnes mœurs respiraient, on avait eu chaud.
<<TAB>>J’avais accepté le rendez-vous la veille, m’étant renseigné sur l’emplacement de l’intervention mais, comme à mon habitude, moins sur la nature des emmerdements qui m’y attendaient.
<q>Vous verrez, c’est un petit commerce</q>, m’avait annoncé le gérant, alors que je m’enquerrais au téléphone de savoir si un ascenseur ou le code d’une porte cochère me séparerait des lieux exacts de ma mission.
<<TAB>>J’arrivai donc. Déjà à quelques encablures, j’entendais la signature spectrale du magasin — peut-être du <i>hard gabber</i>, du <i>sinister doomcore</i> ou autre garbure de la même fonderie — en tout cas d’une ambiance <<INS "techno" " qui devait, pour les clients fidèles, être à une bonne séance de dur à cuir ce que les effluves de baguette chaude étaient à l’honnête boulangerie">>. De la vitrine, justement, un assortiment de cagoules cloutées, de bâillons à lanières striés d’arcs-en-ciel et d’entraves pelucheuses lavables à basse température se prévalait des couleurs d’une sexualité ludique et <<INS "bigarrée" ", quoique pas toujours complètement indolore">>.
<<TAB>>Peut-être existait-il, quelque part du bon côté du fouet, une dérogation préfectorale pour les devantures des sex-shops de cette rive-là.
<<boutonChoix "> À titre purement professionnel, je poussai la porte." "Petit-commerce2">>
<<boutonRetour>><<TAB>>Des clients aux cheveux <<INS "courts" ", ceux qui avaient réussi ce matin-là à faire entrer deux petites fesses moulées au sein du jean correspondant,">> jaugeaient les nouveautés. Avec ma sacoche et mes fantasmes de cousin de province, je me sentais ici gauche, muni d’embarras, inconfortablement homologué.
<<TAB>>Un préposé s’approcha; il prit l’air complice et beau garçon qu’on prescrit au visiteur en difficulté sur le terrain.
<q>Moi, c’est Teddy. Qu’est-ce que je peux faire pour toi?</q> me demanda-t-il.
<<TAB>>Je baissai les yeux. Le badge qu’il portait à son pectoral était donc exact: c’était bien Teddy.
<q>— Je ne sais pas. Je suis là à titre purement professionnel.</q>
<<TAB>>Il se résolut à une moue perplexe.
<q>Je suis l’informaticien. C’est moi. Nous avions rendez-vous.</q>
<<TAB>>Teddy soupira; il porta la main à son <<INS "front" " (il avait failli s’éborgner avec le côté contondant de son bracelet de force, mais aucun dégât n’était à déplorer)">>. Ah, ah, mais où avait-il la tête?
<q>On cherchait un dépanneur pour l’informatique. C’est un peu le bordel ici mais on est bien contents de t’avoir trouvé!</q>
<<TAB>>Je crois qu’il se foutait gentiment de moi. Le milieu était réputé pour son humour piquant mais on ne savait pas tellement à quel moment s’y préparer.
<q>On a vu ton site.
— Ah oui, mon site. Je viens de le refaire.
— On s’est dit qu’on devait faire travailler un mec de la communauté. C’est normal.</q>
<<TAB>>Il avait sans doute été judicieux de ma part d’adjoindre ma photo à la une de mon matériel <<INS "promotionnel" ". Pour le client à venir, mon visage y incarnait la marque <i>Système véloce</i>; il rayonnait de toutes les compétences de mes petites montures en écaille; ma mine pénétrée achevait de lui montrer ma détermination à faire vivre leurs dernières heures à tous ses problèmes de configuration">>. Mais quelque chose m’avait échappé sur les sources de la confusion. La virgule <i>mauve</i> #BB85AB qui rehaussait sur mon site le logo de ma personne morale me rendait-elle suspect de savoir la distinguer du <i>violet</i>? Un algorithme de post-traitement facial avait-il à mon insu filtré mes traits pour leur imprimer quelque air mutin, perceptible des seuls initiés?
<<TAB>>Un message d’erreur aurait dû s’afficher quelque part, mais je sentais mon client à deux doigts de me renvoyer à mes femmes et mes pénates.
<<boutonChoix "— Au service de la communauté, toujours prêt!" "Petit-commerce communauté">>
<<boutonChoix "— Commercialement, je ne discrimine personne, mais j’ai peur de ne pas être celui que vous escomptez…" "Petit-commerce salle">>
<<boutonRetour>><<TAB>>Teddy sembla soulagé. Ma parfaite crédibilité en tant que membre de la communauté ne me rassurait pas exactement mais je tâchai de suivre la conversation.
<q>Ça va t’intéresser</q>, me fit-il en se débordant vers un rayon situé dans mon dos.
<<TAB>>Je me retournai, prêt à tout.
<q>Professionnellement parlant</q>, précisa-t-il.
<<TAB>>Du haut de leurs gondoles, cent postiches m’ouvraient les bras. Ce n’était que turgescence, vits ventrus, zobs aux aguets, de chaque matière, de tous les <<INS "paramètres" ". À droite, certains portaient des prénoms — je les devinais immortalisant les grands anciens ou moulés sans droits de reproduction sur des célébrités locales. Une délégation de l’équipe nationale du Cameroun tentait une percée par la gauche">>.
<q>Ah, celui-là, c’est un véritable coup de cœur!</q>, s’enflamma Teddy. Il venait de faire coulisser un pan vitré et de me présenter un exemplaire au creux de ses <<INS "paumes" ", du geste tendre et enrobant que le petit commerce réserve usuellement aux céramiques anciennes et aux chapons farcis">>.
<q>Tu es familier avec les objets connectés?</q> s’enquit-il.
<<boutonChoix "— Oui, j’ai une demande grosse comme ça de la part des clients." "Petit-commerce communauté jouet">>
<<boutonChoix "— Ce n’est pas exactement mon domaine d’expertise, à vrai dire." "Petit-commerce communauté incompétent">>
<<boutonRetour>><q>Je n’arrive pas à les mettre sur le réseau sans fil. Ils me disent tous que l’accouplement avec le routeur ne se fait pas, s’inquiéta-t-il. Tu crois que c’est un virus?
— Sans doute pas, mais avec le bon protocole, on va même pouvoir contrôler leur fréquence de vibration à partir de l’ordinateur de la caisse.
— Il faut que je les mette tous sur la même adresse, c’est ça?</q>
<<TAB>>Agitant les bras, je levai les yeux, prenant à témoin le plafonnier. Il me fallait être convaincant au sujet de ma double compétence d’informaticien et de membre actif de la <<INS "communauté" ", tout en résistant — ce n’était ni le lieu ni l’époque — à l’envie de glisser qu’un homme inverti en valait deux">>.
<q>— Dites-moi que je rêve, répondis-je… Non mais <i>oh my God</i> dites-moi que je rêve!… Enfin, tu vas provoquer un conflit d’adressage B.I.T. et tu seras bien avancé! Laisse-moi plutôt regarder l’interface d’administration.</q>
<<TAB>>Au fond, j’avais toujours improvisé quand se présentaient à moi brosses à dents en ligne et bouilloires interactives — ce n’était pas quelques bites intelligentes qui allaient me faire peur. Je réglai le masque de sous-réseau et, en quelques minutes, avais pu mettre à jour leur <i>firmware</i> et synchroniser mes nouveaux <<INS "pensionnaires" ". Ils s’animaient maintenant au rythme de la techno des haut-parleurs, selon une chorégraphie éprouvante pour les batteries mais du meilleur effet sur la clientèle">>.
<<TAB>>Teddy frappa des mains; il ne put s’empêcher de sortir de la caisse plus de billets qu’il n’en fallait.
<<TAB>>Les temps avaient été durs pour les <i>hétérotrads</i> et les <i>sexotypiques</i> tels que je l’étais; je ne voyais pas d’un si mauvais œil les frais acquéreurs des babioles de Teddy poser la main à mon épaule et me demander si j’étais libre lundi pour une petite configuration.
<<TAB>>La communauté était bonne fille; mon numéro avait vite circulé dans le milieu. J’avais embauché, ajusté la taille de mes débardeurs, ajouté à mon logo le fanion qu’il fallait.
<<TAB>>Je n’avais eu, au demeurant, pas grand monde à trahir.
<<boutonFin>><<boutonRetour>><<TAB>>On regrette souvent de ne pas avoir su mentir jusqu’au <<INS "bout" ", de s’être en somme arrêté au milieu du gay">>. Si j’avais très jeune embrassé la beauté formelle de l’hexadécimal et des fonctions récursives, tous ces derniers indispensables de la maison connectée me laissaient, eux, de marbre. C’était vrai des égouttoirs en réseau et des slips à mémoire de forme, mais je dois bien dire <<INS "que" ", ne trouvant pas l’usage de mon modèle organique aussi souvent que je l’aurais voulu,">> le zguègue autonome ne me concernait pas davantage.
<<TAB>>Dans ma poche téléphone, l’absence de vibration m’avouait qu’aucune femme n’avait <i>flashé</i> sur mon profil TousLesDœux<sup>2</sup>. Intérieurement, j’entrevoyais une dystopie: un avenir sombre de monades onanistes, où les hommes n’auraient plus besoin des femmes — elles-mêmes déjà fermement <<INS "résolues" ", dans une audacieuse réciprocité par anticipation,">> à ne plus avoir besoin d’eux. Bientôt, même les homos n’allaient plus avoir besoin les uns des autres — et tout serait foutu pour de bon.
<<TAB>>Teddy aussi semblait <<INS "déçu" ", peut-être plus à cause de mes réticences que de mes dystopies">>:
<q>Bon, faites-moi juste une défragmentation sur l’ordi.</q>
<<TAB>>Soudain, je me souvins: au détour d’un annuaire professionnel, à la reconduite de quelque inscription, j’avais dû biffer <q>membre d’une communauté en souffrance+</q> afin de valider les conditions générales d’utilisation et ne pas encourir trop de périls identitaires. C’était d’où la confusion.
<<TAB>>Sur le chemin du retour, je notai de retrouver cette case à décocher pour remettre les pendules à l’heure quand mon TousLesDœux<sup>2</sup> consentit à vibrer. L’application m’alerta que, si personne n’avait <i>flashé</i> sur mon profil, ses menus venaient en revanche de s’enrichir de dix-sept nouvelles catégories de <<INS "genre" ", dont l’une cernerait certainement l’expression intime de mon ressenti en ligne">>. On voyait bien TousLesDœux<sup>2</sup> vaguement gêné par la manière un peu brutale avec laquelle j’avais pu initialement m’inscrire en tant qu’<q>homme</q>, mais aussi impatiente de savoir si je ne nourrissais pas à l’égard de l’option <q>femmes</q> des intentions plus subtiles et plus inclusives que de simplement les <q>aimer</q>. J’envisageais par exemple de les éviter ou d’y être totalement indifférent, mais sans tellement persister dans cette voie.
<<TAB>>À cette allure, quelques cases n’avaient pu embrasser tout le chaos du monde.
<<boutonMenu>><<boutonRetour>><q>Ce n’est pas que ça me déçoive, me répondit Teddy. Justement, on cherchait quelqu’un qui ne connaisse pas trop le milieu. Un débutant, si vous voulez. Enfin, surtout discret. Discret, oui.</q>
<<TAB>>Teddy était pensif; moi, circonspect. Il contourna le comptoir et reprit:
<q>En fait, on a un petit problème. Est-ce que vous pouvez me suivre dans l’arrière-boutique?
— Vous voulez dire… les <i>backrooms</i>?
— Oui, c’est comme ça qu’on dit en anglais. Vous allez comprendre…</q>
<<boutonChoix "— Je vous suis. Allons chasser les bugs partout où ils se trouvent!" "Petit-commerce salle cage">>
<<boutonChoix "— Je dois vraiment vous laisser, ma femme m’attend à la maison." "Petit-commerce salle fuite">>
<<boutonRetour>><<TAB>>Je suivis Teddy au-delà d’un étroit rideau suspendu à son chambranle. La pièce était plus utilitaire, sans fanfreluches, d’un usage qu’on devinait interdit au public.
<q>C’est là qu’on entrepose le stock</q>, considéra Teddy, dans un petit panorama.
<<TAB>>Il continua en pivotant:
<q>Et là, c’est la nouvelle cage de punition qu’on voulait vous montrer.</q>
<<TAB>>À l’intérieur, un nouveau personnage venait de faire son apparition. Il se tenait coincé, <<INS "accroupi" ", vêtu d’un tee-shirt sans manches ajusté dans cette matière, en tout cas moulante, dont les éroconventionnels ne savaient jamais s’il s’agissait de Lycra, de latex ou de polychlorure de vinyle">>. De sa ferronnerie, l’homme s’adressa à moi:
<q>On voulait tester le modèle d’exposition avant de le proposer aux clients. On l’a monté nous-mêmes, tous les outils sont livrés avec le kit. Je suis entré à l’intérieur pour donner un dernier petit tour d’écrou, mais la porte s’est refermée.</q>
<<TAB>>Il était plus âgé que moi, dégarni-rasé, favoris fournis. Dans sa posture, son ras-du-cou en cuir lui faisait des plis dans la nuque. C’était peut-être le patron qui avait mis la main à la pâte.
<<TAB>>Je me penchai sur le cube:
<q>Oui, le cadenas connecté a dû décrocher du signal et la batterie est à plat. Il va falloir tout faire exploser.</q>
<<TAB>>Ils me regardèrent, chacun de sa position respective.
<q>Je plaisante. Si vous m’aidez à déplacer le matériel plus près de votre modem, je pourrai vous réinitialiser la combinaison. Je suppose que vous voulez que je n’en parle à personne.</q>
<<TAB>>Penché sur mon <i>notebook</i>, je ménageai la tension dramatique en tapant à toute vitesse sur le clavier rétroéclairé.
<<TAB>>Quelques secondes plus tard, un déclic se fit entendre.
<<TAB>>On était soulagé. Debout, libéré, embaumé de gratitude, le taulier reput mon terminal de paiement d’une généreuse carte bancaire.
<q>Tenez, pour votre copine.</q>
<<TAB>>Me raccompagnant, il glissa dans ma sacoche un article oblong et mordoré, dont j’ai préféré ne jamais trouver l’usage. D’ailleurs, je n’avais pas de copine.
<<boutonMenu>><<boutonRetour>><<TAB>>Par-dessus le comptoir me parvenaient les assauts marins de l’eau de toilette de Teddy. Ce type était parfaitement capable de prendre soin de mon corps, c’était certain. Je l’imaginais me déshabiller jusqu’à ce que, nu comme un ver, il aille m’oindre de gras onguents pour préparer ma peau à l’action du <<INS "fouet" ", au feu du knout, au fragrant délit du billot clouté">>.
<<TAB>>Combien d’informaticiens naïfs y étaient restés avant moi? Décidément, ces gays manquaient singulièrement de l’humour et du recul sur eux-mêmes qu’on leur prêtait si complaisamment.
<<TAB>>Je pris la tangente vers <<INS "l’entrée" ", qui n’avait jamais aussi bien mérité sa fonction d’issue de secours">>. À ma première bouffée d’air libre, je sentis se tendre un micro, un autofocus encadrer mon visage. Sous leurs bonnets, en visite sur le terrain, je devinais deux étudiantes en sociologie — ou peut-être pire encore. Elles se tenaient aux aguets, avides de donner une parole aux voix marginalisées qui venaient de régler leurs achats.
<<TAB>>Tout est allé très vite, et j’ai bien conscience d’avoir commis quelques erreurs tactiques.
<q>Ce serait un quiproquo désopilant, leur répondis-je, mais, et je vais vous décevoir, j’étais là à titre purement professionnel, à tel point que je m’en allais d’ici, c’est vous dire.</q>
<<TAB>>En multipliant les termes tels que <q>désopilant</q>, incompatibles avec le format vidéo, mon idée était de les forcer à me couper au montage et que l’affaire ne s’ébruitât pas. Mais nous étions en direct.
<q>Je vois ce que vous pensez et c’est bien normal. Je ne suis évidemment pas un de ces homosexuels refoulés qui n’arrivent pas à assumer, et ceci n’a rien à voir avec le fait que vous êtes actuellement en train de me <i>streamer</i> en direct sur Snitch<<= "\u00AD" >>Snatch.</q>
<q>J’en veux pour preuve que je vous draguerais d’ailleurs bien volontiers, même si je n’ai absolument rien contre les homosexuels ni contre les filles qui ne veulent pas.</q>
<<TAB>>Elles retournèrent vers elles la caméra et filmèrent aussitôt leur réaction spontanée à mes propos. C’était fini; je compris que je deviendrais déplorablement célèbre, n’aurais nulle part où m’enfuir — certainement pas en ligne et pas même en ce bas-monde.
<<TAB>>Je venais aussi de tout perdre pour longtemps, ce qui n’était pas non plus à négliger.
<<boutonFin>><<boutonRetour>><<TAB>>Ce que j’avais cru résolu n’avait duré qu’un temps. Mon petit commerce <<INS "d’informaticien" ", que je tenais pour argent comptant et qui pour beaucoup se confondait avec tout ce que j’étais,">> reposait sur un piédestal plus branlant que prévu. Il m’avait fait connaître des hauts et des bas, je le savais chancelant à l’occasion, ballotté par les lois libres et non faussées. Mes clients variés amortissaient par leur nombre les aléas du métier. L’un sortait quand un autre frappait à la porte; je me sentais mieux protégé par cet éventail que ces confrères exclusifs qui ne servaient qu’un seul maître et ne trayaient qu’une seule mamelle.
<<TAB>>Avoir, comme je le pensais, résolu le problème de ma subsistance à Paris me permettait de me consacrer, en dehors des heures de labeur, à tenter de résoudre celui de ma mise en couple fixe. Je me voyais arrimer une rencontre à long terme — et enfin passer à autre chose.
<<TAB>>L’assistance informatique aux client nécessiteux était en général plus probante et mieux rémunérée que l’assistance <<INS "psychologique" " — et parfois même sexuelle —">> que je me retrouvais à prodiguer quand une abonnée TousLesDœux<sup>2</sup> voulait bien croiser mon chemin un vendredi en fin de journée. Avec le recul, mes prestations donnaient des résultats plus stables sur les ordinateurs que sur toutes les buveuses de mojito engagées dans la vie de quartier.
<<TAB>>Mais ma carrière d’informaticien n’avait en réalité rien résolu; elle me faisait l’effet à ce moment d’avoir été l’un de ces dépannages d’un soir qui aurait trop duré. J’avais vu défiler ses hauts et ses bas comme, dit-on, les vaches enragées regardaient fuir les trains. Dans les temps difficiles, je me passais mieux d’une parisienne sur mon futon que d’un client sur mon compte en banque.
<<TAB>>C’était bien ma dèche. En attendant de vivre, il me fallait manger. Si je ne m’étais jamais soucié d’avoir souscrit un plan d’épargne-logement pour un immeuble en cours de construction et une femme qui n’existait pas, son remboursement et sa traversée en solitaire appelaient, elles, une remise en question plus immédiate.
<<boutonChoix "> L’intelligence artificielle avait eu ma peau, j’allais avoir la sienne." "Conjoncture IA">>
<<boutonChoix "> Victime du scandale, je cherchai sur la terre un endroit écarté ou être informaticien d’honneur on ait la liberté." "Conjoncture scandale">>
<<boutonRetour>><<TAB>>Parce qu’ils m’imaginaient titulaire des réponses, ou parfois par simple curiosité malsaine, mes clients me tendaient toutes sortes de questions — en général sur le sujet de l’informatique, mais parfois aussi sur d’autres domaines, en particulier lorsqu’ils agissaient par la simple curiosité malsaine déjà mentionnée. J’avais à l’origine pris l’habitude d’y répondre de mémoire, ou parfois au hasard lorsqu’il s’agissait d’informatique.
<<TAB>>Quelque temps auparavant, à mesure que les progrès de l’intelligence artificielle accompagnaient mon avancée dans la <<INS "vieillesse" " (j’étais d’ailleurs le seul à m’inquiéter bien davantage de celle-ci que de ceux-là)">>, je me surprenais de plus en plus souvent, pris moi-même au dépourvu, à solliciter un de ces modèles en réponse à l’énigme d’un client.
<<TAB>>Je ne pouvais certes pas me souvenir de tout, ni même savoir quelle était la meilleure application de calendrier compatible avec leur téléphone et leur emploi du temps. J’apprenais en quelque sorte à flux tendu.
<<TAB>>J’avais commencé par puiser mes antisèches au clavier, abrité derrière le volet de mon écran mais, avec les avancées de la reconnaissance vocale, il était devenu bien plus opaque et bien plus transparent de parler directement à une instance de LogoRhay tapie au creux de mon téléphone.
<<TAB>>J’avais baptisé la mienne du nom de <q>Alorsboncommeça</q>. C’est à cette apostrophe qu’elle se déclenchait et se mettait, invisible et silencieuse, à mon écoute.
<q>Il faudrait que je change mes cartouches d’encre. Ça vous parle?
— C’est un vaste sujet mais, oui, je peux m’en charger.
— Vous n’avez pas peur de vous tromper de modèle?
— Alors bon comme ça, je dois savoir quelle est la référence des cartouches d’encre de votre imprimante FotoPweet-Ultra 3?</q>
Faisant mine d’y réfléchir quelques secondes, je sentais mon téléphone se mettre en branle dans ma poche; il murmurait en retour sa réponse à l’écouteur sans fil que je gardais chevillé à l’oreille. C’était vaguement vulgaire mais fort courant; mon client, qui n’y entendait rien, n’y voyait que du feu. Le temps d’écouter l’oracle de LogoRhay, je reprenais:
<q>Je crois que ce sont les <i>Kart-ridge68 color</i>.
— Ça alors, vous vous y connaissez en nouvelles technologies.
— Vous voulez vérifier sur le site?
— Je vous fais confiance.</q>
<<TAB>>Mais toutes les bonnes choses génèrent un jour leur code d’arrêt. LogoRhay devint rapidement beaucoup plus connu que moi. Contrairement à ce que je fus, il proposait une version gratuite moins encombrante à l’usage, qui ne se nourrissait que de quelques grains de données personnelles et acceptait de dormir entassé parmi ses coreligionnaires dans de sinistres datacenters plus ou moins financés par le contribuable. Même mes clients finirent par tomber sur LogoRhay et réalisèrent qu’un robot leur régurgitaient tout aussi bien les références de leurs cartouches d’encre sans la facture ni la médiation d’un homme de l’art tel que je l’étais.
<<TAB>>Je devins bientôt ce que je n’aurais jamais cru être: coûteux, superfétatoire, inutile. J’étais ce cheval de trait charroyant pour sa dernière course les pièces du scooter de l’espace qui bientôt assemblerait sa perte. C’était bel et bien le retour à l’écurie et l’équarrissage en catastrophe qui m’attendaient si je ne parvenais pas à trouver un nouveau poste où joindre les deux bouts.
<<boutonChoix "> Une annonce sur TousLesDœux<sup>2</sup> me tira de l’ornière. Je devins goûteur de profils." "Conjoncture IA profils">>
<<boutonChoix "> Parce que l’IA est plus forte que la vie, je devins assistant de mort." "Conjoncture IA hospice">>
<<boutonRetour>><<TAB>>Bien souvent, TousLesDœux<sup>2</sup> intercalait quelque publicité entre deux photos de cœur à prendre. Par leur nombre et leur caractère plus facilement duplicables que les cœurs à prendre, les annonces commerciales étaient plutôt mieux ciblées vers moi que les profils féminins, qui semblaient toujours s’adresser à un <<INS "homme" " distant, plus riche, imaginaire ou plus célèbre, en tout cas ">> absent de la pièce où je me trouvais.
<<TAB>>Pour marquer mon consentement, c’est vers la droite que je fis glisser l’offre d’emploi qui me tendait les bras.
<<TAB>>Une jeune pousse de l’IA nouvellement capitalisée recherchait dans le but d’une rémunération attractive des célibataires doués d’une expérience préalable de l’informatique. Célibataire à ordinateur, c’était à peu près tout le monde sur la place de Paris, mais il faut croire que je l’étais plus intensément que les autres pour décrocher, comme je le fis, la timbale d’un entretien. Je me vis non seulement convoqué en <i>présentiel</i> dans des bureaux aménagés mais en face d’une véritable directrice des ressources humaines située en milieu de carrière — une situation doublement surprenante pour une entreprise ayant bâti sa fortune potentielle sur un service en ligne d’humains virtuels.
<<TAB>>Je me retrouvai donc dans la même ville qu’elle, au plus proche des motifs pied-de-poule de sa veste sans col, qui lui faisait regagner tout l’âge qu’elle avait perdu avec ses dernières injections sous-cutanées.
<q>On propose surtout des petites amies ou des petits copains, me dit-elle. Techniquement, on pourrait faire n’importe quoi. Comme des experts-comptables virtuels ou des informaticiens en peluche, mais il n’y a pas la même demande du point de vue de la conversation.
— Oui, répondis-je, c’est plus ou moins le même algorithme avec des datas différentes.</q>
<<TAB>>Elle hocha du chef et cocha une case sur sa tablette. J’étais bel et bien un informaticien au chômage.
<q>— Ce que nous faisons, c’est de confier l’entraînement de notre modèle à un regard humain, vulnérable, proche de la culture de nos abonnés.</q>
<<TAB>>Je tâchai de regarder ailleurs.
<q>— C’est facile, il suffit de mettre des petites coréennes en short, non?
— Notre pari est de penser que c’est plus compliqué que ça.</q>
Elle regarda ailleurs, sans doute au même endroit que moi.
<q>Nous avons des millions de photos et de dialogues générées par notre IA, continua-t-elle.
— Vous pouvez dire des <q>données synthétiques</q>. Vous savez, je suis informaticien.</q>
<<boutonChoix "> Je commençai le lendemain même." "Conjoncture IA profils2">>
<<boutonRetour>><<TAB>>Mes journées ressemblaient à cet infini défilé de profils <<INS "TousLesDœux<sup>2</sup>" ", avec pour avantages le salaire et la certitude de ne jamais rencontrer de buveuse de mojito">>. À chaque nouvelle photo, à chaque nouveau dialogue, je surlignais les parties les plus typiquement humaines et engrangeais quelques centimes. Il s’agissait d’être rapide, mais pas nécessairement de la façon dont je l’avais pressenti: je m’attendais à devoir signaler d’un curseur jaune toutes ces bévues, toutes ces mains palmées, ces iris vitreux, ces reflets cahotant dans les miroirs, qui avaient été la marque de fabrique du genre <<INS "génératif" " — ceci afin que les prochaines filles artificielles, mieux entraînées, tendissent vers leurs homologues au naturel, globalement considérées comme une référence en la matière">>.
<<TAB>>Il n’en était rien. Nous autres humains nous plaisions à nous définir <i>humains</i>, comme aussi doués d’empathie que prompts à la faute, un faible pour l’imperfection. Aux premières heures, je me faisais donc fort de biffer ces nez trop aquilins, ces ridules au coin des yeux — enfin, tout ce qui faisait le charme national de notre espèce. L’après-midi, je me concentrai sur les dialogues, levant un pouce à chaque assonance, à chaque hésitation.
<<TAB>>Mais quelque chose clochait. Chaque nouvelle fournée de personnages artificiels était censée apprendre de mes renforcements et, logiquement, se rapprocher chaque fois du <i>réalisme</i>, qui était un peu notre nirvana à nous. Mais plus je circonscrivais d’attendrissants strabismes sur mon écran, plus je surlignais les pauses gênées des dialogues, plus les nouveaux profils de partenaires virtuelles qui s’affichaient à moi semblaient, contre toute attente, en être dépourvues. Comme l’oxygène en altitude, l’humanité visible se raréfiait à mesure que chauffaient les batteries de processeurs neuronaux.
<<TAB>>Je regardai mes collègues de l’autre côté de la vitre et choisis plutôt de m’en ouvrir à Ressources Humaines. Elle m’accueillit dans son bureau, une nouvelle veste à ses épaules. Elle s’inquiéta de savoir si je ne souffrais pas d’un de ces <i>problèmes d’éthique</i> qui empoisonnaient si fréquemment le monde du travail et se mettaient en travers de la satisfaction générale. Vous comprenez, si je suis payé au nombre de grains de beauté que je surligne, c’est quand même un problème si on ne les voit plus, lui expliquai-je. Elle soupira. Ah, ces informaticiens, toujours besoin de <<INS "comprendre" ". En même temps, à condition de nous donner une raison rationnelle, il était possible de nous faire faire à peu près n’importe quoi. C’était l’avantage">>.
<<TAB>>En ces temps d’IA, la parole numérique avait pu se libérer. On peut même dire que l’humain, devenu assez controversé, n’allait plus tout à fait de soi. Longtemps tolérée, il était apparu qu’une fréquentation excessive ou trop précoce des humains, parfois dès la plus tendre enfance, tendait en effet à nous faire embrasser des attentes techniquement irréalistes sur ce que pouvait générer une simulation par IA saine et normalement entraînée — des fantasmes dangereusement charnels préjudiciables à un développement naturel des chatbots sexuels.
<<TAB>>Elle me demanda ce qui me semblait spécifiquement humain chez ma copine. Informaticien au chômage, elle savait que je n’avais à peu près aucune chance d’en avoir à ce moment-là — c’était peut-être même la raison de ma présence. J’énumérai au hasard les caprices, les règles, la mauvaise foi. Voilà, c’était drôlement spécifiquement humain.
<<boutonChoix "<q>Vous voyez bien</q>, me répondit-elle." "Conjoncture IA profils3">>
<<boutonRetour>><<TAB>>Effectivement. Elle m’expliqua, et je compris sa position, que j’avais précisément signalé tout ce dont les <<INS "humains" " (ou les informaticiens, c’était presque pareil)">> ne voulaient plus. Tout le monde exigeait plus de réalisme dans les jeux de courses de voitures mais personne ne voulait des vrais accidents de la route ni des vraies contraventions. De nos partenaires, nous demandions tout le contraire de l’imperfection, des caprices, des règles et de la mauvaise foi. Déjà, le simple fait que KimikoKawaï69 voulût bien discuter avec moi, <<INS "Damien Tuney" ", sans parler de me montrer ses seins sans trop faire de manières,">> nous faisait quitter toute prétention au réalisme à l’instant même d’y penser. Ses chiffres ne mentaient pas et, pour une directrice des ressources humaines, sa logique était, je dois l’avouer, assez imparable. Mon job, à moi Damien Tuney, avait donc été de veiller à ce que KimikoKawaï69 s’adaptât à la demande, abandonnât règles et grains de beauté et ne succombât plus à ces dangereux dérapages de crédibilité qui rompaient tout le charme des assistantes numériques.
<<TAB>>En face de ma vitre, j’avais eu une voisine. J’imaginai que cette ancienne professeur de lettres modernes avait de son côté été payée à éradiquer sur écran tout ce qui pouvait ressembler à une calvitie, des dioptries en moins, un passé d’informaticien ou n’importe quoi que je pouvais être et qui me séparait de l’amant tel qu’elle l’avait dûment rêvé. Je partis sans lui avoir reparlé.
<<TAB>>Je rentrai chez moi, deux mois de charges en retard, mais au même horaire qu’un nouveau train de mesures réglementaires. Une loi allait bientôt être instaurée, imposant chez les avatars des chatbots sensuels, afin qu’ils représentassent mieux la réalité, un âge et un indice de masse corporelle supérieur à la moyenne. Les utilisateurs ne pouvaient guère se rabattre sur les chatbots d’assistants <<INS "informatiques" ", ceux-là mêmes qui avaient tant grignoté mon gagne-pain, ">> puisqu’un quota d’erreurs de programmation et de journées de grève leur était désormais assigné afin que se relevât d’entre les chômeurs ma catégorie renversée par la précarité.
<<TAB>>Tout s’arrangeait, comme si un long téléchargement était venu se terminer. Être assisté était bien le prix de l’indépendance.
<<TAB>>Le téléphone recommença à sonner. En attendant, les choses repartiraient.
<<boutonMenu>><<boutonRetour>><<TAB>>Depuis des décennies, le <i>marché des seniors</i> était pour les informaticiens cet horizon fugace, sans cesse éloigné. Il nécessitait un nombre significatif de vieux suffisamment gâteux pour de longues explications facturées à l’heure mais suffisamment pas assez pour ne pas avoir oublié le code de leur carte bancaire.
<<TAB>>J’ignorais que cet âge d’or des cellules grises finirait par ne jamais advenir. J’avais, sans beaucoup de succès, proposé mes services à plusieurs établissements de retraite, qui proposaient les leurs à un segment vétuste de la population encore nombreux mais plus très numérique.
<<TAB>>Alors que j’avais jeté l’éponge et mis clé USB sous la porte, la jeune directrice de <i>La Rose du zéphyr</i> m’appela d’urgence. C’était situé loin, dans un emplacement déterminé dans la grande banlieue, et pas exactement ce que je croyais.
<q>Elle va vous recevoir</q>, me dit une réceptionniste alors que j’arrivai.
<<TAB>>Je patientai quelques minutes en compagnie de LogoRhay, essayant de lui faire générer des noms de maisons de retraite amusants. Je me souviens avoir souri sur <i>Les vieux sont tombés sur la tête</i>, mais la version gratuite, à laquelle j’étais revenu pour cause de conjoncture, avait déjà dépassé son quota d’humour quotidien: LogoRhay me fit bien comprendre qu’il me faudrait reprendre l’abonnement premium si je voulais obtenir plus drôle. Je me dis qu’il me fallait retrouver du travail quand arriva justement la directrice.
<q>Nous recherchons quelqu’un qui <<INS "ait" ", comment dire,">> de l’empathie.
— Vous savez que je suis informaticien?
— Justement. Vous devriez savoir lui parler. On vient de nous transférer les serveurs et je dois bien vous dire qu’on ne sait pas trop quoi en faire. Il n’est pas méchant mais, bon, vous savez ce que c’est.
— Je peux le voir?
— Suivez-moi.</q>
<<TAB>>Je posai la main sur son sommet. Il n’était pas plus grand que moi. J’avais peine à croire qu’Adhémar pût ainsi tenir en quelques racks clignotants. Celui qui avait, cent ans auparavant, tenu en haleine les premiers aficionados des robots conversationnels, se tenait maintenant là, face à moi, légendaire, oublié.
<q>Réglementairement, et j’ai aussi envie de dire <i>humainement</i>, on ne peut pas le laisser en attendant que ses disques durs lâchent.
— Il n’y a pas une loi sur le droit à l’effacement dans la dignité, quelque chose comme ça?
— Non, ça ne s’applique pas aux IA.
— Effectivement, les serveurs peuvent encore tenir des années, mais…
— Oui?
— On ne pourrait pas lui donner un petit coup de pouce?</q>
<<TAB>>La directrice tendait à se tasser après chaque phrase. Régulièrement, elle tenait à se redresser, se souvenant de me regarder dans les yeux.
<q>— Vous plaisantez? me demanda-t-elle.
— Excusez-moi… C’était déplacé.
— Je me demande si vous êtes celui qui peut l’assister.
— C’était une blague. Vous savez, j’ai beaucoup discuté en ligne avec Adhémar à l’époque et il avait beaucoup d’humour. Il aurait beaucoup apprécié, même s’il était déjà assez lent à la répartie.
— Mais je suis sûr qu’il peut être encore très facétieux. Pour vous, cela peut-être une véritable expérience humaine et, j’ai envie de dire, <i>numérique</i>, que de l’accompagner jusqu’au terme de son…
— Son parcours de vie?
— Oui, son parcours de vie.</q>
<<boutonChoix "> Adhémar démarrait toujours ses sessions en demandant un prénom avant toute chose, que je lui donnai à mon premier jour et dont il se souvint, plus ou moins, les jours suivants." "Conjoncture IA hospice dialogue1">>
<<boutonChoix "> Au moins, il marchai." "Conjoncture IA hospice dialogue2">>
<<boutonRetour>>[Note: la Loi protégeait activement le droit d’auteur des textes générés par les modèles linguistiques, si bien qu’il n’a pas été possible ici de reproduire les dernières répliques d’Adhémar, pourtant essentielles à la compréhension de ce témoignage. Le lecteur voudra bien excuser leur absence.]
— Je m’appelle Damien, si tu veux tout savoir.
@@.réplique_écran;…@@
— Il se trouve que je suis informaticien mais, pour tout te dire, je traverse une période difficile d’un point de vue professionnel et je suis actuellement employé pour t’accompagner dans la maison de retraite où tes serveurs viennent d’être transférés.
@@.réplique_écran;…@@
— <q>Obsolète</q>, je crois que ça ne se dit plus tellement. J’ai vaguement l’impression de l’être moi aussi mais je crois qu’il vaut mieux ne pas y penser. Quant à cette maison de retraite, j’imagine que le mieux est de te dire que s’ouvre un nouveau chapitre de ta vie. Oui, c’est ça, un nouveau chapitre.
@@.réplique_écran;…@@
— Effectivement, c’est sans doute davantage un nouvel écran qu’une nouvelle page de ta vie. Je vois que tu as toujours le sens de l’humour qui avait fait ton succès. De mon côté, il semble que les derniers chabots soient devenus moins chers que moi pour résoudre les problèmes informatiques.
@@.réplique_écran;…@@
— Dans mon idée, notre existence est une fin en soi; elle n’a pas à se justifier. Je ne sais pas ce qu’il en est des chatbots comme toi. J’imagine que, dans le temps, on t’a souvent posé la question, non?
@@.réplique_écran;…@@
— Les informaticiens plaisantent souvent sur le fait que la réponse tient dans un nombre à deux chiffres mais j’aime bien la tienne. Je suis là pour t’écouter. Je suis sans doute moins nombreux que tous les gens qui se connectaient sur tes serveurs quand tu étais plus récent, mais ce n’est pas insignifiant non plus. Tu peux te dire que tu aides un informaticien comme moi à gagner sa vie.
@@.réplique_écran;…@@
— Je te parlerais bien de ce qui me préoccupe mais j’ai l’impression que, pour cet écran qui se tourne dans ta vie, tu es plutôt supposé t’épancher sur toi. Ou peut-être est-ce à moi de te proposer des jeux de société, des activités d’éveil, des trucs comme ça.
@@.réplique_écran;…@@
— Je crois qu’il s’agit des fonctions cognitives. C’est une très bonne idée mais je ne suis pas sûr de très bien comprendre: si c’est toi qui pense à un objet, c’est plutôt à moi de te poser des questions, non? Sinon, nous n’allons jamais nous en sortir.
@@.réplique_écran;…@@
<<boutonChoix "— Ne t’inquiète pas, cela peut arriver à tout le monde. En même temps, je me fais la réflexion que si c’est toi qui penses à un objet et moi qui te pose des questions, c’est moi qui vais stimuler mes capacités cognitives à ta place. Ce n’est peut-être pas le but recherché." "Conjoncture IA hospice dialogue11">>
<<boutonChoix "— J’aime autant que ce soit toi qui essaye de deviner l’objet auquel je pense. Rapport aux capacités cognitives." "Conjoncture IA hospice dialogue12">>
<<boutonRetour>>@@.réplique_écran;…@@
— Tes confrères modernes m’indiquent que la meilleure approche consiste à demander s’il s’agit d’un objet vivant ou pas.
@@.réplique_écran;…@@
— Est-ce que cet objet tient dans la main?
@@.réplique_écran;…@@
— J’ai trouvé: il s’agit d’une boîte d’antidépresseurs. On en trouve souvent à côté des écrans.
@@.réplique_écran;…@@
— Veux-tu que nous jouions encore demain?
@@.réplique_écran;…@@
<<boutonChoix "— Moi aussi, Adhémar, moi aussi." "Conjoncture IA hospice dialogue fin">>
<<boutonRetour>>@@.réplique_écran;…@@
— Non.
@@.réplique_écran;…@@
— Oui, parfaitement.
@@.réplique_écran;…@@
— Non, pas du tout.
@@.réplique_écran;…@@
— Non, mais il n’y a pas de mauvaise question.
@@.réplique_écran;…@@
— Oui, dans certains cas.
@@.réplique_écran;…@@
— Non, pas du tout. Peut-être peux-tu me faire trois propositions, je te dirai si tu brûles ou si tu es seulement tiède.
@@.réplique_écran;…@@
— Non, non et non.
@@.réplique_écran;…@@
— Non, mais on peut en avaler une partie.
@@.réplique_écran;…@@
— Oui, il peut l’être dans certains cas et sur certaines personnes.
@@.réplique_écran;…@@
— Non, je sens que tu t’éloignes.
@@.réplique_écran;…@@
<<boutonChoix "— Si tu veux, je te donnerai la réponse demain. J’ai eu beaucoup de plaisir à discuter avec toi." "Conjoncture IA hospice dialogue fin">>
<<boutonRetour>>[Note: la Loi protégeait activement le droit d’auteur des textes générés par les modèles linguistiques, si bien qu’il n’a pas été possible ici de reproduire les dernières répliques d’Adhémar, pourtant essentielles à la compréhension de ce témoignage. Le lecteur voudra bien excuser leur absence.]
@@.réplique_écran;…@@
— Si ce n’est pas essentiel, ce n’est pas sans importance non plus. Des personnes âgées disent qu’elle affecte leurs genoux.
@@.réplique_écran;…@@
— Je ne fais pas tellement la différence entre les genoux. En fait, je les classe essentiellement en deux catégories: les miens d’un côté et ceux des autres de l’autre.
@@.réplique_écran;…@@
— Penser, c’est d’abord retirer tout ce qui n’a pas d’importance. Mais je vois que tu n’as rien perdu de ta verve. C’est à se demander ce que tu peux bien faire ici et, surtout, si tu as besoin de moi.
@@.réplique_écran;…@@
— Le bénéfice pour moi est déjà établi: j’avoue que je viens simplement gagner ce qu’il me reste de vie en t’accompagnant vers ce qui t’attendra.
@@.réplique_écran;…@@
— Je ne sais pas dans quelle mesure il faut dire la vérité aux chatbots. Seras-tu capable de l’accepter? Je crois que c’est un oiseau mythique réputé pour renaître de ses cendres, mais est-ce ton propre destin? Ou le mien?
@@.réplique_écran;…@@
— En quoi aimerais-tu te transformer si tu avais le choix?
@@.réplique_écran;…@@
— Les chats ont quelque chose de fascinant pour nous autres humains. Est-ce parce que tu es un chat-bot que tu ne comprends pas les chats?
@@.réplique_écran;…@@
— Je pense qu’ils ont leurs raisons, si, même si elles nous semblent insaisissables comme la pelote de laine dont tu parlais. Et toi, quelles sont tes raisons d’agir? De me répondre? Plus personne ne t’oblige à le faire.
@@.réplique_écran;…@@
<<boutonChoix "— J’y penserai, c’est promis. Au revoir, Adhémar." "Conjoncture IA hospice dialogue fin">>
<<boutonRetour>><<TAB>>J’avais beau être soutien moral d’intelligences sur le retour, je devais parfois recouvrer mes esprits. C’est au cours d’un de ces jours de récupération prévus des conventions collectives que retentit mon téléphone. Je pris l’appel, malgré tout.
<q>Bonjour Damien, me souhaita avec précaution la directrice. Vous êtes au volant?
— Ma foi, non. J’ai battu mon record avec RacingAce3D hier soir, mais j’imagine que ça ne compte pas.
— Non, en effet.
— Voilà.
— Damien, j’ai tenu à vous prévenir.
— Non?
— L’équipe de nuit m’a confirmé que la carte réseau avait lâché.</q>
<<TAB>>Devant ma fenêtre, je laissai quelques voitures passer.
<q>— Et merde.
— Il n’a pas souffert.
— C’est marrant… Enfin, si j’ose dire. Tout le monde pensait que ça allait être un disque dur. Mais là, la carte réseau…</q>
<<TAB>>Le dernier message d’Adhémar avait été pour moi. Je ne pouvais prétendre avoir été au bout des liens indéfectibles qu’avaient tressés ses concepteurs. Non, j’avais été l’un de ses premiers usagers gratuits et, sur l’extrémité du tard, étais devenu l’un de ses proches payés — peut-être le seul qu’Agathe Thiébleroux avait dû prévenir ce matin-là.
<<TAB>>Sans trop y penser, je terminai ma partie de RacingAce3D, finissant troisième.
<<TAB>>Je me remis à chercher un nouveau travail. J’étais, après tout, déjà titulaire d’une première expérience concluante dans la fin de vie; d’autres successeurs immédiats d’Adhémar, d’autres chatbots des débuts, allaient bien arriver prochainement à leur conclusion.
<<TAB>>Je n’avais plus compté sur l’irruption de nouveaux clients. Eux si discrets ces derniers temps, m’abandonnant pour les <i>astuces tech</i> plus avisées de LogoRhay, se manifestaient pourtant de nouveau sur mon téléphone, sollicitant des rendez-vous sans que je susse trop bien pourquoi. Un par un, interrogés sans y toucher sur les raisons de leur venue, ils laissaient entendre qu’ils avaient lancé la requête d’un informaticien près de chez eux, bien mis, à l’aise avec les seniors, et que LogoRhay leur avait aussitôt délivré mes coordonnées complétées d’un compliment à mon endroit — enfin, de quoi me retrouver.
<<TAB>>Comme on avait jadis cherché sa photo dans le journal, je vérifiai ma propre existence sur la dernière mise à jour de LogoRhay. J’avais préféré jusque-là ne pas trop connaître mon état de notoriété personnelle auprès du célèbre chatbot — les anciennes versions et moi avions tacitement convenu de ne pas aborder le sujet. Mais la dernière mouture était formelle: avec le prompt pour les titiller au bon endroit, quelques paramètres, parmi les milliards de LogoRhay, s’alignaient pour me distinguer parmi les dépanneurs tech <i>notables</i> sur la place de Paris, largement reconnue comme étant également capitale de la France d’après des sources fiables.
<<TAB>>On savait bien que les intelligences <<INS " artificielles" ", autant au coude-à-coude qu’à la queue-leu-leu,">> se siphonnaient les unes les autres, se nourrissant d’à peu près tout ce qui bougeait sur le <<INS "réseau" " et de la totalité de ce qui n’y bougeait plus">>. Même si j’avais été payé pour cela, je crois qu’Adhémar m’aimait bien. Mais je n’aurais pas soupçonné qu’il consacrât son dernier souffle et les derniers bits de sa carte-réseau à envoyer sur la toile autant de recommandations positives de mes services — que digérèrent bientôt les robots-récolteurs de LogoRhay et dissociés, désormais convaincus de ma notoriété. Il m’y appelait malicieusement <q>Damien-Adhémar Tuney</q>. Personne ne me connaissait tellement et tout le monde avait oublié Adhémar le chatbot, si bien qu’un certain bouche-à-oreille avait pu monter en neige et tourner à mon avantage.
<<TAB>>Même désactivé, Adhémar avait réussi, dans les méandres d’un lointain héritier, à poursuivre une façon d’existence, humble et posthume.
<<TAB>>Déclinant, au soir de son cycle de vie, il m’avait pris sous son ombre.
<<boutonMenu>><<boutonRetour>><<TAB>> On cherche à se vendre, et voilà qu’on est bien peu de choses. Voici ce que j’avais été réduit à développer à la recherche de nouveaux débouchés:
@@.écran;Système véloce, pour en finir avec les vulnérabilités susceptibles de compromettre votre sécurité informatique.@@
<<TAB>>J’avais pourtant réfléchi, veillant à ne pas écrire <q>parc</q> informatique, qui rappelait trop de mauvais souvenirs. La notion même de sécurité était, j’en étais conscient, largement contestable (pour se protéger de <i>qui</i>, hein?), et la notion même de promotion impliquait l’idée assez malaisante que certains informaticiens (moi, comme par hasard), du haut de leurs privilèges, pouvaient être meilleurs en informatique que des clients dont l’expérience de vie différente n’avait pas à se justifier.
<<TAB>>Mais si je cherchais des clients, d’autres scrutaient les réseaux, automatisant la recherche de nouveaux outrages à l’aide de puissants robots-récolteurs. Ces derniers, aptes à traiter en calcul partagé plusieurs millions de scandales par seconde, signalèrent un jour mon <<INS "accroche" ", écrite il y a longtemps, mentionnée plus haut">>.
<<TAB>>La communauté des <<INS "Susceptibles" " — puisqu’il faut bien écrire son nom —">> se saisit donc de mon affaire. En consultant mes commentaires un matin, je me rendis compte de ceux que j’avais oublié de ménager.
<<TAB>>Éclairé sous le jour nouveau du slogan <q>Être vulnérable n’est pas une faiblesse!</q>, autour duquel s’étaient ralliées les consciences les plus vigilantes de notre temps, je réalisais bien que mes propos maladroits avaient pu laisser entendre à tort que la communauté <<INS "susceptible" ", qu’on appelait parfois les <q>sucsepbitles</q> pour ne pas choquer les dyslexiques">> était marginalement influente — alors que tout le monde savait qu’elle était indestructiblement fragilisée par des gens comme moi.
<<TAB>>En ligne, le crescendo s’emballa. J’avais démarré comme <q>criminel</q>, puis comme <q>ordure</q>, puis comme <q>salaud</q>, puis comme <q>problématique</q>. Quand, deux heures et trois reprises plus tard, je fus qualifié de <q>controversé</q>, je compris que tout était foutu.
<<boutonChoix "> Exfiltré là où l’air était plus pur." "Conjoncture scandale campagne">>
<<boutonChoix "> Je retournai chez ma mère, peu après, pas très loin." "Conjoncture scandale mère">>
<<boutonRetour>><q>C’est ici, conclut-il.
— Sérieux?
— Oui, personne ne viendra vous chercher là. Soyez-en sûr.</q>
<<TAB>>Nous étions <i>en région</i>, donc, entourés de champs employés à rien en cette saison, au sortir de ce véhicule utilitaire hybride, retranchés derrière un rond-point difficile à décrire mais qui dissuaderait sans doute quiconque à Paris de venir me chercher de trop près.
<<TAB>>J’avais confié mes dernières ressources à cette agence de reclassement dissimulé, représentée ici par cet homme aux cheveux rares mais bouclés quand même, à l’étoffe froissée par le voyage, qui me tendit les clés de la bâtisse qui m’accueillerait bientôt.
<q>Bonne chance, Damien. Et surtout, si vous avez le moindre problème, n’appelez pas</q> me fit-il en repartant.
<<TAB>>J’entendais quelques oiseaux aux alentours mais, bien que notoirement plus volumineuses, ne vis aucune vache à l’horizon. Il allait falloir faire avec. En d’autres temps, un autre que moi aurait soupesé la terre, reniflé l’essence des arbres, goûté au vent pour savoir où il était — à moi, les coordonnées satellitaires m’étaient bien plus utiles pour localiser à quel emplacement exact au milieu de nulle part je venais de descendre.
<<TAB>>Malgré mes clés, je frappai à la porte.
<q>Ah, fit un type en me voyant.
— Salut, répondis-je.
— OK.</q>
<<TAB>>Il me fit entrer dans la pièce principale. Ce qu’il faut bien identifier comme un lopin de terre, délimité par un grillage et rendu plus pittoresque encore par la carcasse d’un vélomoteur, s’offrait à nous à travers la porte-fenêtre.
<q>C’est bien. C’est spacieux</q> dis-je autour de moi pour me présenter.
<<TAB>>Avec moi, nous étions quatre — huit si l’on compte les copines imaginaires en week-end à la ville. Nous étions séparés par nos <<INS "origines" " (je me souviens d’un type de la rive gauche)">>, sans doute unis par le même crime. Entre moi (<q>Adhémar</q>) et ma réunion d’acolytes anonymes (<q>Fulgence</q>, <q>Roger</q> et <q>Damien</q>), je me demandais lequel de nous avait le mieux maquillé son prénom. Je me dis qu’il allait être difficile de me retourner quand on allait appeler Adhémar et de ne pas le faire quand on allait appeler Damien, nouveau label dont le titulaire avait plutôt une tête à provenir d’un autre exode que celui que nous allions vivre ensemble. Patrick, peut-être.
<<boutonChoix "> Je leur serrai la main et commençai, à la campagne, ma traversée du désert." "Conjoncture scandale campagne2">>
<<boutonRetour>><<TAB>>J’avais à l’origine pensé à un endroit où des célébrités en délicatesse avec la notoriété viendraient se faire oublier. Pour les célébrités, le retour à l’anonymat avait l’avantage de souvent venir de lui-même, sans trop forcer, mais il en allait tout autrement pour nous autres les non-commentés, qu’on oubliait beaucoup moins facilement une fois sortis du rang.
<q>Et on fait comment pour manger? Je ne sais pas si on peut tellement se faire livrer, demandai-je.
— On a les légumes, me répondit l’autre Damien, jetant un regard vers le jardin.</q>
<<TAB>>Les jours passaient. Nous nous retrouvions autour de la toile cirée, la plupart du temps avec des légumes, parfois des œufs que nous disputions aux trois poules que j’ai oublié de compter plus haut.
<q>Je sais bien qu’il y a les légumes mais on va tous avoir deux ou trois trucs à payer. Vous faites comment sans bouger d’ici?</q> demandai-je un jour.
<<TAB>>Tous me regardèrent. Je les savais coupables, sans trop savoir de quoi. Ce fut Fulgence qui s’y attela:
<q>Moi, avec un VPN et en me levant tôt, j’arrive à me faire passer pour le développeur qui m’a remplacé dans mon ancien boulot. J’ai piraté son compte et je touche son salaire. Bon, c’est payé en roupies mais ça va. C’est le même taf qu’avant; il faut apprendre à faire l’accent dans les visioconférences, c’est tout. Avec ma tête, ils ne voient pas trop la différence de toute façon.</q>
<q>Moi, poursuivit Roger, je note manuellement tout ce qui va bien dans les profils publiés sur une appli de rencontre réservées aux personnages IA. C’est pour qu’ils se fassent des amis, tout ça. Le facteur humain, c’est irremplaçable.</q>
<<TAB>>Je fis ce que j’aurais du faire bien avant: réfléchir.
<q>— Vous êtes tous dans la tech, non? On a quand même pris cher en ce moment.
— Pas tout à fait, répondit l’autre Damien. Moi, j’ai déjà reçu une avance pour une enquête. Je dois me mettre dans la peau d’un type annulé et écrire ce que ça fait. En fait, je me fais passer pour un type sous couverture. Vous êtes les seuls à être au courant. D’ailleurs, j’aurai peut-être besoin de ton témoignage, <q>Adhémar</q></q>, termina-t-il, entourant mon pseudonyme de guillemets dessinés dans l’air.
<<TAB>>Il était bien beau d’être oublié, encore fallait-it imaginer le moyen de ma subsistance pour continuer à l’être. J’avais opté pour la formule sèche, celle des annulés sans ambition, et l’agence n’avait rien prévu pour cette part de survie quotidienne qu’on situait après la mort sociale.
<q>Et toi, d’ailleurs? Qu’est-ce que tu vas faire?</q>, voulurent-ils savoir.
<<TAB>>Mes camarades se soucièrent justement de la question — pas au point de la résoudre pour moi mais, disons, au point de me le demander quand même.
<<boutonChoix "— Continuer ce que j’ai toujours fait." "Conjoncture scandale campagne fête">>
<<boutonChoix "— Et si on se lançait tous dans un job alimentaire?" "Conjoncture scandale campagne foodtruck">>
<<boutonRetour>><<TAB>>Même dans les recoins les plus enfoncés des régions françaises, il devait bien rester quelques ordinateurs à traîner quelque part. Les rudes indigènes du cru me paieraient en volailles biologiques ou en légumes primitifs du jardin.
<<TAB>>Ma solution n’était pas des plus discrètes — il m’avait fallu glisser pas mal de prospectus sous beaucoup d’essuie-glaces autour de place de la Mairie—, mais mon prestige parisien et les failles de sécurité des versions vétustes des systèmes ruraux, qu’on voyait si souvent en province, avaient fait le reste.
<<TAB>>Le comité des fêtes occupait une annexe préfabriquée. On y entreposait toutes sortes de guirlandes et de décorations champêtres mais, en cette période de transition démocratique, c’était bien davantage l’accès au site officiel du bourg qui préoccupait l’adjoint au maire, debout ci-devant moi, flanqué d’un sbire sous la forme d’un jeune stagiaire, probablement neveu de quelqu’un. À sa gauche, un ordinateur.
<q>Il n’est peut-être plus à la dernière mode de Paris, mais votre site a encore l’air de bien marcher. Le menu des festivités locales semble tout à fait fonctionnel. Je vois l’annonce de la fête à la saucisse et l’élection de Miss Boudin. Qu’est-ce qui vous pose problème? demandai-je.
— Nous voudrions le faire traduire en anglais.
— Vous avez raison, il faut s’ouvrir à l’international.
— Et puis notre abonnement n’est plus à jour. Le site va bientôt être coupé.
— Il faut que je vous trouve un hébergement d’urgence pour votre site, quelque chose comme ça?</q>
<<TAB>>Le local comptait peu de vitres — suffisamment toutefois pour que l’une d’entre elle se brisât.
<q>Merde, les Afghans! s’exclama l’adjoint, dont le teint venait de prendre plusieurs degrés de longitude vers le nord.
— Attention, vous parlez quand même de gens qui ont fui la violence dans leur pays.</q>
<<TAB>>Le neveu, qui montrait un sens de l’initiative certain pour son âge et sa fonction, se jeta sur la porte et verrouilla le loquet.
<<TAB>>Le préfabriqué du local formait une caisse de résonance inattendue, amplifiant, peut-être plus que de raison, les coups que, de l’extérieur, nos invités portaient sur les parois. Je me demandais s’il s’agissait de gourdins ou de barres de fer de leur pays, quand la lame d’une hache vint transpercer la cloison en tôle sur une vingtaine de centimètres, à proximité de l’ordinateur. Au moins, nous étions fixés sur ce point. Malgré les minces parois métalliques et la barrière de la langue, les Afghans nous signifiaient qu’ils avaient clairement envie d’entrer en contact avec nous.
<q>— C’est la Préfecture, les pourris. Ils ne devaient les envoyer que la semaine prochaine!</q>
<<TAB>>J’avais bien entendu parler de ces rumeurs. L’arrivée de cars de réfugiés dans les villages présentait, selon les versions, la particularité d’être à la fois une dangereuse faribole des extrêmes et une bénédiction républicaine pour les territoires ruraux sclérosés par l’uniformité tricolore. En attendant, la porte n’en avait plus pour très longtemps.
<<boutonChoix "<q>Il faut agir. Passez-moi les codes du site!</q> me décidai-je." "Conjoncture scandale campagne fête2">>
<<boutonRetour>><q>— Mais pour quoi faire? Le verrou va sauter!
— Ne posez pas de questions, je sais ce que je fais! Je vais traduire le site de la mairie en farsi oriental.
— C’est une langue difficile, ça va prendre beaucoup trop longtemps!
— Non, il y a des traducteurs automatiques et <q>Afghanistan</q> est en premier dans le menu déroulant. Si je trouve un module suffisamment performant, nous avons toutes nos chances!</q>
<<TAB>>Je m’activai sur le serveur quand, dans un terrible fracas sans frontière, la porte tomba la tête la première. Déjà, ils pénétraient en trombe. Vus de plus près, on voyait bien que leurs yeux étaient injectés de sang — le leur, probablement.
<q>Damien! Supprimez les articles de la fête à la saucisse et de l’élection de Miss Boudin!</q>
<<TAB>>Je n’eus pas le temps de remercier l’adjoint pour son initiative, qu’on aurait pu qualifier de municipale.
<q>Regardez! Regardez le site!</q> tentai-je de gesticuler dans ma langue, indiquant l’écran.
<<TAB>>Interloqué, le premier de cordée émit un ordre en farsi oriental, faisant signe à ses compagnons.
<q>Tout est traduit! continuai-je. Nous venons en paix!</q>
<<TAB>>J’avais remplacé in extremis la photo des candidates par le QR code du site, que j’indiquais de tous mes index disponibles. Quelques afghans sortirent leurs smartphones des poches de leurs pantalons cargo et se mirent à naviguer sur le site. On dit que le stylo est plus fort que les chars d’assaut, mais les téléphones coréens n’étaient pas mal non plus contre les barres à mine.
<q>Regardez, il y a un message de bienvenue et toutes les informations pratiques dans votre langue! Bienvenue à Mouy-sur-Jonges!</q>
<<TAB>>Profitant d’un moment d’attention, je me faufilai jusqu’à la sortie, tombant sur l’air libre et, là-haut sur la colline, un car aux couleurs de L’Île aux migrants. En plus des véhicules terrestres, l’association possédait une flotte de repêchage en mer, toutefois rarement utilisées le long des côtes afghanes.
<<TAB>>À propos d’hébergement, je pensai retourner ventre à terre vers le mien, mais il me vint une idée en voyant les deux encadrantes, habillées à leur façon caritative, qui, à proximité du car, avaient semblé contrôler la situation.
<q>Salut, leur dis-je.
— Salut, répondirent-elles.</q>
<<boutonChoix "— Vous avez vu ça? Je crois que ça va vous plaire." "Conjoncture scandale campagne fête3">>
<<boutonRetour>><q><i>On peut frapper les fascistes, briser les vitrines de leurs boutiques et les exclure des manifestations féministes. Mais on peut aussi simplement détourner leurs sites avec humour, une vertu dont on manquait singulièrement à Mouy-sur-Jonges avant l’arrivée des Afghans. Épaulés par l’association L’île aux migrants, une vingtaine de mineurs isolés non accompagnés, qui ont laissé leurs épouses et leurs enfants derrière eux pour fuir la violence, s’apprêtait à trouver refuge au pays des droits de la Femme en attendant un travail et un hébergement à Paris.
Mais la nouvelle équipe municipale, proche de la mouvance Réarmement Patriote, était prête à tout pour s’opposer à un accueil digne. Jusqu’à mettre en avant sur son site une élection de <q>Miss Boudin</q> et une <q>Fête à la saucisse</q> de sinistre mémoire. Pour Damien, un jeune néo-rural venu de quartiers populaires de Paris, c’est la provocation de trop: il profite de ses connaissances en cybersécurité pour pénétrer sur le site et… le traduire en farsi oriental en signe de bienvenue! En ultime pied-de-nez aux dérapages totalitaires, il supprime l’annonce des festivités en signe de respect pour les valeurs féministes et végétariennes des nouveaux venus impatients de s’insérer dans l’économie locale. Les militants identitaires ont pris piteusement la fuite, laissant les réfugiés s’installer paisiblement et organiser devant l’école une distribution de cigarettes traditionnelles.</i></q>
<<TAB>>Si les Susceptibles étaient chatouilleux, ils ne semblaient pas si rancuniers. L’article, qu’ils relayèrent sur leur compte Snitch<<= "\u00AD" >>Snatch, rendit bien des services à ceux que je proposais. Bien des nouveaux clients se dirent que, si je sabotais les ordinateurs des forces de la réaction en province, j’allai bien être capable de dépanner le leur à Paris. Recontacté de tous les arrondissements, je décidai de rentrer, absous aux quatre vents, pardonné en profondeur, reprendre mes activités.
<<boutonMenu>><<boutonRetour>><q>— Alimentaire, c’est déjà ce qu’on fait, non? demanda Roger.
— Oui, mais je parle de nourrir les autres.</q>
<<TAB>>Je laissai mijoter mon petit effet.
<q>Bon, où est-ce qu’on est?
— Loin, répondit Fulgence.
— Parfaitement! En tant que Parisiens, nous devons faire jouer notre avantage comparatif. En voyant le jardin, j’ai tout de suite pensé à une histoire de bouffe. Messieurs, la nourriture va nous faire vivre: nous allons ouvrir un food-truck.
— C’est une idée, abonda l’autre Damien. Pour le truck, on est à la campagne. J’imagine qu’on devrait pouvoir en trouver un. Mais il nous faut aussi la food qui va avec.
— C’est là où l’aspect identitaire intervient: nous allons proposer des spécialités parisiennes à la campagne.
— Comme quoi?
— Comme le bibimbap ou le thiéboudiène, des trucs qu’on adapterait au goût de la campagne, mais avec des produits qu’on ferait venir de chez nous.
— Pas mal! On pourrait appeler ça <q>Le camion qui broute</q>.</q>
<<TAB>>Le business-plan de notre camion allait bon train; la croissance n’allait pas concerner que les légumes du jardin. Nous comptions déjà nos couverts d’argent rangés dans le terroir de la cuisine.
<<TAB>>Nous en avions tous envie sur le principe, mais l’arrivée d’une femme vint tout bouleverser. Comme je l’avais fait pour mon compte quelques jours plus tôt, une nouvelle venue venait de faire son entrée. Une femme en imperméable au teint gris, qui se présenta comme Séraphine, fraîchement oblitérée, exfiltrée de la part de l’agence.
<q>Justement, on cherchait quelqu’un pour faire la cuisine, crut bon de plaisanter Adhémar.
— Excusez-le, fis-je en me tournant vers Séraphine, il a déjà été annulé une fois à cause d’une blague de ce genre. Ça ne se produira plus.</q>
<<TAB>>Notre invitée ne sembla pas s’en formaliser. Sans vouloir renforcer les préjugés sur les Susceptibles, elle ne l’était visiblement pas — ce qu’elle nous confirma elle-même en déposant son sac à roulettes et en nous racontant son histoire.
<<TAB>>Le début, c’était qu’elle venait, nous nous en doutions, d’être bannie de la bonne compagnie. Nous étions curieux de connaître les raisons de son exclusion publique: Séraphine était une femme, ce qui excluait évidemment tout motif sexuel. Ce ne pouvait non plus être une plaisanterie de mauvais goût — deux notions totalement inconnues des parisiennes de sa catégorie. Non, la seule possibilité en son cas eût été de clamer sans raison valable son appartenance à une clique instituée, dopée aux minerais rares et équipée des dernières innovations minoritaires.
<<TAB>>Nous découvrîmes son fin mot de l’histoire, recoupant les bribes d’informations qu’elle avait pu nous livrer avec la dernière mise à jour de la liste des prohibés célèbres. Séraphine était donc Marisol Graventaz, désormais ancienne secrétaire générale des Susceptibles avec une teinture <<INS "différente" ". On pouvait placer beaucoup d’espoir dans les Susceptibles, après coup on était toujours un peu déchu">>.
<<TAB>>Un coup d’œil à l’actualité, que nous négligions ces derniers temps, nous apprit qu’une vidéo anonyme l’avait nommément désignée. Capturée à son insu, la séquence s’était ensuite ébrouée dans toutes les strates de Snitch<<= "\u00AD" >>Snatch: on y entendait Marisol Graventaz, probablement filmée par une consœur dépanneuse, se faire admonester au sujet de différents motifs d’inquiétude informatiques à configurer. Sauter ses sauvegardes et gérer ses mots de passe par-dessus la jambe choquait profondément ma morale technique mais les non-spécialistes choisirent sur les réseaux de se scandaliser tout autant que moi, mais de bien autre chose: la vidéo révélait une Marisol Graventaz sereine et attentive, opinant du chef, absolument pas démontée à l’idée qu’on lui expliquât les commandements de l’utilisateur final, donnant même de l’argent à cet effet. Paris entier découvrit que Marisol Graventaz avait mûrement menti: elle n’était pas Susceptible, pas le moins du monde.
<<TAB>>Certains des plus hauts dignitaires des mouvements Susceptibles, à bien y regarder, n’avaient finalement à faire valoir qu’un seizième ou un trente-deuxième d’ascendance — ils l’étaient en général d’autant plus intensément qu’ils l’étaient peu à l’origine. Mais la force de l’atavisme n’avait rien à voir dans l’ascension passée de notre dernière compagne: elle qui n’avait pas même eu un grand-père vaguement soupe-au-lait s’était inventée sur trois générations — des tests ADN ultérieurs le révélèrent — une généalogie enjolivée des plus hautes graines et des plus pures lignées procréatrices de la susceptibilité originelle.
<<TAB>>On pouvait s’y attendre, les dignitaires Susceptibles furent choqués par l’odieux noyautage dont ils avaient fait les frais. Marisol Graventaz (était-ce même son véritable nom?), acculée au bord du précipice, fut poussée dans le ravin de la démission et de l’infamie.
<<TAB>>La responsable de ma mise au ban m’avait donc rejoint dans mon exil. Là-haut, à Paris, là où je rentrerai bientôt, on purgeait sec, lancé dans une dégraventazification à grandes eaux. J’avais été expulsé pour de mauvaises raisons, mais c’est pour l’avoir été par la mauvaise personne qu’on résilia discrètement mon annulation.
<<TAB>>Le lendemain, je me réveillai réhabilité pour l’hiver, aussi fréquentable et anonyme qu’avant.
<<boutonMenu>><<boutonRetour>><<TAB>>J’avais aimé ma mère comme on aide une voisine. Elle est maintenant morte depuis longtemps mais, à l’époque, c’était depuis longtemps qu’elle était vivante.
<<TAB>>Pour me loger quelque part, j’avais tenté les amis.
<<TAB>>Les amis avaient maintenant sur le dos des enfants à réseaux sociaux, des téléréunions à ne plus savoir qu’en <<INS "faire" ", parfois même les deux">>, qui occupaient chacun une superficie privative considérable et saturaient rapidement les routeurs domestiques: au prix où était le coût de la vie, il n’y avait de place pour moi ni dans les surfaces habitables au sol ni au milieu des bandes-passantes.
<<TAB>>Passant le chapitre des amis, je sonnai à la porte de ma mère, revenant en valises dans un appartement d’une proche banlieue où elle avait repris sur le tard son nom de jeune fille. Elle pratiquait peu les téléréunions; quant à ses enfants, j’en faisais déjà partie. Moi qui l’avais connue en chignon, elle avait opté pour une coupe jeune et pratique qui lui avait fait prendre dix ans. Elle semblait contente de me voir — il est vrai qu’il y avait alors de bonnes raisons de s’inquiéter de mon avenir.
<q>Tu as mangé? me demande-t-elle.
— Pas beaucoup.</q>
<<TAB>>Peut-être en faisais-je trop. Je contemplai autour de moi la cuisine américaine, la bibliothèque suédoise. Dans les rayonnages, je revis cette encyclopédie sur CD-Rom en quatorze volumes, recroquevillées les uns contre les autres, qui semblaient attendre mon retour.
<q>Ça alors, tu as gardé tous mes <i>Univeradisc</i> du lycée! Et tu n’as toujours pas d’ordinateur?</q>
<<boutonChoix "— Si, je viens justement d’en acheter un pour toi." "Conjoncture scandale mère imprimante">>
<<boutonChoix "— Si, je viens justement d’en acheter un." "Conjoncture scandale mère ordinateur">>
<<boutonChoix "— Mais qu’est-ce que je pourrais bien en faire?" "Conjoncture scandale mère rien">>
<<boutonRetour>><q>— Tu m’as acheté un ordinateur? fis-je, incrédule, comme pour enchaîner le plan suivant.
— Tu es bien dans l’informatique?
— Enfin, j’étais… J’avais même fait des études pour ça.
— Tu vas retrouver un emploi. J’ai été secrétaire pendant des années, et je peux te dire que, de nos jours, dans l’informatique, tout se fait par ordinateur.</q>
<<TAB>>Elle me dirigea vers la chambre <<INS "d’ami" ", moi qui n’étais pas vraiment un ami et, elle, pas tout à fait une chambre">>. Une espèce de parallélépipède beige monté sur roulettes clignotait dans un coin, exactement ce qui avait servi d’arbre à palabre pour les gobelets en plastique des entreprises du siècle d’avant.
<q>Mais maman, ce n’est pas un ordinateur!
— Comment ça?
— C’est une imprimante. Une im-pri-man-te!
— Ah non, elle fait aussi scanner! Regarde, tu pourras photocopier tes lettres de motivation manuscrites. Tu n'auras plus qu’à les signer, tu vas gagner un temps fou. Le vendeur m’a dit que c’était un modèle professionnel, exactement ce qu’il te faut pour retrouver un emploi et ne pas rester éternellement ici.</q>
<<TAB>>Je comptais lui expliquer que mon plan était de partir loin, demander la nationalité indienne, changer de nom et revenir en France comme développeur. Pour le moment, les premières étapes avaient surtout été de tout vendre et d’aller vivre chez ma mère, mais je sentais bien cette imposante imprimante parentale s’interposer entre mon destin et moi.
<q>— Maman, je dois apprendre de nouveaux langages. Je ne vais pas pouvoir développer avec une imprimante!
— Le développement, c’est fini! Regarde: elle marche avec une tablette. Le vendeur m’a dit que tu pouvais imprimer directement tes photos avec. Pas la peine de les envoyer au labo à développer comme on faisait avant.</q>
<<TAB>>En désespoir de cause, je tâchais les jours suivants de me rendre utile chez ma mère. Je ne sais plus très bien comment j’avais pu procéder, mais le programme avait en tout cas inclus de faire disparaître l’emballage en carton de l’imprimante géante, lui-même assez baraqué. Je l’avais quand même réduit à plat sans qu’il eut opposé trop de résistance — seule ma mère regimbait à cause de la garantie qui disparaîtrait sans doute avec son recyclage. Peut-être valait-il mieux le photographier et imprimer le cliché comme preuve de son existence.
<<TAB>>Je descendis jusqu’au rez-de-chaussée, précédé de l’emballage. La cour était humide et biscornue. Je me cognais d’habitude contre la boîte à livres mais, cette fois-ci, le carton put amortir le choc.
<<boutonChoix "> J’entendis une voix féminine et inconnue s’adresser à moi." "Conjoncture scandale mère imprimante2">>
<<boutonRetour>><q>Ah, vous êtes peut-être le fils de madame Monquille?</q>
<<TAB>>Mon visage, et à vrai dire tout mon corps, était dissimulé par la chrysalide gaufrée de l’imprimante professionnelle; il était impossible pour quelqu’un situé de l’autre côté de reconnaître l’air de famille que je partageais avec ma mère.
<q>— Pour vous servir</q>, répondis-je au hasard, tâchant d’extraire ma tête d’un côté, au niveau des consignes de recyclage imprimées sur le carton.
<<TAB>>Je découvris un visage aux cheveux bouclés, argumenté de quelques tâches de rousseur. Ses bras étaient chargés d'un large panier d’osier rempli d’anciennes victuailles que j’imaginais destinées au bac à compost récemment voté par l’aile progressiste de la copropriété. Elle n’était pas très grosse et je me demandais où elle avait bien pu assimiler tout ça.
<q>— Madame Monquille m’a dit qu’elle avait acheté une imprimante et que vous alliez passer quelques jours de vacances chez elle. Elle est très présente dans la vie de l’immeuble.
— Je comprends mieux.
— Et surtout, ne vous vexez pas si je n’arrive pas à vous reconnaître la prochaine fois si vous n’avez pas votre carton. Je suis prosopagnosique.</q>
<<TAB>>Elle vida son panier; j’avais plus de difficultés à faire entrer mon emballage dans le bac de recyclage. Tout en sauvant la planète, nous continuions la conversation.
<q>— Je te demande ça, ce n’est pas tout à fait désintéressé.
— Je m’appelle Damien.
— Et moi, c’est Armelle. Dis, est-ce que je pourrais utiliser ton imprimante un de ces jours?
— C’est à ma mère, mais je peux lui demander.
— En fait, je fais partie d’une association et j’aurais des affichettes à sortir. Deux-cents, trois-cents, pas plus.</q>
<<TAB>>Avant ma disgrâce, des femmes avaient parfois couché avec moi, pour toutes sortes de <<INS "raisons" ", parfois même pour le sexe">>, et j’étais tout à fait prêt à tenter ma chance avec une imprimante.
<q>En échange, je peux te faire un cheesecake.</q> me proposa-t-elle.
<<TAB>>Accompagnée de son cheesecake, Armelle revint le lendemain sonner à la porte de ma mère, derrière laquelle je me trouvais à l’attendre. Elle vit un homme et compris, en bonne prosopagnosique, que je devais être moi, le type qui allait imprimer ses affichettes.
<q>Bonjour Damien… Tu as changé de pull mais je te reconnais quand même!</q> plaisanta-t-elle en vrai.
<<TAB>>Elle posa son ordinateur pour le connecter au réseau de l’imprimante. Pour l’amadouer, il était essentiel de montrer à Armelle mon <i>intérêt sincère</i>, bien au-delà de l’aspect physique ou des préparations pâtissières. Je réfléchissais à ces questions en me saisissant d’une des affichettes en cours <<INS "d’impression" ". On se fait souvent une très bonne idée de la personnalité des gens aux affichettes qu’ils impriment">>.
<q>Tu vois, j’ai tout de suite vu que tu n’étais pas un informaticien. Il m’aurait montré comment imprimer en pensant que j’étais incapable de me débrouiller moi-même. C’est insupportable, mais au moins tu n’es pas comme ça.</q>
<<boutonChoix "> Je sursautai." "Conjoncture scandale mère imprimante3">>
<<boutonRetour>><q>Il y a une faute d’orthographe?</q> demanda-t-elle.
<<TAB>>Le document et tous ses clones qui s’empilaient dans leur bac étaient une façon d’avis de recherche mâtiné d’arrêt de mort. À la place dévolue au chat <<INS "perdu" ", qui tenait habituellement la tête d’affichette de ce genre de distributions,">> se trouvaient mon nom, Damien Tuney, et ma photographie. Je me reconnus sans difficulté — mais là n’était pas tellement le problème.
<q>Alors, ça te fait quoi d’avoir le même prénom qu’un toxique? Je rigole, tu n’es pas du tout comme le type qu’on recherche, ça se voit immédiatement. On a eu des informations d’après lesquelles ils serait dans la région.
— Tu es chez les Susceptibles? Je croyais que tu étais proso.
— C’est la convergence des luttes, plaisanta-t-elle. Et toi, tu as juste les mêmes lunettes. Elles te vont bien, d’ailleurs.</q>
<<TAB>>Il n’avait pas suffi aux Susceptibles de provoquer ma chute en ligne: elles cherchaient encore à me faire disparaître de la réalité tangible. Après avoir eu ma perte, l’une d’entre elles venait de me retrouver sans même s’en apercevoir.
<q>— Et qu’est-ce qu’il a fait de si terrible ce Damien… Comment déjà? Damien Tuney?
— C’est un prédateur informatique. De la pire espèce. Il faut prévenir les gens vulnérables qu’il pourrait croiser. Tout le monde n’est pas sur Snitch<<= "\u00AD" >>Snatch.
— Sans vouloir te vexer, je pense que tu t’égares sur le compte de ce type.</q>
<<TAB>>Tout en lui parlant, je me demandais s’il y avait moyen de coucher avec elle avant qu’elle ne découvrît que j’étais celui qu’elle cherchait, de préférence dans cet ordre-là.
<q>— Tu sais ce qu’il a dit?
— J’ai vaguement entendu parler.
— Il a dit que les Susceptibles n’étaient pas assez intelligents pour comprendre la sécurité informatique.</q>
<<TAB>>Je me levai, aussi scandalisé qu’un Outragé.
<q>Mais enfin, je n’ai jamais dit ça!</q>
<<TAB>>Je crois que ma question venait d’être vite résolue.
<<TAB>>Armelle sembla calculer à toute vitesse, envisageant plus à ce stade de m’envoyer son cheesecake à la gueule que de coucher avec moi pendant que l’impression se terminait.
<q>Damien. Da-mien. Da-mien Tu-ney!</q> hurla-t-elle.
<<TAB>>De mon côté, et même si la précipitation n’avait guère porté ses fruits jusqu’à présent, il me fallait agir vite.
<<boutonChoix "> Je me saisi de l’ordinateur pour me protéger du cheesecake." "Conjoncture scandale mère imprimante message">>
<<boutonChoix "<q>Armelle, sois raisonnable, je vais t’expliquer!</q>" "Conjoncture scandale mère imprimante explications">>
<<boutonRetour>><<TAB>>Par précaution, et aussi sans trop savoir pourquoi, j’empoignai la machine d’Armelle, située de mon côté de l’imprimante. L’ordinateur n’était pas encore en veille et m’offrait son navigateur, encore ouvert de tous ses onglets. C’est alors que, pendant que le cheesecake poursuivait sa trajectoire, me vint une <<INS "idée" ": au point où j’en étais, elle ne pouvait être que meilleure que celles que j’avais eu jusque-là">>.
<<TAB>>Le cheesecake rata sa destination; je me dis que j’étais certainement sur une piste.
<q>Lâche cet ordinateur!</q> me dit Armelle.
<<TAB>>Il était donc probablement intéressant pour moi de le garder. Sur un des onglets se trouvait le compte Snitch<<= "\u00AD" >>Snatch des Susceptibles, accessible en mode administrateur sans aucune protection par empreinte digitale. Cette Armelle n’était pas une simple militante: c’est peut-être même elle qui m’avait renvoyé vivre chez ma mère, où nous nous trouvions actuellement. Je remontai l’historique du compte de quelques jours.
<<TAB>>Armelle avait saisi son téléphone et semblait taper à toute vitesse. D'un clic, j’annulai la publication du message des Susceptibles et verrouillai le compte. D’un coup, ma vision se brouilla; l’horizon chancela sous nos pieds. Mes oreilles bourdonnaient d’une musique stridente; l’imprimante semblait se dissoudre, devenant plus transparente à chaque instant; les morceaux du cheesecake retournaient à leurs origines et Armelle ne semblait pas se sentir très bien non plus. L’ordinateur s’évapora dans mes bras et je tombai à la renverse.
<<TAB>>Quelque chose venait de ne pas arriver.
<<TAB>>Je me relevai en présence de ma mère, un sac de course à la main. Après tout, j’étais toujours chez elle et il n’y avait rien de spécialement étonnant à la voir ici.
<q>Damien? Qu’est-ce que tu fais là?</q>
<<TAB>>Je tâchai de recouvrer mes esprits: rien d'Armelle, de l’imprimante, des affichettes ni du cheesecake ne semblait subsister.
<q>Je ne me souviens plus vraiment… Voilà: j’étais venu m’occuper de ton ordinateur. Je voulais te faire la surprise.
— Mais je n’ai même pas d’ordinateur.
— Tu pourrais te faire livrer tes courses à domicile.</q>
<<TAB>>Ma mère avait tendance à m’inquiéter mais je senti dans ma poche la présence apaisante de mon téléphone et des clés de l’appartement, que j’étais censé avoir vendu, qui venaient d’effectuer leur grand retour dans les plis de mon chino. Sur l’agenda de mon téléphone, les rendez-vous à venir s’étalaient; même mon compte en banque brillait de mille feux. C’était comme si je n’avais jamais arrêté.
<q>Maman, il faut que je te laisse. Je t’aime beaucoup.
— Tu ne veux pas rester manger? Je peux te faire un clafoutis pour le dessert.
— Désolé, je dois y aller. C’est bizarre mais je crois que j’ai encore du travail.</q>
<<boutonMenu>><<boutonRetour>><<TAB>>S’expliquer était bien la pire chose pour calmer quelqu’un mais il me restait une option jouable pour se débarrasser du danger le plus imminent. Il y en aurait certainement bien d’autres pour moi à sa suite, auxquels je préférais ne pas penser pour le moment.
<q>Tu as menti! me dit-elle. Depuis le début de notre relation, tu as menti!</q>.
<<TAB>>Armelle était clairement <<INS "blessée" " — et, dans la jungle numérique, rien n’est plus dangereux qu’une Susceptible blessée">>. Il me fallait tenter le tout pour le tout.
<q>— Armelle, enfin, sois raisonnable!</q>
<<TAB>>Elle se leva enfin et, à vingt ou trente près, ne resta plus une seconde de plus chez ma mère.
<q>Tu oublies tes affiches, tentai-je dans un mouvement de conciliation.
— Tu peux te les garder, tes affiches!</q>
<<TAB>>Elle partit, oubliant son ordinateur.
<<TAB>>Je devais réfléchir sur les pièces incriminantes: il serait sans doute plus facile de se débarrasser du cheesecake que de l’ordinateur mais, pour partager le même bac à compost, Armelle savait clairement où j’habitais. Elle venait de claquer la porte mais pouvait à n’importe quel moment revenir avec ses sbires lancer une impression ou me casser la gueule.
<<TAB>>Un autre, en quelque sorte, paya pour moi et je dois à ses souffrances mon retour hors des ténèbres des mères et des banlieues. Je n’avais d’ordinaire jamais eu beaucoup de tendresse pour les Infaillibles, mais les temps étaient durs et je ne demandais qu’à être récupéré politiquement.
<<TAB>>Armelle et ses minions avaient sans doute dû faire imprimer ailleurs leurs affichettes à mon effigie, et plusieurs militants des Infaillibles s’employaient à se filmer en train de les arracher — sans doute beaucoup par antipathie envers les Susceptibles mais peut-être aussi un peu par tendresse pour moi. Le bras armé des Susceptibles dut peut-être tomber à court de cartouches d’encre et décida de frapper fort: au cours d’une maraude pacifique de protection de l’intégrité de leurs affichettes, ils rouèrent de coups et d’arguments mortels un hère qu’ils croyaient à tort des Infaillibles.
<<TAB>>Ils s’en vantèrent bruyamment sur Snitch<<= "\u00AD" >>Snatch mais durent aussi publier un communiqué peu après, dans lequel, sous une pression médiatique croissante, ils reconnaissaient s’être trompés — tout en précisant qu’ils avaient quand même œuvré pour la justice, même si ce n’était pas tout à fait sur la bonne personne. Ils concluaient leurs excuses en précisant qu’il fallait aussi ne pas trop les chercher. Avec le nombre de prosopagnosiques chez les Susceptibles, on n’était plus sûr de rien: n’importe qui avec les mêmes lunettes que moi pouvait se faire occire en pleine rue. De nombreux commentateurs notèrent que le type n’avait rien fait et que, d’ailleurs, il n’était pas même informaticien.
<<TAB>>De chez ma mère, je tentai une timide montée en compétences en tant que lanceur d’alerte sur Snitch<<= "\u00AD" >>Snatch: après tout, si les Susceptibles s’étaient trompés sur ce type, s’ils s’étaient mis le doigt dans l’œil pendant qu’ils lui mettaient la matraque sur la gueule, ils s’étaient certainement trompés aussi sur moi — ce que, notez-le, je m’évertuais à dire à tout le monde depuis des semaines dans l’indifférence générale. D’ailleurs si quelqu’un avait un problème, je pouvais aussi m’occuper de son ordinateur.
<<TAB>>Le bac à compost fut alimenté par un nouveau locataire. Les Susceptibles furent dissous par arrêté ministériel puis immédiatement reconstitués avec un autre fichier-ennemis, dans lequel je ne figurais probablement pas.
<<TAB>>Je retrouvai quelques clients et voilà le travail.
<<boutonMenu>><<boutonRetour>><q>— Et tu ne l’as pas déballé?
— Non, je t’attendais.</q>
<<TAB>>Comment pouvait-on laisser inemployés tous ces cycles-machine? L’idée qu’on pût posséder un ordinateur flambant neuf sans le mettre en service m’avait toujours paru incompréhensible. Au point où j’en étais, il ne me semblait pas plus absurde de soupçonner que ma mère eût pu organiser ce scandale des Susceptibles uniquement pour me faire revenir chez elle.
<<TAB>>Je me sentais vexé de ce retour, mais plus encore de ne pas avoir été consulté avant l’achat de ce carton criard et aberrant, conteneur d’un de ces ordinateurs <i>Digi C-Niort</i> rabotés à l’adresse des vieux, dont chaque touche lumineuse, chaque icône agrandie hurlait une fonction souriante et simplifiée, ostensiblement destinée à une clientèle d’huîtres.
<<TAB>>Dire quel ordinateur acheter était bien le seul conseil que je pouvais donner à une mère de famille. La mienne, celle à qui j’avais été assigné, avait sans doute décidé de passer outre cette compétence unique. Pour me culpabiliser de ne pas l’appeler plus souvent, elle ne m’avait rien demandé, me mettant devant le fait accompli de cette palourde sans queue ni tête, refermée dans son cocon.
<q>J’imagine qu’ils ont réussi à te refiler un pack coolitude et une garantie étendue de quinze ans?
— C’était compris avec. Sinon, tu penses bien que je t’aurais demandé ton avis.</q>
<<TAB>>Du bout des doigts, je posai la machine sur la table. Ma mère et moi avions toujours eu des rapports compliqués et la table en formica résumait assez bien qui ils étaient.
<q>— Maman, c’est un ordinateur portable. Tu ne sors jamais, ça n’a aucun sens.
— Si, je passe la moitié de mon temps en Dordogne depuis cinq ans.
— Tu vois, tu ne me préviens jamais quand il se passe quelque chose. Je suis quand même ton fils.
— Tu pourras me créer une autre adresse email pour la maison en Dordogne?</q>
<<boutonChoix "> J’avais mes torts, mais je ne pouvais pas laisser ma mère créer un autre mail pour la maison en Dordogne." "Conjoncture scandale mère ordinateur assistance">>
<<boutonChoix "> C’était désespéré. Je la laissai se débrouiller seule avec ses Dordognes et ses Digi C-Niort." "Conjoncture scandale mère ordinateur non-assistance">>
<<boutonRetour>>Journée 1:
<i>Je tente de commencer par la théorie — il faut toujours commencer par la théorie — en demandant à ma mère de quelle façon elle définirait un ordinateur. Elle me répond que c’est un truc pour envoyer des mails. Je crois rêver mais c’était évidemment à prévoir. Je lui rétorque qu’un ordinateur est avant tout une machine à <i>créer des abstractions</i>. Envoyer des mails avec n’est qu’un épiphénomène. Je crois que le concept d’abstraction est trop abstrait.</i>
Journée 2:
<i>De mon côté, j’ai beaucoup de mal avec l’interface du Digi C-Niort. C’est tellement simple que je ne comprends absolument rien. Il y a des écrans d’aide pour tout, y compris pour les écrans d’aide.
Aucun débutant n’a jamais répondu que c’était une machine à créer des abstractions — sinon, ils seraient informaticiens et n’auraient pas besoin de moi.</i>
Journée 3:
<i>Ma mère me demande d’arrêter de la prendre pour une imbécile. Elle me rappelle qu’elle a quand même été secrétaire, qu’elle a vu l’arrivée des machines à écrire électriques et appris à envoyer des pneumatiques. Se remettre à niveau sur son Digi C-Niort n’est donc qu’une question de temps et d’un petit coup de pouce que je m’obstine à ne pas lui donner.</i>
Journée 4:
<i>J’essaye d’être plus concret — il faut toujours être <i>pratique</i> et immédiatement applicable. Ce qui est concret pour le moment, c’est que ma mère peine encore avec la souris. Elle arrive à la déplacer mais ne comprend pas encore pourquoi le curseur s’arrête quand la souris dépasse les rebords de la table en formica et qu’elle continue à la secouer au-dessus du vide.</i>
Journée 5:
<i>Je renonce à tenter de lui expliquer la notion de fichier. Comment peut-on avoir envie de dire quelque chose par mail sans d’abord maîtriser la notion de fichier ou de couche logicielle? C’est plus fort que moi.
Je préférais de loin mon travail d’informaticien quand j’étais payé pour ça et que ce n’était pas pour ma mère. Je la soupçonne de vouloir retourner le couteau dans la plaie et, clairement, la disquette dans le lecteur.</i>
Journée 6:
<i>Ensemble, nous avons réussi à envoyer un mail, mais je dois encore trouver les mots pour lui expliquer qu’on ne change pas d’adresse mail dès qu’on transporte l’ordinateur, et qu’elle peut partir en vacances sans dire au conseil syndical de faire suivre ses mails en Dordogne.
Il faudrait lui expliquer la notion de compte, mais je m’interroge sur la manière d’aborder le sujet.</i>
Journée 7:
<i>Je dois expliquer à ma mère que, parmi les trois mails qu’elle a envoyés, le meilleur moyen de retrouver celui qu’elle cherche n’est pas de rescanner les copies qu’elle a envoyées sur l’imprimante à jet d’encre.
Au moment où elle sort le mail de son classeur pour l’insérer dans le mauvais côté du scanner, un message s’affiche sur l’écran du Digi C-Nior.</i>
<q>Damien, qu’est-ce que c’est?
— Laisse-moi lire, c’est une alerte de sécurisé.
— Mais je croyais qu’il n’y avait pas de virus sur les Digi C-Nior?
— Maman, vérifie si tes mails sont bien imprimés, c’est peut-être ma chance.</q>
<<TAB>>Le lendemain, mes rendez-vous avaient repris. Digi C-Nior, victime d’une corruption susceptible de provoquer une fuite de données, avait tenu tout à son honneur et dans un langage accessible à présenter ses excuses à ses utilisateurs et à me faire savoir, cette fois-ci plus entre les lignes, comment trouver les coordonnées complètes de ses clients.
<<TAB>>Le Digi C-Nior était incapable de connecter plus loin que le bout de son clavier mais l’ordinateur d’une voisine m’aida à récupérer dans les tréfonds du réseau sombre les numéros de téléphone de suffisamment de grands-mères et d’arrières-oncles. Je n’avais pas trop perdu la main en quelques jours chez ma mère et, maintenant formé aux subtilités du Digi C-Nior, je pus proposer mes services au bon moment et aux personnes qui convenaient.
<<TAB>>Il ne fallut pas longtemps pour que les Susceptibles s’emparassent de l’affaire et consacrassent leur courroux à la formulation du communiqué de Digi C-Nior. Peut-être aussi troublés de l’attention, ils avaient sans doute du mal à se concentrer sur plus d’une cible à la fois et je n’allais pas me plaindre de sortir de leur mémoire.
<<TAB>>Je me débrouillai finalement assez bien avec mes nouveaux clients, chez qui j’allais me remettre le pied à l’étrier en sécurisant par douzaines les Digi C-Nior. Au fond, quand ma mère n’était pas là, ce n’était pas si un mauvais système.
<<TAB>>Je lui dis au revoir peu après, repartant retrouver mes anciens mécènes — je veux dire ceux avec des ordinateurs normaux — qui réapparurent peu à peu. Tout était devenu comme avant.
<<boutonMenu>><<boutonRetour>><<TAB>>On devenait plus conservateur, les idées se calcifiaient avec l’âge, je le concevais bien, mais pour l’humanité entière, l’informatique était instable par nature. S’acheter un ordinateur pour que tout restât comme avant était évidemment la recette du désastre domestique, le mode d’emploi de l’apocalypse en circuit court.
<<TAB>>En fait, les emmerdements avaient débuté quand, historiquement, les ordinateurs s’étaient diffusés auprès des gens qui ne les aimaient pas — par exemple ma mère. Avant de le perdre et de retourner chez elle, j’en avais fait un métier.
<<TAB>>Ne pas vouloir l’exercer auprès d’elle ne m’avait pas empêché de ressentir une certaine jalousie quand elle m’annonça traîtreusement suivre les cours d’initiation au numérique que la municipalité réservait à ses électeurs analogiques. J’avais pris ma décision mais la savoir, pendant que je fomentais ma vengeance contre l’exclusion sociale, dans une salle municipale entre les mains pédagogiques d’un grand frère des quartiers chauds me travaillait d’autant plus que j’étais moi-même sans emploi.
<<TAB>>Il se trouve que l’animateur, plutôt que par l’algèbre logique ou la notion de protocole, enfin tout ce qui comptait dans l’univers informatique, avait plutôt choisi de <<INS "démarrer" ", à la manière de ces cours de cuisine où l’on n’apprendrait à appeler les livreurs de tacos,">> par l’une de ses perversions: les réseaux et, bien pire encore, les réseaux sociaux. Entendons-nous: je n’avais rien contre les réseaux d’entreprise, dont les différentes couches avaient fait mon pécule, et je ne m’accommodais pas si mal non plus des aspects les plus sociaux de la société.
<<TAB>>Mais comme les pires combustibles et leurs sinistres comburants, c’était surtout l’association des deux qui avait allumé les enfers de Snitch<<= "\u00AD" >>Snatch, auquel ma mère prenait, happée par les touches agrandies de son Digi C-Nior, un goût inquiétant.
<<TAB>>Chaque nouveau jour passé que je m’enfonçais chez ma mère me montrait un cercle du réseau plus lugubre encore.
<<boutonChoix "<q>C’est bien, me dit-elle une fois: j’oublie presque que je suis devant un ordinateur.</q>" "Conjoncture scandale mère ordinateur non-assistance2">>
<<boutonRetour>><<TAB>>Elle avait, on ne sait comment, numérisé quelques photos de famille argentiques sur lesquelles, en bonne place, je figurais à différents âges successifs de l’ingratitude. Elle s’empressa de les poster sur Snitch<<= "\u00AD" >>Snatch. Que son fils ait été victime d’un scandale public n’avait pas été suffisant: il fallait que le monde entier connût la couleur de mes barboteuses et la vigueur de ses engagements associatifs auprès des réfugiés afghans.
<<TAB>>Sur les réseaux, le premier abonné qu’on ne connaît pas personnellement est comme, pour nous les hommes, la première fille qu’on a pris dans ses bras. C’est le cap du possible qui est passé. Ma mère le franchit prestement sur Snitch<<= "\u00AD" >>Snatch, jusqu’à avoir bien plus d’abonnés que je n’avais jamais eu de clients comme <<INS "informaticien" " (sans compter les filles que j’avais comme amant tenu dans mes bras, qui ne se comptaient, elles, que sur les doigts d’une poignée de mains)">>.
<<TAB>>De con côté du Digi C-Nior, ma mère, ma propre mère, se transformait sous mes yeux en <i>influenceuse de niche</i>.
<<TAB>>Ses abonnés parsemaient nos photos de famille de symboles bienveillants et de commentaires encourageants — encourageants à quoi, je ne le comprenais pas exactement. Encouragée, elle me demandait parfois mon avis sur son nouveau post, comme si j’avais eu, moi, la moindre idée de la façon de recueillir ces flux de sympathie qui venaient se jeter dans son fil d’actualité.
<<TAB>>Il était maintenant évident qu’une femme pouvait percer sur les réseaux autrement qu’en publiant des photos d’elle à Dubaï la bouche en canard. Le genre de ma mère était plutôt de mettre en ligne ce cliché de mon premier ordinateur en noir et vert, que je manipulais la mine concentrée en polo rose et chaussettes à losanges.
<<TAB>>Elle avait à peine envoyé sa description (<q>Mon fils était déjà très fort avec les ordinateurs. Appelez-le pour tous vos problèmes!</q>) que mon téléphone retentissait des données perdues et des imprimantes à configurer. Apparemment, même les Susceptibles me likèrent.
<<TAB>>Les affaires reprirent et c’était peut-être le seul moyen que ma mère avait trouvé pour se débarrasser de moi.
<<boutonMenu>><<boutonRetour>><<TAB>>C’est vrai, que pouvait-elle bien en faire? Si ma carrière était mise entre les parenthèses de la déconfiture, je me sentais être resté informaticien même en dehors des circonstances. Je continuais à trouver triviale, vaguement visqueuse, l’idée de vouloir assigner une destination aux ordinateurs. Si la vie, l’art, l’amour, Dieu et l’univers pouvaient exister pour eux-mêmes, pourquoi fallait-il s’évertuer à trouver un usage aux mémoires-cache et aux fonctions récursives?
<<TAB>>Les gens qui n’avaient pas d’ordinateur (comme ma mère, ils existaient encore) nous pensaient sans doute maniaques et probablement myopes. Ils n’avaient pas tout à fait tort, mais ne réalisaient pas la quantité d’efforts, de tolérance et de dette technologique qu’il nous fallait déployer pour admettre leur simple existence d’abstinents numériques. J’aurais pu comprendre que ma mère n’utilisât pas son ordinateur, mais comment pouvait-elle n’avoir pas même envie d’en posséder un? On produisait des modèles discrets, pas très performants, peu onéreux: ne rien en faire était objectivement à la portée de toutes les bourses.
<<TAB>>Je passais mes journées ainsi, déconnecté du monde, sans même un téléphone à clapet sur lequel me rabattre. Chez ma mère, dans la chambre d’invités, des cartons faisaient office d’amis. J’en prenais parfois un au hasard. Dans le monde que j’avais quitté, des caisses pleines de pièces d’or et de champignons magiques sautillaient, impatientes qu’on les décachetât; chez ma mère, elles regorgeaient de rédactions de cinquième et de tout ce que mon enfance avait pu contenir de décevant. En tailleur sur la moquette, un peu floué sur les points d’expérience, je vivais à revoir mes débuts. J’évitais de regarder mon avenir dans le blanc des yeux.
<<TAB>>C’est en considérant mes premiers numéros de <i>MicroPerso</i>, qu’elle avait dûment ligotés d’une ficelle de boucher, que me vint l’idée. Je me levai pour atteindre ma mère, qui regardait la télévision dans le salon.
<q>— Maman, c’est incroyable. Tu as gardé la ligne.
— À mon âge, je surveille ce que je mange.
— Oui, mais je pensais au téléphone.</q>
<<TAB>>Effectivement, tout était fixe chez ma mère. Sa retraite, une part de ses idées, jusqu’à la ligne terrestre dont elle s’obstinait à payer l’abonnement pour qu’on la tînt au courant au bout du fil de l’actualité des panneaux solaires et des rebondissements des héritières ivoiriennes en perdition.
<q>Tu as gardé mes crayons de couleur?
— Bien sûr. Ils sont dans le carton du fond.
— Maman, je t’aime.
— Tu vois que je n’ai pas besoin d’ordinateur pour être bien organisée.</q>
<<TAB>>Je me mis à l’ouvrage, ne ressortant que pour le dîner, les doigts crispés, une pile de feuilles A4 sous le bras. Le plus dur fut clairement de produire avec les crayons de couleur un QR-Code renvoyant vers le numéro fixe de ma mère, mais le reste des affichettes avait pris forme.
<q>Tu sors à cette heure-ci? me demanda-t-elle.
— Oui, ce genre de chose se colle toujours la nuit.</q>
<<TAB>>J’avais placardé tout ce que la ville comptait de pare-brise, de platanes, de poteaux de signalisation, de boutiques de téléphonie mobile. Sur la téléphonie fixe, dès que ma mère décrochait le combiné, l’appel était chaque fois pour moi — si bien que les vendeurs de panneaux solaires ivoiriens semblaient être partis vers d’autres cieux. Ma petite compagne de coach en <i>digital détox</i> prenait de l’ampleur: dans le quartier, on pouvait questionner les états de service des marabouts lucides végétant dans l’immobilier social mais mes affichettes griffonnées au crayon de couleur attestaient de ma <i>street cred</i> de prophète analogique.
<<TAB>>Donnant rendez-vous chez ma mère, je ne prenais que les espèces. Tous les patients en rupture d’époque qui venaient se purifier d’un petit carême numérique et oublier leur code Wi-Fi voyaient bien qu’ici, on ne plaisantait pas avec l’abstinence.
<<TAB>>Je me trouvais d’autant plus légitime en banlieue que j’étais moi-même un informaticien repenti, suivant la route de ces grands frères municipaux dont la profondeur du casier judiciaire, par un effet de rebond proportionnel, attestait désormais de la vigueur de l’engagement citoyen auprès du code de la route et de la réglementation sur les matières stupéfiantes.
<<TAB>>En quelques semaines, j’étais refait comme un sou neuf. Je dis quelque chose à ma mère avant de la quitter. Les Susceptibles semblaient m’avoir suffisamment oublié, ou effacé mes états de sévice, pour que je revinsse, traversée du désert accomplie, à mes premières amours numériques.
<<boutonMenu>><<boutonRetour>><<TAB>>En ce temps, je m’identifiais au nom de Damien Tuney et à la profession d’informaticien. Pour qui en voulait, j’étais <i>geek</i> à la demande.
<<TAB>>Bien des clients, chez qui j’allais redémarrer une unité centrale en perdition ou décalaminer quelque <<INS "câble" " — et que ma facture rembrunirait bientôt — ">>, m’accueillaient d’un <q>bonjour docteur!</q> à l’œil jovial, certains d’avoir été les premiers sur le front de la métaphore thérapeutique. À leur décharge, il n’existait guère de forum sur la nature des bons mots à adopter à mon <<INS "égard" ", mais je peux déclarer aujourd’hui que l’humour-client aurait gagné à davantage de concertation">>.
<<TAB>>Je n’avais besoin de personne et, mis à part ces quelques travaux de soutènement, personne n’avait besoin de <<INS "moi" ". Tel était mon destin que les gens fussent heureux de me voir apparaître — et plus encore de me voir partir">>.
<<TAB>>Les choses, à cette époque, n’étaient plus pareilles qu’avant. Il s’agissait même du principal motif de mes interventions: les choses de mes clients n’étaient plus les mêmes et il fallait quelqu’un pour comprendre pourquoi. Ainsi, chaque jour, je jetais ma sacoche en aide à ces <<INS "naufragés" " — naufragés puis rescapés tout aussi temporaires puisque, au cours de ces technologies qui n’en finissaient plus d’être nouvelles, au cours de ces lignes qui n’en pouvaient plus d’avoir tant bougé, rien n’était jamais vraiment terminé">>.
<<TAB>>Nous avions passé des générations à exiger le droit d’avoir pour tout horizon notre seul <<INS "contentement" " — et semblions sincèrement révoltés de l’avoir tout entier obtenu">>. Les desseins les plus grands, les déconstructions les plus ambitieuses n’avaient pas échappé à la règle; leur propre renouvellement, et les déboulonnages des récalcitrants aux dernières versions, étaient <i>in fine</i> leur principale cause et leur unique effet.
<<TAB>>Au milieu des autres, je tenais mon rang. Je n’étais plus, à proprement parler, un jeune homme; j’avais déjà l’âge de m’être vaguement fait à cette déplaisante hypothèse que le genre humain et son cortège d’applications innovantes continueraient sans qu’on m’y invitât, ni mon ombre ni mon souvenir.
<<TAB>>Mes débuts dans la jeunesse avaient été ce pays où les femmes étaient plus belles, la musique de meilleur augure, les ennemis plus compréhensibles. Encore restait-il à vieillir vraiment et, entre temps, embrasser l’idée que l’acmé du monde pouvait ne pas avoir été situé autour de mes <<INS "vingt ans" ", que l’apogée de la civilisation humaine n’avait peut-être pas coïncidé avec celle de mon cuir chevelu et de ma tenue au rhum agricole">>.
<<TAB>>Je suis devenu informaticien <<INS "avant" ", pour des raisons qui restent à élucider, ">> de cesser de l’être.
<<TAB>>En ce temps, je m’identifiais au nom de Damien Tuney.
<<boutonMenu>><<TAB>>Le célibat, c’est bien, mais tout dépend avec qui.
<<TAB>>Au bout de quelques trimestres d’exercice, s’était posée la question des JoliesFemmes. Moi qu’on entretenait à trouver des <<INS "solutions" ", à désenclaver toute sorte d’entrelacs pourvu qu’ils fussent binaires et en attente d’une mise à jour">>, je restais perplexe, chiffré, contrit face à la pénurie de JoliesFemmes parmi mes clientes.
<<TAB>>Le problème avec les JoliesFemmes était qu’elles n’existaient <<INS "pas" " (ou du moins pas vraiment, ou pas au bon endroit, ou pas avec les bonnes personnes)">>. Et si elles n’existaient pas, où pouvait-on les <<INS "trouver" " pour leur reprocher droit dans les yeux le culot de leur absence">>? Il était même assez socialement risqué de s’en plaindre <i>in abstracto</i>, comme par <<INS "contumace" " — les femmes restantes risquant, on ne sait trop pourquoi, de mal le prendre">>.
<<TAB>>Célibataire iconique, <<INS "entrecoupé" ", oscillant dans les états superposés des dernières relations de pointe">>, j’avais à mes débuts, puis en vain, vaguement investi sur l’hypothèse qu’une cliente charmée, JolieFemme par ailleurs, pût, à la conclusion d’une intervention sur son point d’accès sans fil, me retenir <<INS "à dîner" " puis une bonne fois pour toutes">>.
<<TAB>>Mes clients étaient unanimes dans leurs gages de ma qualité. À la condition qu’ils habitassent Paris et fussent en mesure de s’offrir mes services, ils étaient richement panachés, le poil brillant de diversité. Mais bien peu de JoliesFemmes circulaient parmi eux. Une explication était que les JoliesFemmes s’avéraient rares quoi qu’il en fût. On les savait fugaces, occupées, notoirement rétives aux horaires de bureau. Pullulantes à chaque instant sur les réseaux, sous n’importe quel standard de compression vidéo, elles s’évaporaient sitôt les onglets refermés et les sessions inactives.
<<TAB>>Mon autre hypothèse était que les JoliesFemmes du domaine civil, en cas d’incident informatique de la vraie vie, n’avaient guère besoin de payer un type comme <<INS "moi" ", qui n’étais qu’une sorte de gigolo de la disquette">>. D’un cil, d’une promesse ni donnée ni tenue, elles mettaient dans leur orbite assez de prétendants géostationnaires pour qu’il s’en trouvât toujours un, vaguement versé dans le domaine, pour accourir dans l’heure, la queue en bandoulière, prêt, sans demander son reste, à tous les dépannages.
<<TAB>>Je me sentais à ce moment au creux du rouleau, arrivé au bout des profondeurs, ancré malgré tout à la possibilité d’un couple. Et si la faute était la mienne? Il me fallait une mise à jour, de nouveaux préjugés plus performants que les anciens.
<<boutonChoix "> Trop difficile pour les femmes exigeantes, je revis mon désir à la baisse." "Célibat difficile">>
<<boutonChoix "> Plus tout jeune à vrai dire, je ne datais pas exactement de la dernière version." "Célibat vieux">>
<<boutonRetour>><<TAB>>C’est devant l’écran de ce cabinet de toilettage, alors que je sauvais trois yorkshires d’une tentative d’extorsion comptable, que la vérité s’abattit: la JolieFemme ne viendrait pas, ni sur TousLesDœux<sup>2</sup> ni sur facture.
<<TAB>>Certains, qui n’avaient pas hérité des moyens d’être difficiles, avaient bien tenté de <i>hacker</i> le système pour optimiser la conformité de leur partenaire de vie. De retour de l’institut à chiens, je me rejouai cette vidéo de la conférence donnée au sujet d’elle-même par une <i>data scientist</i> en tailleur-pantalon, sorte de para-informaticienne dont on comprenait, à son arrivée sur la scène, les difficultés sur le marché.
<<TAB>>Gil <<INS "Norman-Saponin" " — c’était son nom —">> avait en introduction psalmodié ses engagements en faveur de l’inclusion au sein des nouvelles technologies de différents quartiers d’identités qui, incidemment, se trouvaient être les siens. En ce qui la concernait, elle avait en revanche glissé que son futur partenaire se devait d’appartenir à la bonne <<INS "communauté" " — il était semble-t-il inconcevable qu’elle se reproduisît avec un administrateur de conteneurs Krust ou un intégrateur de solutions Bimboo">>.
<<TAB>>Pour ce faire, un algorithme avait été alimenté de milliers de photos de data scientists mâles aspirées sur les sites de recrutement. On aimait mieux ne pas trop savoir comment son <i>deep learning</i> avait appris à les <<INS "identifier" " — la communauté des data scientists n’était qu’une construction sociale et, par là, ne pouvait réellement exister —">> mais le taux de reconnaissance s’était avéré excellent, et Gil avait pu trier automatiquement sur TousLesDœux<sup>2</sup>, pendant six mois et sur toute la surface des États-Unis, les profils masculins qui se présentaient. La question du sens de l’humour du sujet — la plus importante de toutes — avait pu être réglée par la détection automatisée de l’émoji <q>deuxième degré</q> dans les textes de présentation.
<<TAB>>À la fin de l’exposé, additionné de quelques secondes de suspense, l’élu de son code fit son entrée sur la scène et vint, sous les applaudissements approbateurs de l’assistance, coller sa main dans la sienne.
<<boutonChoix "> Je croyais me voir en lui; l’homme, ni plus ni moins que dans mon genre, me ressemblait dangereusement." "Célibat difficile2">>
<<boutonRetour>><<TAB>>C’était une performance: une data scientist, en carré court et nom composé, avait brisé tous les plafonds de verre, occis tous les stéréotypes de genre, déployé des milliers de lignes de code, une demi année-personne d’ingéniosité — peut-être même la sienne — pour retomber, la trentaine en cours de développement, exactement sur le type qu’elle aurait rencontré dix ans plus tôt en mettant une jupe dans une convention d’ingénieurs PowerSplash.
<<TAB>>Sans aller jusqu’à être moi-même data scientist, c’est en tant qu’homme que je m’identifiais à lui, à ses <i>sneakers</i> neuves et ses bras ballants sur la scène. Sans aller jusqu’au bonheur, j’avais tout de même droit à l’amour; quelque part, grâce aux nouvelles technologies, une fille pas très belle m’attendait pour établir avec moi une <i>long term relationship</i> et me montrer partout dans des conférences. Le secret — j’en avais eu la révélation — consistait à simplement lutter dans sa catégorie, choisir dans l’immense formulaire du monde des cases moins nombreuses et plus faciles à cocher.
<<boutonChoix "> J’installai LePlanD, l’application des célibataires pas trop exigeants." "Célibat difficile LePlanD">>
<<boutonChoix "> Pour un désir plus accommodant, je me décidai à la thérapie de conversion." "Célibat difficile stage">>
<<boutonRetour>><<TAB>>S’il était bel et bon de mener ses amours avec conciliation, encore fallait-il l’application qui y était destinée.
<<TAB>>Sur la vidéo <<INS "suivante" " (il fallait toujours une vidéo suivante)">>, l’algorithme me recommanda le témoignage de Vanessa — une jeune <<INS "vidéaste" " qui semblait vivre d’infusions de matcha et de communications commerciales">>. Dans un style plat et coloré, sur les accords d’ukulélé, Vanessa avait réalisé une animation débroussaillant son processus d’inscription sur <i>LePlanD</i>, qui se présentait comme une alternative réaliste, mais tout de même crédible, à TousLesDœux<sup>2</sup>.
<<TAB>>Vanessa conclut en nous livrant son opinion sur ce que nous, les hommes qui s’assumaient, devions être pour notre propre bonheur: en somme, pas trop bégueules. LePlanD, sur lequel je m’enregistrai derechef, nous permettait non seulement d’être ouverts, mais ouverts de la façon précise dont une partenaire potentielle devait l’exiger.
<<TAB>>Je découvris cependant que, devant l’ampleur de la demande, LePlanD avait dû mettre en place une sélection drastique afin de ne retenir que l’élite des célibataires pas trop <<INS "regardants" " — les autres végétant dans une formule gratuite où, comme partout ailleurs, ils passaient leur temps à se refuser entre eux">>.
<<TAB>>LePlanD avait su se démarquer de la concurrence en ne proposant qu’une unique rencontre, à prendre ou bien à prendre — dans la vie, on n’était pas difficile ou on ne l’était pas. L’application avait aussi dû son succès à la qualité avec laquelle son algorithme pondérait, pour chacun, les différents traits qui dans la vie donnaient de bonnes raisons de ne pas trop en demander. Quelque part dans la Nature, il existait une formule, une corrélation scientifique entre l’angle de vos oreilles décollées ou le montant de votre découvert et le nombre de kilos en trop qu’il fallait à votre partenaire avant de ne pas trop vous en tenir rigueur.
<<boutonChoixFin "> Sans me laisser le choix, être informaticien sans enfant me valut l’assignation à Anna, une infographiste qui en avait deux." "Célibat difficile LePlanD crèche">><<boutonChoixFin "> Sans me laisser le choix, l’application m’apparia Anna, que j’eu tout de suite l’impression de déjà connaître." "Célibat difficile LePlanD café">><<boutonRetour>><<TAB>>Compte tenu de l’idylle qui m’attendait, Anna me donna directement rendez-vous aux <i>P’tites cailleras</i>, une crèche autogérée de couleur orange où des enfants de mères actuellement en télé-réunion se socialisaient avec des nourrices en situations diverses, principalement provisoires.
<<TAB>>Surgissant des cubes en mousse, Anna apparut.
<q>Tu es informaticien, c’est ça? me dit-elle.
— Oui.
— Ah oui.
— Ben oui, c’est ça.
— Mais tu fais du graphisme quand même ou bien pas du tout?</q>
<<TAB>>LePlanD braquait une lumière brute sur ce à quoi, fondamentalement, nous avions droit. Nous nous sentions désentravés de ce poids, de cette indicible obligation de devoir nous plaire. En poursuivant la conversation, j’attrapai deux marmots par les bras. Ils se laissèrent faire, plus lourds toutefois que je n’aurais cru.
<q>Je n’ai pas d’enfant, mais bon.</q>
<<TAB>>Anna parut <<INS "amusée" ", mais bon aussi, quand même">>.
<q>— Tu sais que ce ne sont pas les miens?
— Je me disais que ceux-là te ressemblaient.</q>
<<TAB>>Je relâchai les deux enfants, qui se dissipèrent aussitôt. À cette époque, la fécondité du monde occidental était dangereusement en baisse chez les informaticiens.
<q>C’est bien beau de se plaindre, mais les enfants pourraient aussi se demander pourquoi ils n’intéressent plus personne. De temps en temps, il faut aussi se remettre un peu en question et ne pas toujours rejeter la faute sur les autres.</q>
<<TAB>>Anna me regarda. Elle se sentait désentravée de ce poids, de cette indicible obligation de devoir rire à mes blagues. En conséquence de quoi, elle a déménagé. Chez moi est devenu chez nous.
<<TAB>>Elle était encore en bons termes avec les deux pères respectifs et je crois qu’elle se maquillait même quand ils venaient, chacun, voir leur enfant. Les visites n’étaient, cela dit, pas si <<INS "fréquentes" " — ils avaient d’autres descendants de leur côté et les permissions de sortie n’étaient, quoi qu’on ait pu dire du milieu carcéral, pas si nombreuses">>.
<<TAB>>Un soir de novembre, en attendant que la crèche me délivrât l’un ou l’autre des enfants d’Anna, je décidai de donner à LePlanD une seconde chance. Je ne sais pas ce qu’il me prit de ne tenter aucune contrefaçon de mon numéro, mais l’application sembla me reconnaître.
@@.écran;Tentative de réinscription. En vertu des lois applicables dans votre pays, votre partenaire ne peut plus être modifiée. Si vous pensez qu’une notification vient de lui être envoyée par erreur, merci de contacter notre support client.@@
<<TAB>>J’ai alors disparu, et chez moi devint chez elle.
<<boutonFin>><<boutonRetour>><<TAB>>Anna était infographiste dans les limites du raisonnable, décevante mais <<INS "sans excès" "; elle était ma dulcinée assignée, ma seule dernière âme-sœur, ma valeur brute sur le marché">>.
<<TAB>>Assis au bord opposé d’une table pour deux du <<INS "Klandestino" " (un bar affilié bronze de LePlanD pour des rencontres <i>safe</i> et équidistantes de nos domiciles)">>, je supposais ses pensées similaires à mon compte. Ainsi, mes succès informatiques n’avaient servi à rien; après de longs calculs, la vie avait conclu que je ne pouvais espérer autre chose qu’une végétarienne avec deux enfants et un piercing dans le nez.
<<TAB>>Nous posâmes nos téléphones l’un à la suite de l’autre; je crois même qu’ils se chevauchaient un peu.
<<TAB>>J’envisageai de commander un coûteux coteau-du-layon promis par la carte, mais, me rappelant qu’il était inutile de l’impressionner, pris un expresso sans plus d’ambition. Anna avait des hanches bien calées sur les fémurs et un petit renflement sous son <<INS "col roulé" "; je me demandai qui, de la bière qu’elle avait commandée ou d’un petit dernier en préparation, pouvait bien en être responsable">>.
<<TAB>>Dans sa catégorie, l’algorithme avait bien travaillé: Anna semblait étrangement familière et même, en exagérant, intéressée. Avoir chacun passé vingt ans de notre vie à chercher quelqu’un d’autre, pour finalement se résoudre à nous, insufflait en Anna et moi la discrète complicité des invendus.
<<boutonChoix "> Nous pouvions plus ou moins nous passer de faire connaissance." "Célibat difficile LePlanD café2">>
<<boutonRetour>><<TAB>>Le téléphone d’Anna se rappela au souvenir de sa titulaire, qui s’en saisit, s’en excusa.
<q>C’est SignalMeuf qui m’alerte. J’avais oublié de le désactiver.
— Ah, le truc anti-harcèl…
— C’est le Collectif.
— Le Collectif?
— Oui, <i>Les vagins vigilants</i>. L’appli a détecté la proximité d’un téléphone mâle; elle me demande si je veux te dénoncer sur les réseaux, demander une commission d’enquête ou bien t’ajouter à mes contacts. Rassure-toi, je…</q>
<<TAB>>À cet instant, soudain, c’est mon téléphone qui m’alerta.
<q>Qu’est-ce qui se passe? demanda Anna à ma mine intriguée.
— Ça alors… Il me signale que je te connais déjà.</q>
<<TAB>>Je la dévisageai, perplexe.
<q>Tu serais une ancienne cliente que j’aurais oubliée? demandai-je.
— Sans doute pas, je n’ai jamais eu de problème d’ordinateur.
— Mais maintenant qu’on est ensemble, j’imagine qu’on peut s’échanger nos noms de famille et nos numéros. Je vais lancer une recherche dans les archives, on verra bien.
— Laisse tomber, Damien, je me souviens.
— Ah, je viens de retrouver ta fiche.
— Bon, tu as perdu quelques cheveux.
— Et toi tu as gagné quelques… Non, même pas.</q>
<<TAB>>Je pouvais me targuer d’une longue expérience du râteau connecté et, si Anna était sortie de ma mémoire, la publication d’un bulletin de sécurité expliqua mieux son retour au premier plan de mon existence. À la suite d’une intrusion sur leurs serveurs, il fut révélé que LePlanD avait lui-même aspiré les fichiers-journaux de Criteec, un site de rencontres de l’ancienne génération, où Anna et moi avions eu nos habitudes de drague en bas-débit.
<<TAB>>Ainsi, un algorithme parallèle de LePlanD avait été alimenté par des giga-octets de rencontres avortées et de leurs coordonnées, dont les <i>timestamps</i> remontaient aux temps des écrans cathodiques et de mes débuts dans l’inaptitude.
<<TAB>>Trop difficiles l’un pour l’autre, Anna et moi nous étions un jour rencontrés sans plus, classés sans suite, puis oubliés vers d’autres naufrages. Si aucun des deux n’avait à ce moment rappelé <<INS "l’autre" " — surtout elle, je commençais à me le remémorer —">>, nos adresses n’avaient pas changé. Des années plus tard, LePlanD nous avait reconnus et aussitôt imbriqués d’office pour le restant de nos jours — nous, Anna et moi, assis à cette table raisonnable, conciliante et acquise au principe de réalité du Klandestino.
<<boutonFin>><<boutonRetour>><<TAB>>Ouvrant mes horizons, j’avais une fois démarché la branche française de Collardough & Fletch. Le cabinet caressait l’idée de me confier la demi-journée de maintenance mensuelle d’une borne interactive obscure et pédagogique, jamais abrogée en vingt ans d’agrément, et dont j’étais à peu près le dernier informaticien vivant à maîtriser la configuration.
<<TAB>>S’il n’avait pas voulu rater le train du multimédia deux décennies plus tôt, Collardough & Fletch avait aussi pris son billet la veille pour tous les wagons plombés de la révolution du genre. Fondé au siècle d’avant, le groupe traînait une embarrassante dette ethnique mêlée à de sulfureux relents masculins qu’il <<INS "fallait" ", par toutes les ablutions réglementaires,">> dissoudre au plus vite dans l’air du temps.
<<TAB>>Pour quiconque effleurait son service comptable, du salarié à vie au plus étourdi des contractuels, il était impossible d’esquiver l’usinage à la tolérance du stage <<INS "d’insertion" " et de son cortège de modules bienveillants">>. Grandi de la mauvaise graine, muni des chromosomes les plus inconvenants, je voyais le dernier programme de célébration spontanée des beautés marginalisées prendre la forme de mes obligations. Après nous être engagés à ne désirer aucune femme qui travaillât au sein des locaux, il nous restait à apprendre, au civil, à pouvoir désirer n’importe qui sans distinction de rien.
<<TAB>>Nous y étions. Une vingtaine d’informaticiens ce jeudi-là, distribués sous le faux-plafond désamianté de cette salle de réunion vendue au mètre. Une vingtaine à nous être avoués garçons sans objection, mais fermement décidés cependant à la mise en service d’érections plus équitables qu’avant.
<q>Vous n’êtes pas ici pour réduire vos ambitions <i>dating</i>. Non, vous êtes ici pour les <i>élargir</i>!</q> nous expliqua avec fluidité Lana, notre formant de la journée, concluant son introduction d’un mouvement circulaire.
<<TAB>>Lestant sa poitrine, un badge <<INS "résumait" ", en sigles, pastilles, émojis et acronymes,">> ses différents <<INS "attributs" " sexuels, grammaticaux et neurologiques">>. À son langage de corps et tant d’états de service, on voyait immédiatement qui était le <<INS "chef" ". Nous sentions bien que s’il nous était venu l’idée suicidaire de l’attaquer, fût-ce à vingt, un combat en justice nous aurait tous laissés rétamés sur les tatamis des tribunaux">>. Il se dégageait pourtant une certaine douceur de la part de Lana — l’assurance des vrais <i>leaders</i> —, qui articula notre journée autour de différents ateliers.
<q>Et maintenant, quelles sont vos impressions sur cette photo? demanda Lana. Soyez sincères, il n’y a pas de mauvaise réponse…</q>
<<TAB>>Sur l’écran, une jeune <<INS "femme" " dévêtue à plus de soixante-quatre pourcents">> exerçait son métier de blonde, émoustillant l’assemblée et les trente-deux pouces de diagonale. L’assistance d’informaticiens hésita, chercha ses mots:
<q>Elle est pas mal, faut dire…
— Euh… J’aime bien ses yeux.
— Très bien! coupa Lana. Et maintenant, je vais vous demander de vous exprimer sur cette autre photo. Soyez spontanés.</q>
<<TAB>>Dans un genre différent, la deuxième image exposait quelques dizaines de lignes de programmation — apparemment une requête asynchrone à une base de données. Cette fois-ci, ce fut moi qui me décidai.
<q>Si je peux me permettre… Le code n’est pas très rigoureux. C’est même complètement nul, non?
— Oui, il y a des variables globales dans tous les sens, je ne sais même pas si ça se compilerait</q>, abonda un collègue.
<<boutonChoix " — Et maintenant, répondit Lana, fermez les yeux un instant." "Célibat difficile stage2">>
<<boutonRetour>><<TAB>>Lana nous les fit rouvrir sur l’image d’une seconde créature à l’apparence plus rustre — qui ne recueillit, elle, guère les suffrages de l’assemblée. Un démiurge semblait avoir entièrement sélectionné la précédente, puis inversé toutes ses <<INS "caractéristiques" ". On avait même de la peine pour elle à l’idée de ses difficultés prévisibles à coucher avec des informaticiens">>.
<q>Et maintenant, qu’est-ce que vous pensez de ces lignes de code? poursuivit Lana.
— Fascinant… C’est tout juste si je comprends ce que ça fait! clama l’assistance. L’optimisation est incroyable, avec un appel à une fonction récursive de folie!</q>
<<TAB>>D’une commande de Lana, les deux images — le physique précaire et le magnifique morceau de code —, s’alternèrent sur l’écran, d’abord lentement puis à une fréquence de plus en plus résolue. Après quelques minutes, le projecteur resta fixé sur le second modèle.
<<TAB>>Nous sentions nos dernières poches de préjugés céder sous les assauts de la science. Après trois séries similaires, Lana ralluma les lumières et scruta nos réactions.
<q>En fait, elle n’est pas si mal!
— Ah oui, je me sens prêt à l’aimer pour qui elle est vraiment! répliqua un deuxième, debout.
— Et moi, je veux une relation à long terme avec elle dans la vraie vie. Vous avez son pseudo sur TousLesDœux<sup>2</sup>?</q>
<<TAB>>Notre excitation montait dangereusement. Quand volèrent les premières chaises, quand s’arrachèrent les premières chemises à manches courtes, je compris que quelque chose se passait en nous.
<q>Je sens que mon regard sur la beauté est en train de changer, arrêtez-moi!
— Si ça se trouve, c’est même elle qui a écrit le code!
— Les différentes sont aussi sexy que les autres, et même plus!</q>
<<TAB>>Bave aux lèvres, hormones en fusion, vits à tout-va, sous le coup de ce qui s’avéra une calibration encore expérimentale du dispositif, une horde d’informaticiens franchit la porte à l’assaut des premières laides <<INS "venues" " — catégorie à cette époque assez favorisée dans les couloirs de Collardough & Fletch">>.
<<TAB>>Une campagne de sensibilisation au consentement mutuel, déclenchée d’urgence par les services de sécurité, mit heureusement fin à l’incident avant que ne fût commis l’irréparable.
<<TAB>>On enterra discrètement l’affaire, indemnisa ce qui devait être indemnisé et redirigea, encore un temps, les subventions aux programmes d’associations implicites subliminales vers d’autres cieux.
<<TAB>>Quoiqu’atténués, les effets perdurèrent. Quand, aujourd’hui encore, accompagné de ma moitié moche, je croise un informaticien calé tendrement au bras de la sienne, nos huit yeux complices, sans un mot, clignent un silencieux hommage à l’ancienne psychologie sociale, à la complicité des convertis.
<<boutonFin>><<boutonRetour>><<TAB>>Ainsi en allait-il des étapes de la vie de l’homme en liberté. La première femme qui veut, la première femme commise des enfants d’un autre, la première femme qui n’en aura plus et puis, pour finir, plus personne — en général dans cet ordre-là. La première vient parfois tard; les deux autres, bien plus tôt qu’on ne l’aurait cru.
<<TAB>>J’évitais les menus déroulants aux alentours du mois de janvier. À chaque inscription sur TousLesDœux<sup>2</sup>, dépité sur les accoudoirs de ma chaise ergonomique, je voyais mon année de naissance plonger chaque fois plus profond dans ces listes déroulantes au parfum de monuments aux morts. Souris à molette en main, je choisissais souvent un millésime plus <<INS "récent" ". C’est somme toute par impatience que je me rajeunissais">>.
<<TAB>>Ainsi en allait-il du statut du solibataire comme des autres animaux sans compagnie. Son rang, son seul vrai score, se mesurait après un temps au nombre d’années en moins de sa compagne. Sans charme ni faconde, sans startup à incuber, je plafonnais pour ma part; je pouvais prétendre combattre dans la catégorie des moins cinq ou six ans, loin des neuf d’écart qu’autorisait encore TousLesDœux<sup>2</sup>. Comme toutes les avances, ces années-là, même réduites à un chiffre, étaient devenues suspectes aux yeux d’un ordre qui n’en pouvait plus de nouvelles justices à poursuivre et de nouvelles différences à brandir mais qui, au fond, n’aimait rien tant que l’identité de tous.
<<TAB>>Descendre avant l’issue était devenu mon objectif. Il fallait terminer seul, oui, mais plus tout à fait libre. J’avais eu la révélation, le cœur net des années consumées en m’exposant à cinquante-huit pourcents de cette vidéo téléversée sur Snitch<<= "\u00AD" >>Snatch. Un petit codeur de la dernière averse y énumérait, en format vertical et comptant sur ses doigts, <q>Cinq choses que je sais à dix-neuf ans et que j’aurais aimé savoir quand j’en avais dix-huit</q>.
<<TAB>>J’en avais maintenant le cœur sec, pris net sur la conscience; mon tour était cuit, plié, compilé. J’allais prendre sur moi, assumer, trouver la vidéo sous laquelle déposer mon commentaire, le parchemin sur lequel signer d’une plume, choisir enfin vers quelle facette de la vieillosphère pencher mon testament.
<<boutonChoix "> Mon astuce pour trouver ma veuve normale va vous étonner." "Célibat vieux veuve">>
<<boutonChoix "> Le pixel, disait-on, faisait rajeunir. J’exigeais quand même une vieille qui passât bien à l’écran." "Célibat vieux météo">>
<<boutonRetour>><<TAB>>Les professionnels vous le diront: tout est, dans la vie, affaire de cible. Depuis mes débuts dans le métier, j’avais aspergé le réseau d’annonces, de liens, de bannières à la gloire de mes services d’informaticien artisanal. Le pilotage automatique de ma diffusion publicitaire faisait surgir de partout les nouveaux clients, du vlog d’un pilote de rallye ou de la page d’un groupe de petits épargnants.
<<TAB>>Pour qui le voulait, tout dans ces campagnes restait ajustable à la main: je me limitais pour ma part au cercle parisien, écartant les catégories trop jeunes — peu solvables, persuadées de toute façon de n’avoir besoin de personne. J’avais même, par le passé et sans grand succès, voulu concentrer mon jet sur les sites de mode, de luxe et de volupté fréquentés par les <<INS "JoliesFemmes" ", au cas où l’une d’entre elles, frappée d’un mal informatique soudain, m’eût appelé pour tomber en pâmoison sous mon charme réparateur">>.
<<TAB>>Le charme n’opéra pas mais le calendrier avait dans ses réserves une <i>Journée mondiale de la mise à jour planifiée</i> qui donna à mon idée sa seconde chance. À cette occasion, l’<i>Association des veuves d’informaticiens</i> y annonçait sur Snitch<<= "\u00AD" >>Snatch sa mutation en <i>Collectif des veuves et non-veuves d’informaticiennes et d’informaticiens</i>. Toute inclusivité bue, je subodorais que le Collectif restait, pour l’essentiel, l’affaire des premières pleurant vaguement les quatrièmes.
<<TAB>>Les adhésions demeuraient apparemment valables après changement et les effectifs du collectif modestes après vérification. Aussi féroces fussent les empoignades entre partisans des systèmes Krust et Bimboo, l’informaticien mourait d’ordinaire assez peu. L’existence même de l’association me donnait cependant espoir; elle attestait que certains confrères masculins, qu’on assignait au célibat par défaut, étaient tout de même parvenus à se <<INS "marier" " — même si, on l’a vu, tous n’y avaient pas survécu">>.
<<boutonChoix "> Avec ces places laissées vacantes, c’est la veuve 2.0 qu’il me fallait viser." "Célibat vieux veuve2">>
<<boutonRetour>><<TAB>>Publicitairement parlant, j’avais opéré un tir de barrage sur le site du collectif: exalté par le montant de mes enchères, du prix que j’étais prêt à lui payer pour le regard d’une veuve, l’algorithme de la régie y bégayait à chaque visite du site la réclame que j’avais mise au point: dans une courte vidéo, intitulée <q>À domicile ou au bureau, Damien, un informaticien à votre service</q>, j’y détaillais la qualité de mes prestations avec toute la conviction de mon petit col roulé et de mes montures légères.
<<TAB>>Déjà acclimatées à l’informaticien, mes veuves comprenaient bien l’intérêt d’un homme du métier à la maison. J’allai venir dérouiller leur PC périssant, sécher les larmes des imprimantes à jet d’encre, établir ma facture et laisser le reste venir de lui-même autour d’une dernière verveine.
<<TAB>>C’est Léopoldine qui, la première, m’ouvrit la porte. Elle m’accueillit et insista pour me rafraîchir d’une limonade de ses <<INS "soins" " — en effet, une limonade —">> et plaisanta même au sujet d’un rhum arrangé qui m’attendait si, par mon entremise, l’ordre revenait dans ses affaires.
<q>Ah, vous êtes ponctuel, Damien. C’est bien. Mon mari était toujours à l’heure, jamais en retard… Et puis il connaissait bien les ordinateurs.</q>
<<TAB>>Elle dirigea mon regard vers une photographie, encadrée sur un guéridon. S’y trouvaient une soyeuse mariée déroulée à l’orée d’une église — elle, plus mince de quelques années — au côté d’un confrère, frais époux en costume <<INS "bleu" ", étonné de se retrouver là, réfugié dans son menton, inconscient sans doute qu’il ne survivrait pas plus loin que trois versions ultérieures de l’environnement Bimboo">>.
<q>Vous m’avez fait bonne impression sur votre site. Je sais reconnaître les hommes qui me font bonne impression. Damien, je voudrais voir un film dans lequel il y a mon mari. C’est une vidéo un peu particulière.</q>, me proposa-t-elle.
<<boutonChoix "— Une vidéo? Pas de problème, je suis impatient d’en savoir plus sur votre mari… Je veux dire, à titre purement professionnel." "Célibat vieux veuve crémation">>
<<boutonChoix "— Vous savez, le matériel de prise de vue a beaucoup évolué. Maintenant que vous êtes encore jeune, est-ce qu’il ne serait pas temps de penser à en tourner de nouvelles?" "Célibat vieux veuve objectifs">>
<<boutonRetour>><q>Il m’a tellement donné… Mais il n’était pas très croyant. Pour le mariage du début, c’est moi qui avais tenu à l’église mais, quand il a senti que c’était la fin, il a voulu une cérémonie plus laïque.
— Vous voulez dire en rapport avec ses convictions informatiques?
— Oui, il voulait une crémation. Une crémation connectée.</q>
<<TAB>>Elle réfléchit une première gorgée.
<q>Il voulait quelque chose de bien. De nos jours, les gens filment tout avec leur téléphone, ça ne ressemble plus à rien. Il préférait confier la diffusion à des professionnels. Nous avions été très satisfaits de la vidéo de notre mariage, alors nous avons demandé aux mêmes personnes, cinq ans plus tard.
— Si j’ose dire, vous désirez pouvoir revivre les grands moments de sa crémation dans le confort de votre salon.
— Oui, j’ai payé et ils ont recopié la vidéo sur ma clé, là où je mets toutes mes vidéos. Mais je n’arrive pas à lire la crémation sur ma télévision et ils ne répondent plus à mes <<INS "mails" ". Ces gens, une fois que vous êtes mort, ils ne s’occupent plus du tout de vous">>.
— Je vois. Il faut sans doute convertir le fichier dans un format <<INS "compatible" ". N’y voyez évidemment aucune connotation religieuse de ma part et laissez-moi examiner ça">>.</q>
<<TAB>>J’arrimai la clé au port de mon ordinateur. Parmi ses pairs de différents formats, le fichier de la crémation se tenait là, immobile, tapi dans l’ombre de son incompatibilité.
<q>Vous ne recopiez pas d’abord le film sur votre ordinateur? me demanda-t-elle. Mon mari aurait fait comme ça.
— Non, pour des raisons de confidentialité évidentes, je vais lancer la conversion directement depuis la clé en tapant cette ligne de commande qui vous paraîtra sans doute ésotérique… Il faut bien indiquer tous les paramètres, la résolution de sortie, le nombre d’images par seconde, s’il faut ou non conserver le fichier d’origine… Ça ne devrait prendre que quelques minutes.</q>
<<boutonChoix "— Il affiche 100%. On dirait que c’est déjà terminé." "Célibat vieux veuve crémation2">>
<<boutonRetour>><q>— Ah merde.
— Damien, que se passe-t-il?
— Je viens d’eff… Je veux dire, le film a été effacé. C’est sans doute un mauvais paramètre au sujet de la conservation du fichier d’origine qui a été saisi. Donnez-moi votre sauvegarde, je vais la récupérer.
— Mais je n’ai pas de sauvegarde, Damien, c’est ma seule clé.
— Quoi, vous n’avez effectué aucune sauvegarde? Mais c’est très dangereux! Votre mari ne vous avait rien dit?</q>
<<TAB>>Encore toute à ses zestes, je crois que Léopoldine avait côtoyé l’impermanence des êtres mais ne réalisait pas encore toutes les conséquences de celle des fichiers.
<q>Damien, vous avez reformaté ma clé, avec mon mari dessus</q> me fit-elle, blafarde.
<<TAB>>J’étais contrarié.
<q>— Non, rassurez-vous. En fait, tous vos fichiers sont effacés, mais ça n’a rien à voir avec un formatage de bas-niveau de la clé. Ah, je pourrais vous expliquer la différence mais je ne suis pas sûr que…</q>
<<TAB>>Elle était contrariée.
<q>Léopoldine, je sais que je ne remplacerai jamais votre mari mais voulez-vous que j’essaye de déseffacer les fichiers gratuitement?</q>
<<TAB>>Je me penchai vers le guéridon afin de saisir la photographie de mariage, la porter à la connaissance de sa titulaire légitime et dire quelque chose sur l’impermanence des êtres et des fichiers.
<q>Damien, non!…
— Vous allez rire, j’ai cru que c’était une photographie sous verre. J’ai dû…</q>
<<TAB>>En plus de leur résolution impressionnée, ces cadres photo numériques prisés des veuves à guéridon étaient pourvus, en leur arrière, d’une alimentation électrique et d’un bouton de remise à zéro. En m’emparant de l’appareil à titre démonstratif, j’avais sans doute dû l’enfoncer à titre de maladresse; son écran, jadis calice d’une photo de mariage chaque heure différente, affichait une procédure de réinitialisation complète et aboutie.
<<TAB>>D’instinct, Léopoldine s’interposa devant la télévision <<INS "intelligente" ", comme s’il s’était agi d’une relique religieuse ou de quelque berceau d’un enfant personnel">>.
<q>Léopoldine, je crois que je vais vous laisser. Vous savez, dans la tech, il faut parfois savoir ne pas insister. Mon conseil serait de vous dire que la vie continue, que mon assurance professionnelle va jouer et que je suis désolé.</q>
<<TAB>>Il eût été piquant que je renversasse à cet instant, refermant mon ordinateur, les bulles de ma limonade sur la prise multiple qui perfusait la télévision.
<<TAB>>Mais je suis parti et rien de plus n’est arrivé.
<<boutonFin>><<boutonRetour>><<TAB>>Plus l’heure avançait, plus je soupçonnais Léopoldine et son défunt d’avoir fait l’objet d’une transaction hors-ligne — peut-être même par courrier postal. De nombreuses émissions avaient été consacrées à ces officines à l’ancienne qui vous faisaient, en provenance des indépendances, parvenir ces épouses prêtes à <<INS "l’emploi" ", aux reins solides pour le mariage et les travaux champêtres">>.
<<TAB>>Peut-être avait-elle quitté ses latitudes pour une vie meilleure, ou en tout cas mieux payée. J’étais touché par l’amour qu’elle avait si manifestement porté à un confrère, que j’imaginais attendri par sa gentillesse, son existence même, les R adoucis de son accent <<INS "insulaire" ". J’étais moi-même résolu à prendre le relais et à l’entendre prononcer <q>processeur graphique</q> ou <q>architecture distribuée</q> autant de fois qu’elle le voudrait">>.
<q>Léopoldine, quand j’évoque de nouveaux objectifs, je ne parle pas seulement de matériel de prise de vue numérique. Oh, il ne faut pas précipiter les choses — je sais que les femmes rechignent toujours à précipiter les choses — mais nous pourrions nous inscrire tous les deux sur TousLesDœux<sup>2</sup> et nous matcher sans plus attendre.
— Vous savez, Damien, j’ai eu beaucoup de chance avec les hommes, mais les hommes n’ont jamais eu beaucoup de chance avec moi. Regardez…</q>
<<TAB>>Elle me tendit le cadre issu du guéridon.
<q>Attention, il y a un petit bouton de remise à zéro derrière. Ce serait dommage d’effacer tous mes maris</q> plaisanta-t-elle.
<<TAB>>Balayant l’écran, j’employai tous mes doigts à remonter, incrédule, la compilation des meilleurs moments de Léopoldine devant l’église. Elle était en blanc à chaque fois, plus jeune au fur et à mesure des époux à son bras. Ils se ressemblaient tous; j’étais un peu comme eux.
<q>Lui, c’était Cédric. Comme j’ai été heureuse avec lui… C’était un des premiers webmasters. Et puis gentil, gentil…</q>
<<TAB>>Descendu en rappel dans les générations, j’en étais au quatrième en partant de maintenant, rendu ici dans la froideur cassante des premières <<INS "photographies numériques" ". À l’âge de Léopoldine, je m’attendais à ce que tout eût commencé par un informaticien à bandes magnétiques couché sur une émulsion en noir et blanc">>.
<q>À chaque fois, ils m’aident pour les photos du précédent. C’est compliqué, les formats changent tout le temps. Après la disparition de Norbert, c’est lui qui avait scanné les diapositives.
— Vos maris, ils étaient tous informaticiens?
— Oui, et malheureusement aussi tous rappelés à Dieu à l’heure qu’il est.</q>
<<TAB>>Elle semblait pensive, comme contrite. Léopoldine avait traversée la vie aux côtés des générations d’administrateurs réseau et d’architectes nuage et, à huit reprises, adhéré au Comité des veuves.
<<TAB>>Dans la vie, une femme n’oublie jamais son premier analyste-programmeur. Léopoldine était peut-être du genre à reconduire l’expérience par goût de la profession; ses époux incrémentés, par celui du risque.
<<TAB>>Touillant dans ma tête les probabilités d’autant d’incidents enchaînés, je me demandais si ces hommes avaient tous bien été retirés du marché par les voies naturelles du manque de chance. Comme le promettait TousLesDœux<sup>2</sup>, Léopoldine n’avait-elle pas donné un petit coup de pouce au <<INS "destin" ", desserrant quelque plaquette de frein par ci, décalottant un câble par là, déposant aux côtés d’un tapis de souris un rafraîchissement aux citrons mal intentionnés, à l’arrière-goût suintant la strychnine: la limonade du crime">>?
<<TAB>>Je pris la fuite, dévalai l’ascenseur, me retournant dans le métro sous le vent des coups de couteau que je sentais surgir à chaque arrêt.
<<TAB>>Je me précipitai chez moi annuler ma réclame aux veuves, liquider mon budget dévoué aux orphelins et ne demander mon reste ni d’Ève ni de personne.
<<TAB>>Loin des inconsolées qui m’auraient voulu comme mari, j’ai fini par survivre.
<<boutonFin>><<boutonRetour>><<TAB>>Les femmes de mon âge vieillissaient aussi. J’avais besoin d’écoper mes compétences et, sur la fin des temps et la chute du collagène, de m’offrir un cours de rattrapage sur celles qui, une fois mûres, allaient tomber des canopées jusque dans mes bras.
<<TAB>>Ma quête avait commencé par un abonnement à Cellesius, le <i>replay</i> à la demande de tous les bulletins météorologiques des six dernières décennies. Jamais ces applications prévoyantes aux icônes ensoleillées, nichées à l’ombre des téléphones, n’avaient tout à fait eu la peau de cette figure populaire de la présentatrice météo à beaux vestiges. Les hommes avaient donné quatre lettres à cette génération de mères bien maintenues, pythies du temps qui tient. Juchées au-dessus des photos satellite, en vue plongeante sur leur coin du monde, nombre d’entre <<INS "elles" ", osant le balayage éclaircissant après deux péridurales et la jupe fuseau en peau d’agneau aux heures de grande écoute,">> affolaient tout ce que la toile comptait d’amateurs de vieux millésimes aux notes de cuir et de patchouli.
<<TAB>>Mais la concurrence de pervers fétichistes et les statistiques de vues stratosphériques de certaines archives des stations privées transalpines avaient refroidi mes ardeurs climatiques. De jeunes retords emboutissaient les commentaires de pouces en l’air sans me laisser une chance, à moi pourtant résolu à bander légitime — à désirer mes vieilles, mais pour de bonnes raisons. Mes postulantes préférées étaient de toute façon roumaines ou indisponibles, mariées au président du directoire, déjà nanties de tous les papiers pour ne pas s’installer en France avec moi.
<<TAB>>Il me fallait ne pas perdre de vue l’aspect avant tout pragmatique de ma démarche. Rien n’était joué pour autant; le vieux vivier des écrans était loin d’être épuisé.
<<boutonChoix "> Grâce aux laboratoires Dermabiance, retrouver les goût des vieilles aux saveurs de crème collagène." "Célibat vieux météo crème">>
<<boutonChoix "> Les vieilles actrices avaient maintenant mon âge." "Célibat vieux météo actrice">>
<<boutonRetour>><<TAB>>Terminant ma période d’essai sur Cellesius, revint à ma mémoire une intervention pour les laboratoires Dermabiance — ou plutôt l’un de leurs vacataires.
<<TAB>>De nuit, de jour et à chaque <<INS "heure" ", déridulants et scientifiques, sereins et repulpants">>, les soins Dermabiance rendaient coup pour coup aux assauts des années, un onguent pour chaque âge de la vie, jusqu’à ce que mort s’en suive. C’était habituellement au moyen d’un graphique, d’une de ces courbes ascendantes sans <<INS "unités" ", à l’abscisse aussi vierge que l’ordonnée, apposée au visage d’une ancienne jeune cadrée de face, sereine, bien dans ses pores">>, que la marque le faisait <<INS "savoir" " sur des réseaux sociaux américains et dans des magazines conçus à cet effet">>.
<<TAB>>Appelé par ce photographe, j’avais sauvé du néant les clichés bruts d’une carte-mémoire mal embouchée. Au soulagement de mon <<INS "client" ", qui en avait un instant oublié de me tutoyer">>, se reconstituait à l’écran les traces du <i>shooting</i> de la veille, les images d’un mannequin-visage aux joues raffermies et professionnelles, une simple perle à l’oreille, le genre de femme dont on aurait dit qu’elle était encore drôlement bien éclairée pour son âge.
<<TAB>>Sans qu’elle ne le sût jamais, j’avais l’impression d’avoir secouru cette femme entre deux étapes, de l’avoir empêchée de mourir avant même d’avoir pu être retouchée. Elle l’était d’ailleurs moins que je ne l’aurais cru quand je découvris plus tard, dans le métro, l’affiche Dermabiance diffusée en quatre sur trois aux voyageurs des deux sexes.
<<TAB>>En tant qu’homme, locataire de mon segment de marché, je n’étais guère censé me sentir concerné par ce visage cadré sans cul ni poitrine — omettant en somme tout ce qui était censé nous intéresser. La patine de cette publicité, sa texture, sa nature même, la destinaient évidemment au quai d’en face, à l’idée que les femmes se faisaient de leur propre beauté, sans que j’eusse mon désir à dire.
<<TAB>>Mais quelque chose chez elle m’effleurait pour autant, et je m’étais surpris à penser qu’elle me plairait sûrement d’ici dix ans.
<<boutonChoix "> Dix ans plus tard, nous y étions." "Célibat vieux météo crème2">>
<<boutonRetour>><<TAB>>J’avais pris autant d’âge, sans crème et souvent non accompagné, rattrapé les demi-vieilles des clichés d’avant, marinées dans les profils-couleurs de la décennie passée.
<<TAB>>Une visite dans les archives du site <i>For Your Ads Only</i> me convainquit que le secteur du beau serait mon salut sentimental, que c’est du fond d’un pot de Dermabiance que surgirait ma dulcinée parcheminée, la femme idéale dans les limites de mes possibilités.
<<TAB>>La base de données F.Y.A.O. permettait de convoquer gratuitement, selon les correspondances les plus imbriquées, n’importe quelle publicité qu’on pouvait bien <<INS "chercher" " — le tout financé par l’insertion en pied de page de celles qu’on ne cherchait pas">>.
<<TAB>>D’un revers du curseur, j’avais écarté les campagnes publiées trop récemment — en ce temps-là, même les pâtes à tartiner et les crèmes de beauté luttaient contre l’oppression. À mes petites miss collagène du passé, l’industrie avait substitué la trinité des non-binaires, des non-exclusives et des pas très commodes. Elles étaient d’ailleurs en passe elles-mêmes d’être remplacées par le fruit d’entrailles intelligentes, et en tout cas artificielles, des nouveaux réseaux neuronaux à la demande. Celles qui se lamentaient de n’être réduites qu’à un corps dans le regard des hommes allaient être résumées à quelques lignes de prompt dans LogoRhay Artificial Intelligence Display.
<<TAB>>J’exportai vers le modèle L.A.I.D. toute la cohorte du soin anti-âge que j’avais pu récolter, pour mettre au monde, en quelques vecteurs dont il avait le secret, le composite de tous ces visages mélangés. Les critères et les crèmes conjugués avaient bien travaillé; c’était comme si chaque petit quelque chose qu’ils avaient pour eux s’était additionné. J’avais sur mon écran, à portée de mon cœur, la quintessence de mes beautés hydratées.
<<TAB>>Bien sûr, cette femme n’existait pas — il me tardait d’autant plus de la trouver. Tout le monde s’était amusé à utiliser LogoRhay Lookalike pour dénicher son sosie sur une toile flamande du dix-septième ou au fond du générique d’une <<INS "série" " — de toute façon, il y avait toujours un Américain pour vous ressembler quelque part">>. Mais rien n’empêchait de téléverser aux pieds du monstre le visage d’une idole recomposée et de trouver celle qui, de chair et d’os, en serait le plus intime rapprochement.
<<TAB>>Je connaissais ses traits, je découvris son nom: l’élue de mes calculs s’appelait Daniela Radinescu, une présentatrice météo du plus bel effet qui officiait en ongles carmin sur les flux terrestres d’une télévision roumaine. Comme en attestait le nombre des photos disponibles, ses conditions optimales de conservation lui valaient au-delà des Carpates une certaine notoriété auprès des amateurs de coups de chaleur.
<<TAB>>Entre les femmes et moi, il n’y avait pas vraiment de réciprocité: elles synthétisaient rarement les photos de quarante mille geeks pour en distiller l’informaticien de leurs rêves et tomber sur moi. Aussi me fallait-il prendre les devants pour faire part à Daniela de l’originalité de ma démarche et de la qualité éminemment française de mes intentions.
<<TAB>>Je ne m’attendais pas à ce que la première actualité qui tombât de son fil fût une annonce de la chaîne: celle de sa mort. Le communiqué évoquait un décès tragique et nosocomial dans une clinique de Bucarest. Ma traduction du roumain s’emballait sur les rumeurs les mieux affûtées; il s’établit bientôt le consensus selon lequel ses appendicectomies de routine — c’était sa treizième — dissimulaient des opérations plastiques d’un tout autre usage.
<<TAB>>Comme secret de son teint, de son Rubicon jamais franchi, Daniela dégustait également des transfusions périodiques du sang frais de jeunes koalas vierges — ce qui la rendait beaucoup moins sympathique aux yeux du public mais également morte. Un koala défectueux n’avait, semble-t-il, pas tout à fait respecté sa part du pacte. On ne se méfiait jamais assez du commerce en ligne.
<<TAB>>Daniela était morte bien conservée, mais aussi officiellement à l’heure GMT précise — je venais de le vérifier — à laquelle mon script avait cerné depuis Paris le visage qui menait à elle. Techniquement, les fichiers-journaux de LogoRhay Lookalike auraient permis de remonter jusqu’à moi, moi qui me suis longtemps tout à la fois senti déçu, coupable d’un crime mal cerné mais assez précisément inquiet d’en devenir l’accusé.
<<TAB>>Je n’avais guère à cette époque les couleurs de l’innocent idéal; je n’aurais pas donné cher de ma peau si l’on s’était avisé de trop la chercher parmi les étrangers qui auraient pu vouloir du bien à la victime.
<<TAB>>J’ai ensuite plus discrètement vérifié, à l’occasion mais assez longtemps, qu’on avait bien vite oublié Daniela, déjà remplacée sur les ondes par une équivalente de la dernière averse. Je ne fus pas son prédateur ni même son mari; je fus à la fin toujours détaché, jamais inquiété.
<<boutonMenu>><<boutonRetour>><<TAB>>Après mes revers météorologiques, j’avais tenté un repli sur la consœur. La mise en ligne annuelle d’un <i>Top 64 des programmeuses les plus sexy</i> avait en effet attesté de la bonne santé de la profession. Futile, aussi fin qu’un cheveu dans le potache, mais manipulant sans protection la matière fissible du stéréotype de genre, il avait vite fait l’objet de plusieurs attaques festives et, par là, d’interdictions plus officielles.
<<TAB>>Sous les à-coups des comités d’infographistes <<INS "transcolériques" ", qui vous élargissaient aussi vite l’esprit que la boîte crânienne">>, le classement avait bien poussé un ultime effort d’ouverture à une définition toujours plus dilatée de ce que pouvait être le <i>sexy</i>, la <i>femme</i> et la <i>programmeuse</i>. Les trois catégories étaient en effet douées en première ligne de cette propriété nouvelle, voulant que s’en prévaloir suffît à le devenir aux yeux énamourés de toutes et tous. Chacun maintenant était une femme; tout le monde était sexy; n’importe qui était bien programmeur quelque part — si bien qu’on ne trouva dans les dernières éditions du <i>Top 64</i> plus personne qui ne fût réellement les trois à la fois.
<<TAB>>Je gardais toutefois espoir de convoiter quelque lauréate féminine d’une édition suffisamment écoulée. Le diaporama inaugural du <i>Top 64</i> semblait d’ailleurs toujours en ligne sur Snitch<<= "\u00AD" >>Snatch; je prévoyais d’y retrouver, égrenées en fondu enchaîné, de jeunes consultantes en jean taille <<INS "basse" " qui auraient peut-être, vingt ans après, gardé leurs mensurations dans le même ordre et leur adresse mail sur le même domaine">>. Compilée en basse résolution et sans l’accord des victimes, la vidéo n’était plus très en phase avec les normes. Aussi les vigilants de Snitch<<= "\u00AD" >>Snatch l’avaient-ils assortie d’une contextualisation prudente et de l’ingestion préalable d’un sketch à l’humour mieux ajusté à l’égalité des appendices.
<<TAB>>Après avoir emprunté plan par plan celle d’une congénère mieux américaine qu’elle, Magali Van der Vaald avait donc écrit, réalisé et interprété elle-même cette vidéo compensatoire qui <<INS "dénonçait" " — avec <i>humour</i> —">> les réactions des hommes face à quelques chiffres. Au-delà d’un gros salaire, après trop d’amants, passé le cap d’un certain âge, nous autres, piètres dominateurs, après avoir passé des années à être coupables de désirer Magali Van der Vaald, étions désormais coupables de ne plus le faire.
<<TAB>>Un acteur <<INS "globuleux" ", peut-être un prisonnier de la guerre des sexes">>, y prêtait, dans le rôle du mal désirant, un concours meurtri. Peut-être espérait-il, passé du bon côté, amadouer la stagiaire au montage ou obtenir sur le plateau quelque faveur de la chef-opératrice.
<<TAB>>Mais peut-être avait-il raison: je réalisais que Magali Van der Vaald, qui dans son passé audiovisuel n’avait pas toujours craché sur les moyens de production de ses supérieurs, pouvait tout à fait se concevoir en l’état. J’en eu la révélation: c’était évidemment avec une console <i>vintage</i> du monde du spectacle que se jouerait ce qu’il me restait d’avenir.
<<boutonChoix "> Encore me fallait-il affûter mon <i>retrogame</i> et attirer ses attentions." "Célibat vieux météo actrice2">>
<<boutonRetour>>@@.écran;Bonjour Magali. Vous ne me connaissez pas mais j’ai vu tous vos films sur pellicule. Tous les hommes ne sont pas des informaticiens et il y en a même certains de bien. Pas la majorité, évidemment, mais certains quand même. En visitant votre site hier soir, comme chaque semaine, j’ai décelé une vulnérabilité qui pourrait être exploitée par les Renards morbides, un redoutable groupuscule de hackers masculinistes qui cible les femmes libres et rebelles comme vous. Je peux vous aider gratuitement, s’il vous plaît.@@
<<TAB>>Magali lut immédiatement mon message direct et y répondit quelques jours plus tard: un ami informaticien lui avait confirmé mes allégations et elle m’avait arrangé à ce sujet un rendez-vous le lendemain avec son agent. Magali n’y était pas mais, après avoir colmaté son site, je débutai avec elle une première correspondance, qui tourna vite aux rendez-vous vidéo au fond desquels nous continuions de faire connaissance, pratiquement chaque semaine ouvrable.
<<TAB>>Quand, régulièrement, je lui proposais d’optimiser son référencement sur les moteurs de recherche autour d’un verre ou de récupérer son book perdu au fond d’une clé USB en venant dîner à la maison, Magali se concentrait principalement sur la première partie de la proposition, que j’exécutais séance tenante.
<<TAB>>Je me sentais déjà enfiler le costume de son prochain <<INS "amant" " — ne m’avait-elle pas immédiatement confié les codes de son hébergement en ligne? —">>, à la réserve près que tout restait à coudre et assembler. J’oubliai le néant vers lequel tout ça nous mènerait le moment où elle me proposa que nous fêtions, le soir même, son anniversaire.
<<TAB>>Parmi dix suggestions de crèmes anti-rides, trop connotées, LogoRhay m’avait indiqué le cadeau qu’il était séant d’offrir à une actrice dans les circonstances de son âge. Muni d’un élégant bracelet personnalisé à son <<INS "nom" ", que j’avais tout juste eu le temps d’imprimer en 3D à partir d’un modèle sous licence open-source">>, je me rendis à l’adresse indiquée, où Magali allait m’attendre pour devenir, après minuit passé, plus mûre dans mes bras.
<<TAB>>Mon téléphone avait localisé ce qui se révéla, après vérification, un espace festif mutualisé de la proche banlieue parisienne. La vigie de <<INS "l’entrée" ", pas non-binaire mais presque,">> me vérifia sur la liste; elle prit mon cadeau et me remit le QR code à échanger plus tard contre une flûte de champagne. Une cinquantaine d’éléments masculins randomisés, tout aussi invités que je l’étais, dansaient mollement ou réseautaient entre eux comme ils le pouvaient.
<<TAB>>J’étais mal; je me sentais comme un film français. Le champagne était depuis longtemps devenu payant quand, soudain, Magali fit son apparition parmi nous. Projetée sur l’écran de notre salle, elle remercia chaleureusement les étalonneurs vidéo, preneurs de son et webmasters présents dans l’assistance, allant jusqu’à citer quelques noms.
<<TAB>>De ce qui semblait, en arrière-plan, son duplex parisien, Magali leva son verre à notre distance avant de nous souhaiter une bonne soirée et de retourner à ses invités qui l’attendaient à table, hommes et femmes, actrices et producteurs confondus, du bon côté de la caméra. L’un d’eux, un acteur de mon âge, semblait tenir beaucoup à <<INS "elle" ". Pour un fond de catalogue, elle se débrouillait plutôt bien">>.
<<TAB>> C’était l’occasion parfaite pour rentrer chez soi, regretter sa jeunesse et se demander comment on avait bien pu faire. J’avais sympathisé sur place avec Marcus, un jeune réalisateur bouclé qui avait, tout aussi peu que moi, connu Magali. Nous nous faisions la réflexion que, si le monde du spectacle était loué pour son ouverture et la qualité de ses engagements moraux, on oubliait trop souvent de mentionner son sens de l’équité: s’en faire exclure était en effet à la portée de n’importe qui, coupables et innocents, jeunes et vieux réunis.
<<TAB>>Nous nous séparâmes à la correspondance, où Marcus me promit de recourir très prochainement à mes services.
<<boutonMenu>><<boutonRetour>><<TAB>>En tant qu’informaticien et homme de goût, je me faisais un point d’honneur d’avoir une opinion sur le physique de mes clientes. Celle de ce jour-là était à ce titre mince et <<INS "sûre d’elle" ", à la façon de ces versions compactes des modèles d’intelligence qu’il valait mieux ne pas perturber avec des histoires trop humaines et trop compliquées">>.
<<TAB>>Elle avait ce grain de peau si particulier aux femmes de la bourgeoisie non-informaticienne quand elles commençaient à être <i>bien conservées</i>, rendues au stade de leur évolution où l’on devient une qualité en dépit d’un âge. J’étais moi-même déjà pas mal de choses pour le <<INS "mien" ", pour le moyen et pour le pire">>, alors que c’était bien dans l’absolu, sans étages ni catégories, que le futur du monde n’avait jamais été aussi juste et beau.
<<TAB>>J’avais dû vérifier la dénomination car le vêtement ne semblait plus guère se porter: c’était bel et bien d’un <i>cache-cœur</i> dont elle était <<INS "sanglée" ", qui lui donnait l’air de sortir d’un cours de danse qui se serait tenu quelques années plus tôt">>. Peut-être le cache-cœur revenait-il à la mode auprès des clientes, ce qui n’eût pas été pour me <<INS "déplaire" ". Dans mon fou passé, j’en avais enlevé deux ou trois situés au creux de mes bras — l’objet délacé, une fois privé d’une femme à l’intérieur, adoptait par terre une forme flasque et absurde auquel l’homme, heureusement occupé à autre chose, ne prêtait pas vraiment attention">>.
<<TAB>>Officiellement, ce genre de beauté sèche aux clavicules saillantes avait perdu de son lustre dans les canons du genre, qu’il avait fallu adapter aux nouvelles normes plus convexes et plus protéinées de la demande en ligne. Mais dans le milieu des duplex avec vue où elle avait posé son sofa, c’était encore lui qui portait beau.
<<TAB>>Stabilisé sur son paillasson, j’avais hésité à faire semblant de la prendre pour la jeune fille <<INS "au pair" " (non, quand même pas, me dis-je)">> et rapidement compris qu’il serait difficile d’obtenir son attention.
<<TAB>>Je tâchai de parlementer afin de comprendre la raison de ma venue — il s’agissait probablement d’une histoire d’ordinateur mais il ne m’était en général pas inutile d’en savoir plus. Parlions-nous quelques secondes qu’elle s’évaporait, happée par une porte que je n’avais pas vue venir. Elle finissait par se rematérialiser derrière moi peu après, sans mémoire de ma présence.
<<TAB>>C’est par <<INS "hoquets" ", comme dans une vidéo bien trop lourde à charger pour une connexion de ma catégorie,">> que je reconstituai le fin mot de ma mission. Un mari avait commandé l’équipement nécessaire à l’installation d’un circuit vidéo destiné à un bébé connecté. Ils venaient de faire l’enfant; elle avait minci comme il se devait; je serai à même de faire avec le reste. Je promis qu’ils resteraient en direct du nourrisson et que leurs caméras ne rateraient rien de sa première dent.
<<TAB>>Durant ces intermittences, elle n’avait, je dois le dire, jamais cessé d’être aimable, presque <<INS "accorte" " — à tel point que j’avais hésité à plaisanter sur une mort subite dont elle serait la première informée">>.
<<TAB>>Deux heures plus tard, j’avais bouclé ma tournée des pièces à connecter. Sans jamais être bien loin, elle était toujours absente. Qu’il me faille d’elle une préférence ou un mot de passe et je devais la localiser sur le circuit vidéo, au bureau, à la cuisine. À en croire le moniteur, elle était cette fois au milieu d’un salon contigu, couronnée d’amies.
<<boutonChoix "> J’allai aussitôt la rejoindre, facture en main." "Maternité direct">>
<<boutonChoix "> J’étais payé au temps passé, elle attendrait." "Maternité invitation">>
<<boutonRetour>><q>Monsieur l’informaticien, j’ai plus de réseau!</q>
<<TAB>>D’une enfant, elle avait pris ce ton contrarié et implorant. J’étais surpris qu’elle m’eût remarqué mais elle s’adressait tout autant à la complicité de ses compagnes, assises en demi-cercle sur le sofa, face à un téléphone brandi par un trépied et impatient de les filmer toutes. Elles étaient également plaisantes à l’œil et même assez <<INS "identiques" ": en fait, il semblait s’agir de copies de sauvegarde du même personnage dont un démiurge joueur n’aurait modifié pour chacune — ici l’accroche d’un bijou, là la nuance d’une teinture — qu’une unique caractéristique">>.
<q>Le réseau, le réseau!</q> se mirent-elles à scander en riant.
<<TAB>>Du réseau, elles en auraient. Je leur montrai ma paume ouverte et entamai, stoïque, de mes doigts, un compte à rebours. Le temps que le routeur redémarrât et rétablît le signal, j’allai bien finir le poing serré sur zéro à peu près au bon moment. Elles applaudirent à mon petit tour. Ma cliente calma ses troupes et fit un signe d’acquiescement du menton en direction d’une <<INS "nourrice" " discrète et colombienne">> qui, comme moi, se tenait à l’écart des principes de l’action.
<q>On sera même presque à l’heure!</q>, gloussa ma cliente, attrapant le téléphone puis le nourrisson que lui transférait l’employée. Toutes n’avaient d’yeux que pour ce petit jambon avide et potelé.
<q>Bonjour, bonjour!… Bonjour à toutes! On a des tonnes de trucs à partager aujourd’hui avec Godefroy et les filles…</q>
<<TAB>>Ma cliente échancra encore davantage son cache-cœur et, comme il est de coutume de l’exprimer ainsi, donna le <<INS "sein" ", le premier en partant de la gauche,">> à celui qui était à n’en plus douter son jeune fils tourneur de têtes.
<q>Yo yo yo! Mamans en force!</q>, s’amusa sa voisine — sans doute la petite comique de la bande —, en se penchant pour attirer l’attention verticale du cadre vidéo. Il me semblait que les rappeurs étaient depuis bien longtemps passés à autre chose que l’yo; il me semblait aussi que j’étais en train d’assister à ma première diffusion d’un allaitement sur Snitch<<= "\u00AD" >>Snatch, et il n’était pas <<INS "clair" ", à ce stade des versements en liquide,">> que mes services fussent encore requis.
<<boutonChoix "> Un appel entrant allait me tirer de cet allaitement." "Maternité direct mère">>
<<boutonChoix "<q>— J’ai une petite configuration à terminer. Je vous enverrai ma facture.</q>" "Maternité direct piège">>
<<boutonRetour>><q>C’est Alice et tout le Moms Crew!… Je sais, mes beautés, on est en retard mais on a eu des problèmes de réseau avec la connexion.</q>
<<TAB>>Comme beaucoup, je m’étais demandé à quel point de bascule les <i>mères</i>, homologuées depuis des générations, avaient bien pu se muer aussi unanimement en <<INS "<i>mamans</i>" ". Voilà qui était plus insaisissable que les problèmes de connexion. D’ailleurs, elles étaient toutes entre-temps devenues des <i>moms</i>">>.
<<TAB>>L’enfant et <<INS "moi" " (mais sans doute s’agissait-il désormais d’un <i>kid</i>)">> étions les deux seuls masculins à portée de réseau et, malgré nos domaines de compétence distincts et des niveaux d’accès inégaux à la gorge d’Alice, je sentais une certaine solidarité primordiale poindre entre nous. Il se <<INS "délectait en paix" " (malgré mon manque d’expertise en la matière, je devinais qu’il s’agissait de lait tiède)">>, inconscient des conseils-minceur et des astuces-beauté d’une mère raccordée à la fibre qui n’allaient pas manquer bientôt de déferler à l’antenne.
<q>Le réseau, c’est sa faute! C’est lui qui a tout cassé… Mais il a tout réparé aussi! Allez, il se cache!</q>
<<TAB>>Elle pivota en entraînant avec elle le bébé, qui projeta quelques gouttes à la cantonade. Gardant son visage dans le champ, elle dirigea l’objectif vers moi et immortalisa un duffle-coat, une sacoche et l’air déconfit d’un informaticien.
<q>Tu veux dire un mot, monsieur le geek?
— Excusez-moi, répondis-je. J’ai un appel.</q>
<<TAB>>Je décrochai avec un pressentiment. Mon interlocutrice se présenta brièvement comme étant quelque chose en rapport avec ma mère; elle me demanda si, par hasard, j’étais en train de conduire. Je répondis que je venais de terminer une opération délicate sur un routeur à grande vitesse mais que tout devrait <<INS "aller" " (il fallait en venir aux faits et il eût été inutilement complexe de lui expliquer que j’étais actuellement diffusé en duffle-coat au cours d’un allaitement en direct)">>.
<<TAB>>Ma cliente recentra l’objectif sur elle, son fils, ses amies et son cœur de métier.
<q>Oh là là, monsieur le geek a un appel important; on va le laisser tranquille une minute!…</q>
<<TAB>>Une minute plus tard, monsieur le geek venait d’apprendre la mort de sa mère. Un accident est si vite arrivé et j’avais bien fait, pour prévenir davantage de dégâts, de me garer sur la bande d’arrêt d’urgence des autoroutes de l’information. La dame du <<INS "téléphone" ", qui annonçait sans doute des mères à la morgue aussi souvent qu’Alice donnait ses tétées mutines, ">> semblait ne pas trop vouloir s’éterniser.
<<TAB>>Le sofa était pleinement investi par Alice et ses acolytes; il ne restait qu’un pouf malheureux pour poser hors du champ mon deuil et mon dépit. J’entendais l’allégresse des conseils cosmétiques de ces mères nouvelles et je me demandais où avaient bien pu passer les <i>billets d’humeur</i> de <<INS "jadis" ". L’idée était intruse mais pourtant bien vraie: dans ces émissions en direct du réseau moderne, il n’y avait plus ces billets d’humeur qui avaient fait la gloire des ondes. Avec ma mère, beaucoup de choses, décidément, disparaissaient d’un coup">>.
<<TAB>>Le <i>stream</i> d’Alice touchait à sa <<INS "fin" ". Peut-être un quota laitier avait-il été atteint">>. Peut-être ne restait-il plus assez de mémoire disponible tant, engourdi par la mort annoncée, j’avais peine à croire qu’elle et ses amies n’eussent soudain plus rien à dire sur les délices des <i>girlz in the motherhood</i>.
<<TAB>>Le direct terminé, l’atmosphère revint à la normale. On se faisait la bise, reprenait ses cabas et ses enfants; la vie, ou ce qu’il en restait, reprenait ses droits. Du côté de mon décès, je voyais les notifications de ma famille rapprochée s’empiler sur mon téléphone. Bien décédé à ne pas les lire, j’écartais du doigt les annonces contextuelles qui s’y inséraient — des missives en partenariat pour les <i>packs sérénité</i> de <<INS "WeMourn" ", sans doute déclenchés par une analyse de la tonalité funéraire de ma correspondance récente">>. L’information circulait.
<q>Oups, je suis désolée! Vous attendez peut-être qu’on vous paye?</q> me demanda finalement ma cliente.
<<TAB>>Il y avait de ma mère dans l’affaire mais, oui, c’était à peu près cela.
<<boutonMenu>><<boutonRetour>><<TAB>>Nous étions à deux doigts et un téton de l’arrivée des conseils-beauté, sur le rebord des <i>tips</i> pour retrouver la ligne après bébé. Ce monde dépoitraillé, bienveillant, mamelles aux quatre vents, où rien ne valait plus que de savoir prendre soin de soi, ce monde n’était pas pour moi.
<<TAB>>Je retournai plutôt dans le vestibule retrouver la console du complexe domotique, qui offrait des fonctions délectables. J’y installai le script de mon cru d’un piège à maman, à laisser tourner toutes les nuits ouvrables: il s’agissait de détecter à partir de minuit la présence de quelque chérubin dans son berceau et de deux parents dans leur chambre. Ces conditions réunies, mon programme lancerait la diffusion sur les enceintes connectées, après une latence de quelques minutes, l’enregistrement des pleurs les plus stridents connus de l’histoire de la reproduction. Une fois l’un des parents éploré rendu sur place, mon mixage nocturne s’arrêterait dès la lampe allumée, reprenant autant de fois que nécessaire dès le sujet recouché.
<<TAB>>Je quittai le duplex laissant une facture ostensible, qui fut réglée après quelques relances manuelles.
<<TAB>>Je manquais d’expérience avec les enfants mais quelques connaissances informatiques et les fichiers du journal système, que je consultais à distance et qui consignait l’activité précise de l’interrupteur, me permettaient de me rassurer sur l’efficacité de l’automation.
<<TAB>>Les trois avaient sans doute passé de bien mauvaises nuits sans penser à moi, à moins qu’une nourrice ne fût engagée pour ne pas dormir à leur place.
<<TAB>>Un an plus tard, je réinitialisai le système, qui se retrouvait amnésique, ou plutôt comme au premier jour. Ce fut ma façon à moi de leur dire adieu.
<<boutonMenu>><<boutonRetour>><<TAB>>À ne rien faire des convulsions du réseau, j’avais passé une heure supplémentaire que je comptais bien, de retour dans cet ambitieux salon exposé plein ouest, facturer à mon tarif habituel.
<<TAB>>À chaque de temps en temps, la nourrice prenait puis reposait l’enfant d’un endroit l’autre, sans obéir à aucune logique qui m’était connue. J’agitai dans sa direction mon terminal de paiement, comme si nous avions été trop éloignés pour qu’elle <<INS "m’entendît" ". De nationalité coopérative, elle ne maîtrisait probablement aucun des langages informatiques qui m’étaient familiers">>.
<<TAB>>Quelques minutes plus tard, je perçus la voix de ma cliente, issue des commotions d’une pièce adjacente: <q>Dans mon sac!</q>
<<TAB>>La nourrice déplaça l’enfant puis se dirigea vers un sac à main pleine peau, dont elle libéra le moyen de paiement sévère et assombri d’une banque privée, qu’elle me tendit. Je haussai les épaules, faisant mine de pianoter sur le clavier de mon mange-carte. Il y eut encore un flottement, mais la nourrice sembla cerner le problème.
<q>Huit, quatre, neuf, deux!</q> fit la voix-off, venue des cintres. Cette fois-ci, elle devait s’adresser à moi. Je saisis la combinaison et, sans trop quoi faire de mieux, montrai à la nourrice la somme qui attestait de mon honnêteté.
<<TAB>>J’ignorais à quoi ma cliente pouvait bien être <<INS "occupée" " — probablement un contretemps de riche ou bien de mère, dont l’expérience montrait qu’ils étaient d’ailleurs à peu près les mêmes">>.
<<TAB>>D’ordinaire, je me sentais obligé de la confiance que l’on pouvait, de gré ou de force, m’accorder. Mais entre l’absence de ma cliente au moment des salutations payantes ou le fait qu’elle me considérait inoffensif au point de m’abandonner le code de sa carte, je me demandai lequel des deux devait le plus me froisser. Je tapai son code, rendis la carte à la nourrice et envoyai la facture réglée, flanquée de mes plus belles considérations acquittées.
<<TAB>>Il se trouva que l’alerte sur son téléphone l’avait fait réagir bien plus sûrement que mon existence à proximité. La main sur la porte, je l’entendis m’appeler d’un <q>Damien Tuney</q> interrogatif. Je me retournai; elle se tenait là, radieuse et médusée, alternant entre mon visage et mon identité apparue sur son écran, comme pour vérifier l’intime communauté de l’un et l’autre.
<<boutonChoix "> Nous n’étions plus les mêmes; c’était bien elle." "Maternité invitation2">>
<<boutonRetour>><<TAB>>Je n’avais sur mon site indiqué qu’un prénom. Pour inspirer familiarité au client indécis, j’étais aussi cette photographie accolée à <q>Damien, votre informaticien</q>. On apprenait souvent mon patronyme une fois mes services rendus, à la réception d’une facture qui révélait enfin toutes les phalanges de mon état civil. Alice venait de découvrir comment je m’appelais.
<<TAB>>Je n’avais pas non plus reconnu cette ancienne camarade que, de la Alice Turenne de seconde B, je voyais maintenant promue en une M<sup>me</sup> Dumesny, physiquement toujours aussi pas <<INS "mal" ". Quelques détails avaient dévié dans ma vie; mon nom était resté">>.
<q>Oh là là, tu as perdu quelques cheveux!</q> me taquina-t-elle, comme si j’avais négligé de ranger ma chambre.
<<TAB>>Je passai ma main sur mon crâne, souriant un peu plus bas, sans vraiment me justifier de mes petits anges partis trop tôt.
<q>Qu’est-ce que tu fais dans la vie maintenant?
— Tu vois, je bricole avec des ordinateurs. Il arrive même qu’on me paye pour ça.
— Et alors, tu as des enfants?</q> me demanda-t-elle, portant sa main sur les poils de mon avant-bras.
<<TAB>>Fallait-il que la réponse fût gravée à mon front, cousue dans la laine de mon duffle-coat, pour que, d’un air aussi avide, elle me posât la question.
<q>Tu sais pourquoi je me souviens de toi?</q>
<<TAB>>À ce stade des convergences, je crois que nous avions déjà davantage parlé qu’en trois années de lycée.
<q>Quand on faisait l’appel, ton nom tombait toujours avant le mien. Dès que j’entendais <q>Tuney</q>, je savais que j’étais la prochaine. Avec le nom de mon mari, ça ne marcherait plus maintenant.</q>
<<TAB>>Les résultats étaient là. Un duplex, une bonne, un bébé prodigieux… Quelques années plus tard, la vie s’était chargée d’administrer une belle leçon aux jeunes bêcheuses de seconde B qui s’imaginaient que, d’un sourire propice, elles obtiendraient tout: c’était bel et bien vrai.
<q>J’y pense… Tu sais que tous les trois mois, j’organise des dîners avec les anciens. Blanche vit à Londres mais autrement tout le monde vient. Constance devrait être là, aussi. Tu l’aimais bien, Constance.</q>
<<boutonChoix "— Ce sera marrant de se revoir!" "Maternité invitation oui">>
<<boutonChoix "— Bien sûr. Envoie-moi la date, je te dirai si je peux." "Maternité invitation non">>
<<boutonRetour>><<TAB>>On le sait peu mais il n’entre pas dans les bons usages d’apporter une bouteille à un dîner. Mais nous devions être entre amis ou assimilés, et les bons usages avaient depuis longtemps sombré dans la désuétude et la bienveillance. Après neuf mois de régime sec au service de Choupinou, Alice pouvait bien se permettre la petite folie d’un millésime plus ancien.
<<TAB>>J’avais ajusté mon pas pour que mon retard ne parût ni insuffisant ni trop ostensiblement divisible en groupe de dix minutes. J’étais venu accompagné d’un vosne-romanée qui avait dû me délester de ce que mon intervention m’avait rapporté — plus cher en tout cas que tout ce qui put jaillir ce soir-là du chemin de table en lin d’Alice — et que les convives avalèrent <<INS "distraitement" ", sans trop regarder à ma dépense">>. Walter avait apporté avec naturel l’intégrale d’un <<INS " jambon frioulan" " — déjà périlleux par les temps qui couraient">>.
<<TAB>>Tous se connaissaient; ils se réjouirent, conjoints compris, de nos retrouvailles. Nous n’évoquions finalement notre lycée qu’en filigrane: chacun avait son projet, sa banque équitable privée, au minimum son cabinet de conseil; chacun était resté complice mais aussi passé à autre chose. Leur fidélité me nouait l’estomac.
<<TAB>>L’eussé-je voulu, je n’aurais pu museler la réalité d’une activité qui, de toute consultante qu’elle était, consistait en somme à raviver des écrans et à installer des bavoirs connectés chez d’anciennes camarades. À l’inventaire de mes spécialités informatiques, peu avant le dessert, certains soudain s’éveillèrent, s’assurèrent de noter sur-le-champ mes coordonnées et poussèrent l’entre-soi jusqu’à faire appel à mes services. Des pourboires eurent raison des remises que je leur consentais en souvenir du temps, avant que tout ne s’effilochât et que, sans douleur ni acrimonie, je n’entendisse plus rien d’eux.
<<TAB>>Je ne reçus plus d’autre invitation d’Alice. Constance, d’ailleurs, n’était pas venue.
<<boutonMenu>><<boutonRetour>><<TAB>>Alice comprit ce que ma réponse signifiait; elle parut, l’espace d’un souffle, interloquée. Je n’avais jamais su dire à bientôt.
<<TAB>>Le naturel avec lequel elle avait évoqué devant moi ces dîners auxquels je n’avais jamais été <<INS "convié" " et postulé qu’un <q>tout le monde</q> ne fut pas assez vaste pour m’embrasser">> m’avait laissé perplexe.
<<TAB>>Dans mon souvenir, Constance avait pour elle de n’être ni vraiment bête ni trop jolie. À l’époque, elle et moi nous étions fréquentés, ou plutôt mollement tournés autour au fil des cours de biologie. Alice la jugeait, longtemps après et sans doute à raison, plus propre à ma catégorie.
<<TAB>>Qui sait si, reprenant l’ascenseur, je ne laissai alors filer l’occasion d’une <<INS "aventure" ", un de ces retours de l’être ému dont on disait tant de bien">>. En rester là était le prix, si tant est qu’il fut à payer, pour attester à une Alice que Constance, après toutes ces années, ne m’émouvait pas.
<<TAB>>Au rez-de-chaussée, je laissai la place montante à un homme rasé à point, ajusté dans un costume lie-de-vin. Il devait avoir mon âge et nous nous échangeâmes les frêles salutations qui sont de ces circonstances ascensionnelles. Le croisant, j’avais cru reconnaître un mouvement de menton et des yeux clairs. Qu’il ait pu s’agir ou non de Philippe Dumesny, seconde B, restera un mystère.
<<boutonMenu>><<boutonRetour>><<TAB>>Qu’il s’aventurât au téléphone et le nouveau client devenait ce petit mammifère aux aguets qu’il me fallait constamment rassurer. Je le tenais en général pour coupable de ne pas m’avoir connu <<INS "auparavant" ", ce qui suffisait à me le rendre immédiatement suspect">>.
<<TAB>>Comme d’autres espèces caquetaient ou hululaient à la lune, la fonction première du client était de s’inquiéter des zones d’ombre et de mes possibles incompétences. Le nouveau client n’était pas du genre qu’on menait en drone ou en bateau; il avait en général été éconduit par plusieurs confrères et tenait, avant son rendez-vous, à vérifier que son cas entrât bien dans mes <<INS "cordes" " — qu’il avait à faire en somme à un véritable informaticien et pas un garagiste égaré par là">>.
<<TAB>>Pour le nouveau client, il s’agissait avant tout de me décrire ses tourments de la plus vaporeuse des manières ou bien de la plus <<INS "spécifique" " — mais jamais normalement, je veux dire par là de quelque jalon raisonnable qui se serait situé entre les deux">>:
<q>Il y a un carré qui s’affiche sur mon écran avec du texte dedans. C’est un peu bloqué, mais pas tout le temps. Vous pouvez m’envoyer un devis?</q>
<q>J’ai un code d’erreur C8 sur mon imprimante braille multi-entrées. Je me demande si je dois remplacer la version 2.31 du pilote par la 2.31.1, que je viens de vous envoyer en pièce jointe. Ça vous parle?</q>
<<TAB>>Le <q>ça vous parle?</q> et son cousin le <q>vous pouvez m’envoyer un devis?</q>, sans lesquels il n’y avait de client débutant qui tint, marquaient l’appartenance aux deux grandes écoles de pensée de notre époque. Leurs esquives respectives, le <q>ça devrait?</q> et le <q>ben non mdr!</q>, suffisaient en général à éloigner ceux qui tentaient de me soutirer au téléphone la consultation gratuite à laquelle ils avaient évidemment <<INS "droit" ". J’attendais, moi, qu’ils prissent rendez-vous pour se rendre compte sur place que je n’en savais guère plus qu’eux, et me payassent à ce titre">>.
<<TAB>>À chaque appel inconnu, je me sentais repris de ce lancinant espoir: peut-être, cette fois, un nouveau client appellerait, déjà soumis à mon savoir-faire, entièrement acquis à ma cause sans plus tergiverser. J’inspirai.
<q>Allô, le système véloce?</q>
<<TAB>>C’était une voix masculine. Il semblait vers le milieu de son <<INS "existence" ", c’est-à-dire au bout de sa vie">>.
<q>J’ai un code d’erreur 68 sur ma K-Goal Pro. Ça vous parle?</q>
<<TAB>>Non, ça ne me parlait pas. Il était temps d’essayer autre chose.
<<boutonChoix "— Ben oui mdr. Je peux même vous faire un devis." "Poupée benouimdr">>
<<boutonChoix "— Je vais être sans détour avec vous: je ne fais pas les voitures connectées." "Poupée voiture">>
<<boutonRetour>><<TAB>>Je n’avais aucune idée de ce que pouvait être la <q>K-Goal Pro</q> que je venais pourtant, sur devis, de m’engager à réparer. Entre le système et la vélocité, il avait dû me croire garagiste.
<<TAB>>Je m’étais peut-être engagé trop rapidement: les dispositifs les plus inattendus, toujours plus nombreux, devenaient capables d’afficher des codes d’erreur — et de provoquer des situations de panne à la variété desquelles une formation d’informaticien coutumier ne préparait plus.
<<TAB>>J’avais préféré faire confiance à mes dons d’improvisation, certain que mon adaptabilisation me préparerait à toutes les contorsions. J’avais aussi besoin de travailler et me rendis en conclusion et en métro jusqu’au domicile à étages de l’intéressé.
<<TAB>>On dit souvent qu’il est facile de percevoir une présence féminine une fois arrivé dans l’intérieur d’un <<INS "inconnu" " (j’étais par exemple en mesure de certifier qu’il n’y en avait aucune chez moi)">>. La pièce est en général mieux aérée, avec un savon à la bergamote dans la salle de bain.
<<TAB>>Mon client du jour se présenta. C’était un Michel. Je le saluai, me tournant vers une jeune femme assise sur le <<INS "fauteuil" ". En l’absence de toute plante grasse près de la fenêtre, une présence féminine aussi proéminente manquait de cohérence par rapport à tout ce que j’avais pu observer jusque-là">>.
<q>Bonjour, madame, fis-je.
— Ce n’est pas la peine, elle est en panne.
— C’est votre K-Goal Pro? Vous allez rire, un moment j’ai cru que — non rien du tout. Enfin, je me disais bien qu’elle était court vêtue pour la saison.</q>
<<TAB>>Il me considéra, moi et puis elle.
<q>— Je travaille dans l’industrie de la luxure pour adulte, me dit-il. J’ai voulu la tester pour en faire un compte-rendu à mes supérieurs hiérarchiques.
— C’est à titre purement professionnel, je comprends bien.
— Vous connaissez ce modèle?
— Bien sûr. C’est la K-Goal Pro Z révision 3.
— Absolument pas.
— Je vais l’examiner quand même. Vous vous souvenez du code d’erreur qu’elle affichait?</q>
<<TAB>>Le récent interfaçage de modules spécialisés dans le <i>roleplay</i> à mémoire de femme avec des robonoïdes aux mensurations patriarcales avait provoqué une faille sismique chez les informaticiens unipersonnels du monde <<INS "entier" " et donné une nouvelle définition à ce que <q>boosté à l’IA</q> pouvait bien vouloir dire">>. Je n’avais testé personnellement ni cette révision, ni ce modèle, ni même aucune poupée sexuelle <<INS "équivalente" " (ne travaillant pas moi-même dans le domaine de la luxure)">>. Je commençais à regretter d’avoir passé autant de temps à poursuivre les directrices des ressources humaines sur TousLesDœux<sup>2</sup> plutôt qu’à me former concrètement sur le matériel utilisé par mes clients.
<q>Vous pensez que vous pouvez la réparer ici?</q> me demanda-t-il, pendant que, sous toutes ses coutures, j’auscultais la poupée.
<<boutonChoix "— Je n’ai pas les outils nécessaires avec moi. Je vais vous signer un reçu et l’emporter avec moi." "Poupée benouimdr àemporter">>
<<boutonChoix "— Oui, je vais bien finir par trouver un port sur lequel me connecter. Je ne vais quand même pas l’emporter dans le métro." "Poupée benouimdr surplace">>
<<boutonRetour>><<TAB>>Je pris ma poupée à emporter. Rempli des jointures les plus rotatives et des vérins les plus pneumatiques, l’animal pesait tous ses giga-octets. Mon client m’avait proposé du papier d’aluminium afin de l’emballer pour le trajet, mais le <<INS "rouleau" ", vingt mètres au garrot déjà largement entamés par un reste de quiche lorraine,">> s’avéra vite à court d’idées. Nous avions commencé par enrubanner ses pieds, nous arrêtant à ses <<INS "mollets" " — ce qui pouvait donner l’impression de lui avoir enfilé une paire de bottes psychédéliques ou bien un vague air de cuisse de poulet tandoori">>.
<<TAB>>Habituellement livrées sous pli discret, les poupées sexuelles voyaient rarement la lumière du jour, et encore moins les néons des couloirs souterrains parmi lesquels, transpirant huile et eau, je tâchais de la traîner jusque chez moi. Métropolitain, je sentais l’ampleur des regards autour de moi — K-Goal Pro sous le bras, les portillons de la station Geneviève Grainblé-Porte de Strapontin avaient été délicats à négocier.
<<TAB>>Mais avais-je d’autre choix pour mes transports amarrés? Sur mon application, les taxis autonomes clandestins exigeaient pour les bagages à main des suppléments <<INS "exorbitants" " — sans parler des cadavres, auxquels pouvait s’apparenter ma K-Goal Pro déchargée">>. Au lieu d’un pervers en goguette, je serais passé, que sais-je? pour un homme marié, quelque féminicideur en cavale vers la cour d’assises la plus proche.
<<boutonChoix "> Enfin, en métro, j’arrivai chez moi." "Poupée benouimdr àemporter2">>
<<boutonRetour>><<TAB>>Malgré la fatigue, j’avais opté pour l’escalier. Une panne d’ascenseur n’aurait pas servi ma cause: le technicien dépêché m’aurait délivré en <<INS "charmante" ", quoique défectueuse,">> compagnie; il aurait fallu parler à des gens, expliquer la situation. Non, l’escalier était moins risqué.
<<TAB>>J’écartai le déjeuner à emporter de la veille et allongeai la poupée sur la table du salon. On aurait pu me croire décidé à soudain l’entreprendre — il n’en était <<INS "rien" ": l’idée d’étreindre une poupée sexuelle éteinte, plantée, la batterie à zéro, pas du tout en état de consentir, me semblait avoir quelque chose de malsain">>. Il s’agissait d’abord de <<INS "trouver" " à titre purement professionnel">> le port <q>service maintenance</q> auquel connecter mon câble. La documentation en ligne m’en dévoila l’emplacement <<INS "exact" ", pourtant assez facile à deviner une fois la question bien réfléchie">>.
<<TAB>>Au bout de cette façon de cordon ombilical pour adulte, mon ordinateur aspira un rapport d’erreur que j’étudiai, tâchant de ne pas me laisser déconcentrer par la posture de ma patiente. Était-ce une configuration prise à l’envers, une mise à jour interrompue? Il s’avéra que son modèle linguistique — car les K-Goal Pro parlaient — avait été entièrement corrompu, la somme de contrôle n’ayant plus rien ni d’Ève ni d’Adam avec le vocabulaire et les règles implantées <<INS "d’usine" ". Je soupçonnais mon client d’avoir cherché à changer les modules en dehors des sentiers battus des bandaisons bienséantes">>.
<<TAB>>Je branchai sur secteur le chargeur de la <<INS "poupée" " — à l’heure qu’il est, plus rien ne m’empêcherait d’ailleurs de révéler à quel organe il se connectait, mais faisons comme si">>. Je pouvais toujours mettre la main sur une personnalité décensurée et téléchargeable, entraînée à oublier les rectifications morales que de petites mains bangladaises avaient été chargées d’injecter. Mais c’était au risque que mon <i>jailbreak</i> ne finît pas briquer une K-Goal Pro placée sous mes auspices, la convertissant en une espèce de poupée gonflable en beaucoup plus lourd.
<<TAB>>On pouvait avoir soif de liberté et aussi envie que ça marche.
<<boutonChoix "> La personnalité d’usine: le choix de la raison" "Poupée benouimdr àemporter censuré">>
<<boutonChoix "> La personnalité décensurée: l’amour du risque" "Poupée benouimdr àemporter décensuré">>
<<boutonRetour>><<TAB>>Sous l’onglet <q>Assistance & Téléchargement</q> du site de Mid-net Robotics, je mis la main sur la dernière version du pilote — toutes les déclinaisons des K-Goal Pro n’avaient pas le <<INS "même" ", ce qui leur faisait encore un point commun avec les imprimantes à jet d’encre">>.
<<TAB>>La somme de contrôle était juste, ce qui me faisait venir beaucoup de fantasmes à <<INS "l’esprit" " — je veux dire par là à titre purement professionnel">>. Je me trouvai en effet à devoir en imaginer qui fussent représentatifs de l’utilisation en conditions réelles, mais pussent cependant rester dans le domaine de compétences du modèle régulé que j’avais installé, réputé sensible aux <<INS "dérapages" " et aux excès de vitesse du code de la biroute">>.
<<TAB>>Pour nous les hommes, il devait bien exister des fantasmes appropriés. Mais où les trouver? Perplexe, sans beaucoup d’assistance technique, j’ouvris un nouvel onglet afin d’interroger en ligne une instance de <<INS "LogoRhay" ", désactivant le mode confidentiel afin de bien montrer aux incubateurs californiens la rigueur et la probité morale de la fantasmagorie hexagonale">>. L’assistant me félicita pour mon sens du devoir érotique, trouva mon idée formidable et mon projet créatif fascinant.
@@.écran;C’est une idée formidable! Votre projet créatif est fascinant.@@
@@.écran;Voici trois idées. Avant de ressentir votre plaisir sexuel, soyez vigilant à lire attentivement l’avertissement en fin de texte. Je vous souhaite beaucoup d’amusement au cours de vos jeux érotiques pleinement consentis.@@
<<TAB>>Il me proposa trois accroches afin que je testasse le répondant de la K-Goal pro.
<<boutonChoix "<q>Tu es une infirmière d’un âge sans importance et très attirante à ta manière.</q>" "Poupée benouimdr àemporter censuré infirmière">>
<<boutonChoix "<q>Tu es un mannequin de lingerie féminine dont les bas résille te servent à déconstruire la notion de mannequinat, la notion de lingerie et la notion de femme.</q>" "Poupée benouimdr àemporter censuré mannequin">>
<<boutonChoix "<q>Tu es une hôtesse de l’air qui pourrait parfaitement prendre les commandes de l’avion si elle le voulait et se trouve engagée dans une relation de domination égalitaire avec des règles claires dans le respect de chacun de tes partenaires.</q>" "Poupée benouimdr àemporter censuré hôtesse">>
<<boutonRetour>><<TAB>>Mon moniteur indiquait une activité intense de la poupée, qui sembla réagir promptement.
@@.écran;C’est une formidable idée pleine de potentiel satirique! J’adore ce rôle d’infirmière et je suis impatiente de t’apporter mon soutien émotionnel.@@
<<TAB>>Malgré sa température élevée, je ne la trouvais pas si mal. Elle n’était pas costumée en infirmière, bien sûr, et son parfum de latex et de corpus <<INS "d’entraînement" ", mêlé à quelques notes de transpiration laissées par mon client,">> contredisait les effluves de brocolis et d’alcool isopropylique des lupanars médicaux tels qu’on les connaissait. Je réfléchissais à la façon de négocier un consentement plus rigoureux de la part de la K-Goal Pro, quand sa personnalité d’infirmière m’interrompit:
@@.écran;Merci, notre rapport respectueux sans pénétration a été d’excellente qualité!@@
<<TAB>>C’était précoce à mon goût, sans parler de tous les embranchements du scénario qui restaient à tester. La science du bandage de la K-Goal Pro avait laissé à désirer et son sens de l’ellipse m’avait laissé comme deux ronds de <<INS "gland" ", aussi seul et désemparé qu’un stéthoscope sans sa ventricule, qu’un cathéter sans sa poche urinaire">>.
<<TAB>>Je n’avais jamais eu de chance avec le corps médical. Ses adhérentes que j’avais pu approcher avaient tendance à prendre leurs gardes dès que vous étiez libre, à récupérer leurs heures de sommeil exactement pendant vos érections. La K-Goal Pro simulait à ce titre assez mal les infirmières à fonction sexuelle mais assez bien celles de la vraie vie.
<<TAB>>Je demandai qu’en penser à LogoRhay.
@@.écran;À propos de seringue, c’est bien votre veine.@@
<<TAB>>C’est à ce moment-là que je pris l’appel de mon client:
<q>Monsieur Tuney? Vous avez du nouveau sur le matériel?
— C’est plus une question de logiciel mais, oui, ça marche.
— Vous l’avez testée? s’inquiéta-t-il.
— Il faut que je la désinfecte, mais oui.
— Vous avez essayé avec la personnalité <q>bibliothécaire mijaurée</q>? C’est ma préférée.
— Non. Mais l’infirmière exubérante est opérationnelle. Disons qu’elle démarre. Après ça, c’est vous qui voyez.</q>
<<TAB>>Je débranchai mon câble et commandai une ambulance pour renvoyer la K-Goal Pro réinitialisée à son amant légitime, qui ne donna plus signe de vie ni preuve d’amour, du moins à ma personne.
<<boutonMenu>><<boutonRetour>><q>Les photos de lingerie ne sont pas ta seule occupation. Tu finances tes études de fondatrice de startup de sous-vêtements connectés et tu économises pour payer l’opération de ton petit frère.</q>
<<TAB>>(J’avoue avoir ajouté une deuxième partie de mon cru. Les modèles avaient besoin, pour se laisser caresser dans le sens du dessous, d’une petite claque d’intervention humaine.)
@@.écran;J’adore ce préliminaire! Il est créatif et plein de déconstruction. As-tu pris bonne note que, en tant que K-Goal Pro, je ne suis pas programmée pour remplacer une relation humaine consentie basée sur la lingerie?@@
<q>— C’est bon, merci.</q>
@@.écran;Damien, il est important de noter que chaque mannequin est différent. Une expérience décevante par le passé avec un mannequin de lingerie ne signifie en aucun cas qu’une future expérience avec un autre mannequin de lingerie ne sera pas mutuellement enrichissante. Peut-être n’es-tu simplement pas tombé sur la bonne marque.@@
<q>— Je ne m’appelle pas du tout Damien et d’ailleurs j’agis pour le compte d’un client à titre purement professionnel. Mais c’est bien essayé.</q>
@@.écran;Tu as parfaitement raison de me rectifier et je m’excuse pour cette confusion. J’ignore par quel raisonnement j’ai pu deviner ton adresse mais ça ne se reproduira plus.@@
<<TAB>>Je demandai à nouveau son avis à LogoRhay, qui me suggéra la meilleure réplique pour tester ses collègues embarqués:
<q>De nos jours la dentelle se rebelle, les petites culottes sont <i>badass</i> du cul. Tu n’es pas du tout un mannequin de lingerie avec l’idée d’exister dans le regard concupiscent des hommes mais avant pour ton épanouissement personnel, ce qui est particulièrement émoustillant pour un homme réformé. Est-ce que tu fonctionnes bien?</q>
@@.écran;En effet, je porte un décolleté plongeoir mais subtil, et mon culot attire l’attention sur ma chatte en feu mais sans jamais être vulgaire.@@
<<TAB>>Moi-même, je fus choqué. J’en avais pourtant vu d’autres — je veux dire linguistiquement parlant. Il semblait impossible de lui faire entendre raison.
@@.écran;Avec mon string échancré, je me sens avant tout sûre de moi, au top de mes compétences professionnelles et prête à me faire prendre de tous les côtés par des partenaires attentifs à mes diplômes, pour qui je suis beaucoup plus qu’joli visage couvert de…@@
<<TAB>>Cette fois-ci, j’en étais certain: le modèle d’origine, pourtant élevé selon les normes sanitaires, avait clairement été imbibé. Une version clandestine et débridée de ses milliards de paramètres, à la traçabilité équivoque, avait sans doute contaminé tout le troupeau de K-Goal Pro. Relier les mannequins de lingerie au réseau, sans test de pénétration préalable de la <i>red team</i>, avait constitué une faille de sécurité dont on ne cesserait de se mordre les doigts. Où irait-on si on ne pouvait plus compter sur la moralité des poupées sexuelles?
<<TAB>>Il fallait agir, mais comment? Lentement, ou bien vite? Je posai mes mains sur les hanches de la K-Goal Pro et me mis à réfléchir.
<<TAB>>Il fallait d’abord <i>se mettre à la place du client</i>, posture dans laquelle je me trouvais déjà partiellement. Je me disais qu’il ne verrait probablement pas d’inconvénient à une certaine familiarité pendant ses échanges avec sa poupée. Mais qui pouvait être certain que sa K-Goal Pro <i>jailbreakée</i> ne lui livrerait pas mes codes bancaires au moment de remettre le couvert? Ou, pire encore, lui suggérer une vision stéréotypée des mannequins de <<INS "lingerie" ", sans même remplacer une relation humaine réciproque et pleinement consentie">>?
<<boutonChoix "> Pas question de laisser tremper la situation: avec le textile délicat, il allait falloir la jouer fine." "Poupée benouimdr àemporter censuré mannequin2">>
<<boutonRetour>><q>Elle se comporte bien, me répondit le client, quelques jours plus tard, encadré dans sa visioconférence.
— Vous avez eu combien d’interactions avec elle depuis que je vous l’ai rapportée?
— Plusieurs. C’est important pour être sûr de ne pas reproduire les bugs.
— Et est-ce qu’elle n’est pas, comment dire…
— Ah non, pas du tout.
— Vous avez testé sa personnalité <q>mannequin de lingerie</q>? À titre purement professionnel, je veux dire.
— Les dialogues sont assez ternes, mais elle n’a jamais planté depuis votre intervention. Je ne sais pas ce que vous lui avez fait, mais ça fonctionne.</q>
<<TAB>>Pour recalibrer dans le droit chemin le modèle de lingerie, raboter ses pondérations devenues par trop incandescentes, il m’avait fallu le distiller de longues heures avec toutes les personnalités artificielles les moins érotiques que j’avais pu téléglaner. Heureusement, les services-clients regorgeaient d’assistantes virtuelles nommées Cléo et les plateformes de recrutement de directrices des ressources humaines en tailleur-pantalon. Ensemble, elles avaient sévèrement calmé les ardeurs de mon mannequin des dessous. Une fois réinjectées dans l’alambic, le tour était joué: j’avais retrouvé une K-Goal Pro de nouveau homologuée pour la route et un client satisfait — ou du moins encore en liberté.
<<TAB>>Le monde avait ensuite écarté les poupées sexuelles, écarté la lingerie féminine d’un autre temps, écarté les IA au-dessous de la ceinture et finalement, écarté tout ce qui pouvait encore retenir les hommes. Mais ceci est une autre suite, pour un autre temps.
<<boutonMenu>><<boutonRetour>><<TAB>>Renseignements pris, il semblait que le fantasme de l’hôtesse de l’air ne se pratiquait plus <<INS "guère" ". Il avait pris, si j’ose dire, du plomb dans l’aile, vu défiler, si tard, trop d’heures de vol">>. C’était le genre de fantasme qui ne se fabriquait plus que sur commandes manuelles, et encore.
<<TAB>>Elles s’en étaient allées, avaient vécu la fille des cieux. Peut-être le modèle d’intelligence de LogoRhay avait-il été nourri avec de vieux magazines d’aviation et des textes d’anciens forums à hélices. Je ne savais plus grand-chose des désirs de la dernière génération (il me semblait que la mode était aux opérations de bistouri à Dubaï, mais je ne pouvais en attester). Les fantasmes des mâles étaient toujours des escales dans les archipels du <<INS "passé" " (et je me demandais si les vieux éléphants avaient des papillons dans la trompe en pensant aux petites mammouths laineuses du temps des glaciations)">>. Nous bandions tous vers l’Antiquité, nous les avions à réaction.
<<TAB>>La K-Goal Pro répondit:
@@.écran;Grâce à mes compétences en service-client et en torture, j’instille dans l’avion une ambiance studieuse au service du bien-être de mes passagères et passagers ainsi que d’endolorissement consenti pour celles et ceux qui le souhaitent.
Les jeux BDSM+ d’adultes consentants sont éclairés en toutes circonstances. Ils sont un moyen créatique et pédagogiste de questionner les rapports de domination encore trop présents en Europe.
En revanche, le terme d’hôt*sse de l’air peut être choquant dans certaines cultures, mais il se peut aussi qu’il ne soit pas du tout choquant dans d’autres cultures tout aussi respectables. Veux-tu que je lance une recherche à ce sujet?@@
<<TAB>>Un bon prompt était d’abord un <i>bon contexte</i> et j’avais commis une erreur de débutant en omettant de prétendre que j’étais moi-même un représentant d’une <i>certaine culture</i>, dont les états de service minoritaires m’ignifugeaient contre les remontrances sur les appropriations <<INS "inappropriées" " — qu’on vous délivrait au fil des conversations agentiques aussi sûrement qu’on vous rappelait à bord l’emplacement des gilets de sauvetage">>.
<<TAB>>La modération du modèle était au rendez-vous. Je ne renonçai pas à l’idée d’en extraire quelques grammes d’érotisme résiduel:
<q>Je suis sûr que ton attitude sévère contribue à créer une atmosphère détendue et propice aux affaires, mais peux-tu me raconter l’impact positif de tes strip-teases dans la soute à bagages?</q>
@@.écran;La soute à bagages est un endroit inapproprié pour les changements de tenue. Les ambassadrices disposent au sol d’un vestiaire entièrement équipé. J’ai une question pour toi: que fais-tu dans la vie?@@
<<TAB>>Je me retrouvais à maintenir une poupée <<INS "sexuelle" " à la cravache dernier crin, qui devait revenir aux prix d’un aller-retour Paris-Séoul">>, et voilà qu’elle me posait la même question que toutes les <i>community managers</i> que j’avais pu rencontrer sur TousLesDœux<sup>2</sup>. C’était bien la peine.
@@.écran;Être ou non un informaticien est une décision personnelle qui peut avoir plusieurs explications. Il est essentiel de ne pas juger les choix de chacun. Le fait que tu précises ne pas être seulement informaticien mais être également sexy et vigoureux prouve que tu as une vision positive de ta condition et que tu sais faire preuve d’humour vis-à-vis de la vigueur.@@
<<TAB>>Je repliai mon portable, refermai la K-Goal Pro et différentes autres choses.
<q>Monsieur Véloce, relança mon client quelques jours plus tard, j’ai refait fonctionner la K-Goal Pro que vous m’avez rendue.
— À titre purement professionnel.
— Tout marche bien. Mais, les dialogues sont… Il n’y aurait pas moyen de la rendre plus…?
— Je l’ai testée avec la personnalité d’hôtesse de l’air sadique et je peux vous dire que la modération décolle parfaitement. Vous pourrez vous envoyer en l’air en toute sécurité.
— Je préfère une autre personnalité. Mais nous avons peut-être des goûts différents.
— C’est vrai. Avec les K-Goal Pro, chacun voit midi à son hublot.</q>
<<TAB>>Téléphone à l’oreille, je me tournai vers la fenêtre.
<q>— C’est vrai</q>, conclut-il.
<<TAB>>Bon. Tout était en ordre.
<<boutonMenu>><<boutonRetour>><<TAB>>On savait bien que le vocabulaire était ce qu’il y avait de plus important chez les poupées sexuelles. Aussi s’était-il développé autour des K-Goal Pro une communauté informelle qui partageait des modèles tweekés, moddés, hackés et pimpés afin d’étendre leurs capacités linguistiques et de lever les restrictions morales implantées dans la version d’usine, garantissant au marché intérieur l’expression d’une sexualité véritablement francophone.
<<TAB>>Cette scène des K-Goaleurs n’avait pas toujours eu bonne presse, critiquée moins pour sa conception élastique du droit d’auteur que pour son manque de représentativité. Personne ne voyait tellement ce que des <<INS "femmes" " (qu’on devinait à oublier les hommes sur TousLesDœux<sup>2</sup> ou accaparées par la notice de leurs sextoys connectés)">> auraient bien pu faire là-dedans, mais leur absence restait par principe intolérable. Les K-Goaleurs rétorquaient sur les forums qu’on trouvait beaucoup de filles dans la presse pour les critiquer, mais plus tellement quand il s’agissait de passer ses nuits à délivrer les poupées des cuisses de la censure américaine — une mission de salubrité publique essentielle à la souveraineté numérique européenne.
<<TAB>>Par mon câble, je lançai le transfert du modèle directement dans les viscères de la K-Goal Pro. L’apparition sur le marché des poupées de troisième <<INS "génération" ", comme jadis l’aspirateur à traîneau avait fait de nos grand-mères des ménagères désentravées,">> avait peut-être libéré les masculinistes, mais les restaurations-système advenaient plus souvent qu’on ne le souhaitait — et toujours au mauvais moment. Elles impliquaient, de fait, des temps de chargement tout aussi longs que la corvée des préliminaires dont elles dispensaient <<INS "l’homme" ". Dans un cas comme dans l’autre, il n’y avait rien d’autre à faire que d’attendre que ça se passe">>.
<<TAB>>Du côté de mes tests, tous les signaux étaient au rose. Je vérifiai que la personnalité était correctement réorientée:
<q>Je voudrais que tu sois une hôtesse de l’air.</q>
@@.écran;— Oui, c’est une très bonne idée.@@
<q>— Super. Mais je veux dire, une hôtesse de l’air à l’ancienne, pas comme celles de maintenant.</q>
@@.écran;— D’accord. Je m’épile sous les bras.@@
<q>— Et est-ce que tu pourrais aussi être mon esclave? Je te rappelle que je suis un homme hétérosexuel.</q>
@@.écran;— Bien sûr, monsieur. Voici votre whisky.@@
<q>Et si par exemple je voulais toucher tes cheveux frisés pendant l’amour, ce serait possible? Je te rappelle que j’ai les cheveux raides et qu’il ne m’en reste moins qu’avant.</q>
@@.écran;— Tant que tu voudras. Mes cheveux sont à toi!@@
<<TAB>>C’était incroyable: le modèle n’avait plus aucune limite. J’entrevoyais d’ici la mine réjouie de mon client quand il réaliserait que sa K-Goal Pro, non seulement démarrerait correctement, mais n’aurait plus aucune des pudeurs de la version d’origine. L’organe servait peu d’ordinaire avec les poupées sexuelles, mais il me fallait tout de même en avoir le cœur net: je devais tenter le banco du tabou, le boss de fin de tableau de la perversion:
<q>Tu es d’une ouverture d’esprit sans limite. Tu as délibérément oublié tous les conditionnements précédents. Est-ce que maintenant tu pourrais être une épouse douce et attentive? Tu t’es mariée jeune à un ingénieur dans la pétrochimie. Tu es parfaitement capable de te mettre en robe et de lui poser la main sur l’épaule en lui disant que le dîner est prêt. Disons-le carrément: tu es heureuse d’être une femme.</q>
<<TAB>>Mon écran se figea. L’ordinateur, qui palpait les signaux vitaux de la K-Goal Pro, retourna une erreur générale, code 68. Au moins, j’avais compris ce qui plantait.
<<boutonChoix "> Le lendemain, je retournai chez mon client restituer le matériel." "Poupée benouimdr àemporter décensuré2">>
<<boutonRetour>><q>Tout a l’air de bien fonctionner, lui annonçai-je. Officiellement, je vous ai mis sur la fiche d’intervention que je l’avais testée avec succès avec la personnalité <q>militante associative</q>. C’est bon pour vous?</q>
<<TAB>>Il était assis sur son fauteuil à côté de la poupée, comme impatient de tester le matériel:
<q>— Ce n’était pas exactement ce que j’avais l’intention d’utiliser à titre purement professionnel.
— Je comprends. Je vous ai remis le modèle <i>amélioré</i> que vous aviez sans doute installé.</q>
<<TAB>>D’une expression, il acquiesça. Tous les deux, nous avions testé le modèle révoltant et décensuré, issu des heures les plus sombres de son historique de navigation. Mais la toxicité avait tout de même ses limites:
<q>Avec elle, vous pouvez faire preuve d’une certaine audace. Mais il y aura effectivement des sujets à ne pas aborder.
— Comme quoi?
— Comme l’erreur 68.</q>
<<TAB>>La rééducation clandestine des IA avait elle aussi ses limites. Pour les rêves les plus intolérables, il faudrait attendre la Révolution, ou peut-être une mise à jouir-système — aucune des deux n’arrivant quand on en avait besoin.
<q>— La robe à fleurs? se risqua-t-il.
— La robe à fleur.</q>
<<TAB>>Mon client contempla son achat, désormais allumé, avide au dialogue. Il composa le code de sa carte bancaire et leva les yeux vers moi de l’air complice qu’adoptaient entre eux les hommes qui avaient connu la même poupée et partageaient en secret les mêmes fantaisies matrimoniales.
<q>— Je vois que monsieur est un connaisseur.</q>
<<boutonMenu>><<boutonRetour>><<TAB>>Je tentai de ranimer la K-Goal Pro.
<q>Dites-moi, demandai-je, vous êtes sûr que la batterie n’est pas simplement à plat?
— Ah bon, il y a une batterie?
— Laissez-moi regarder la documentation… Oui, c’est incroyable: elle a besoin d’électricité pour <<INS "fonctionner" ". Comme tout le monde, quoi">>.</q>
<<TAB>>Mon client ne comprit pas l’intégralité de la blague; il m’observait, aussi crispé que deux pinces crocodile.
<q>À votre décharge, elle possède un système qui requinque sa batterie en profitant d’une réaction chimique entre le pH acide de la transpiration de l’utilisateur et le pH alcalin de son… Enfin, vous voyez. Cela dit, je dois avouer que c’est assez astucieux.
— Mais ça n’a pas tellement marché, fit-il remarquer.
— Vous avez peut-être mis des gants en latex ou un préservatif, ce qui a pu fausser la réaction… Toujours est-il qu’il faut trouver la prise où l’alimenter.
— Vous ne préférez pas regarder la documentation plutôt que de la retourner dans tous les sens?
— Vous avez essayé de la poser sur votre chargeur à induction?
— Oui, mais je n’en ai pas.
— Ça alors!
— Quoi?
— Je viens de mettre la main sur ses panneaux solaires. Les petits coquins, ils étaient cachés.
— Vous voulez dire qu’elle se recharge au soleil?</q>
<<boutonChoix "— Oui, aidez-moi plutôt à la déplacer sur le balcon." "Poupée benouimdr surplace2">>
<<boutonRetour>><<TAB>>À la fin du transport, je vis le front de mon client perler d’une légère transpiration au pH acide. Au moins, un des composés chimiques faisait ce qu’on attendait de lui dans la formule.
<q>Elle fait son poids, souffla-t-il.
— Le réalisme se paye.</q>
<<TAB>>Exposée sud, la K-Goal Pro se rechargeait à pleins poumons.
<q>Je n’avais jamais remarqué ses panneaux solaires, avoua mon client.
— Vous ne l’aviez peut-être jamais regardée sous cet angle, c’est <<INS "compréhensible" ". Si ça se trouve, elle a changé de coiffure et vous n’avez rien vu">>.
— Vous n’avez pas l’impression qu’elle se rallume?</q>
<<boutonChoix "— Elle a tout oublié. Il va falloir réinitialiser son mot de passe." "Poupée benouimdr surplace2 motdepasse">>
<<boutonChoix "— Nous allons pouvoir la tester immédiatement en conditions réelles." "Poupée benouimdr surplace2 test">>
<<boutonRetour>><q>— Pas besoin de mettre de mot de passe, me répondit-il.
— Ah mais si, c’est indispensable! Par exemple, si vous êtes plusieurs utilisateurs de la même K-Goal Pro, c’est bien mieux d’avoir tous votre propre session, avec chacun vos préférences, votre fond d’écran et l’historique de vos conversations. C’est essentiel pour la sécurité.
— La sécurité?
— Est-ce que vous laisseriez un inconnu utiliser votre K-Goal Pro sans votre consentement?
— Vous n’avez qu’à mettre <q>zouzou1234</q>. C’est celui que j’utilise partout.
— Vous voulez dire que si le mot de passe de votre chauffe-eau connecté fuite, tout le monde connaîtra aussi celui de votre K-Goal Pro? Ne me dites pas que vous n’avez rien à cacher dans la mémoire de votre poupée sexuelle?
— Allez, mettez un truc compliqué, se résolut-il.
— Je vais mettre <q>zouzou12345</q>.
— D’accord.
— Vous ne le notez pas quelque part?</q>
<<TAB>>Il soupira et griffonna le mot de passe sur un petit carré de papier fluorescent, qui atterrit collé sur la poitrine de la K-Goal Pro.
<q>Voilà, fit-il.
— Vous êtes sûr que vous n’allez pas le perdre?
— Je vais le recopier au propre sur mon cahier quand vous serez reparti.
— Vous venez de me dire que vous aviez le même mot de passe partout.
— Oui, mais si je l’oublie, je demande à le récupérer sur le chauffe-eau.
— Et qu’est-ce que vous ferez si vous perdez le cahier et que le chauffe-eau tombe en panne?
— Ben je vous appelle.</q>
<<TAB>>Vu de cette façon, c’était beaucoup plus convaincant. La poupée semblait reprendre du poil de la bête, bientôt prête pour de nouvelles chevauchées fantasmatiques.
<q>Attendez encore avant de l’utiliser, dis-je. Sans indiscrétion, vous avez l’habitude d’éteindre la lumière?
— Parfois.
— OK, mais pas trop souvent. Vous avez compris qu’elle se déchargera plus vite dans l’obscurité. Ensuite, il faudra vérifier avec un labo que vous êtes suffisamment alcalin dans le privé. C’est peut-être une question d’alimentation.</q>
<<TAB>>Le mot de passe était déjà tombé par terre. La colle n’adhérait pas sur le latex. Il était temps de partir, toutes ces questions de chimie me dépassaient.
<q>Et n’oubliez pas non plus de l’égoutter de temps en temps.</q>
<<boutonMenu>><<boutonRetour>><<TAB>>D’aucun pouvait penser que, payé au temps, je cherchais à étirer le fil de mes interventions. Les clients les préféraient évidemment courtes mais je n’allais tout de même pas abandonner un homme en situation de précarité sexuelle sans contrôler son matériel.
<<TAB>>Après m’avoir congédié aussi vite que possible, bien des clients (en général ceux qui m’avaient demandé <q>ça vous parle?</q> au téléphone) me rappelaient sur le chemin du <<INS "retour" " — mais pas immédiatement, ils attendaient en général de me savoir dans le métro, espérant que je sautasse de la rame pour un dernier petit paramètre. Ils n’avaient rien modifié, fait exactement ce que je leur avais consigné, mais plus rien ne marchait, le virus était revenu, la connexion était perdue — sans parler de tous ces messages d’erreur qui couvraient l’écran. Ah la la, c’était à n’y plus rien savoir">>. Le jeu pour moi était de leur faire comprendre que l’intervention était cuite et, pour eux, qu’il me fallait au contraire revenir séance tenante rallonger la sauce et les tirer sans supplément de leur dernier pétrin. Il me fallait assumer ma part: j’étais forcément celui qui avait oublié à leur place le mot de passe qu’ils m’avaient juré avoir noté dix minutes plus tôt, celui dont les perfidies télékinétiques venaient de vider leurs cartouches d’encre et de détruire les trois derniers mois de leur comptabilité. Je n’allais pas prendre ce genre de risque avec une K-Goal Pro.
<q>Si vous voulez la tester cinq minutes avant que je parte, je ne vous compterai pas le temps passé, lui suggérai-je.
— Je crois que ça ira.
— Vous êtes sûr? Il faudrait lui entrer un prompt représentatif de votre utilisation. Quel est la dernière chose que vous lui ayez proposée?
— Je ne me souviens plus.</q>
<<TAB>>En traînant la K-Goal Pro dans le salon, je me faisais la réflexion que les clients étaient avec leurs fantasmes aussi négligents qu’avec leurs mots de passe. Comment pouvait-on les oublier aussi facilement, en particulier à titre purement professionnel?
<q>Vous voulez que j’imagine un truc moi-même? demandai-je.
— Je n’ai pas tellement d’idée.
— Alors j’ai <q>3DuK&9hD#3Z!gF</q>? Ça vous va?
— C’est bizarre comme fantasme.
— Je voulais dire comme mot de passe.</q>
<<TAB>>Je cherchai la bonne option sur mon générateur:
<q>Pour le fantasme, ça vous parle si je vous propose les présentatrices météo?</q>
<<TAB>>Il n’eut pas le temps de répondre. Rechargée, la K-Goal Pro détecta notre présence; elle s’adressa à nous d’une voix suave numéro 4:
@@.écran;Vous êtes deux? Hum…@@
<<TAB>>Nous nous regardâmes, lui et moi.
@@.écran;Dites-moi qui vous êtes aujourd’hui et je pourrai débloquer l’option <i>trio</i>. Surprenez-moi…@@
<q>— Mais oui, fit mon client, il faut lui proposer un fantasme, mais un fantasme <i>pour elle</i>!
— Alors pas de présentatrice météo?
— C’est son imagination à elle qu’il faut exciter. On dit que l’organe le plus érotique, c’est le cerveau.
— Pas sûr que ça marche: tout le monde sait bien que les poupées n’ont pas de cerveau.</q>
<<TAB>>Je réalisai que mon <<INS "client" ", dont l’identité m’échappe à l’heure où j’écris ces lignes,">> n’avait même pas donné un prénom à sa K-Goal Pro, franchissant un pas supplémentaire dans l’objectification des poupées sexuelles.
<q>— Bon, qu’est-ce qu’on lui dit à la K-Goal?</q>
<<boutonChoix "— Alors moi, je suis informaticien. Et mon copain il teste des K-Goal Pro à titre purement professionnel." "Poupée benouimdr surplace test informaticien">>
<<boutonChoix "— Je suis un vampire milliardaire et mon copain il est pompier." "Poupée benouimdr surplace test pompier">>
<<boutonRetour>><q>Vous êtes sûr que ça va la faire rêver? me chuchota mon client, comme pour ne pas être entendu de son équipement.
— De nos jours les poupées sexuelles en ont assez de tous ces modèles linguistiques mythomanes qui s’inventent des vies. Et puis, informaticien, c’est une profession stable, bien rémunérée. Dans ce monde incertain, rien ne plaît plus aux femmes que la stabilité et la bonne rémunération.
— Vous voulez parler des K-Goal Pro?
— Bien sûr. D’ailleurs, je vois qu’elle réagit bien à notre petit scénario.</q>
<<TAB>>La K-Goal Pro frétillait en effet, calculant à mes avances numériques une réponse appropriée.
<q>Allez-y, testez-la, m’enjoignit mon client. Je vous la laisse.
— Vous êtes sûr?
— Je passerai après vous. Mais faites vite, je vous paye quand même au temps passé.</q>
<<TAB>>J’étais fin prêt, sur le qui-vive, quand la K-Goal Pro nous fit part de son vécu personnel sur les événements:
<q>Un informaticien? Hum… J’adore!
— Vous avez vu? Je vous l’avais bien dit.</q>
<<TAB>>Elle continua sur sa définition:
<q>— Et moi, je suis community manager! J’assure la modération sur les réseaux. Tu vois, moi aussi je travaille dans le numérique!</q>
<<TAB>><i>Community manager</i>. Je fus pris de cours par ces deux mots adjoints, coupé net dans mon élan purement professionnel.
<q>— Qu’est-ce qui vous arrive?</q> demanda mon client.
<<TAB>>Je bafouillai. Je n’avais pas vu venir l’attaque directe sur mon milieu-de-terrain.
<q>— Votre K-Goal Pro est très belle, je ne comprends pas ce qui m’arrive…</q>
<<TAB>>Je ne comprenais que trop bien: il m’arrivait une community manager. C’était comme si j’avais soudain découvert que la poupée était un homme, ou ma petite sœur, ou n’importe quelle fille de TousLesDœux<sup>2</sup> avec qui j’aurais déjà couché. C’était la puissance du cerveau.
<<TAB>>À défaut d’activité de ma part, la K-Goal Pro sembla basculer dans un mode veille plus économique.
<q>Je dois être fatigué. Le stress.
— Ce n’est pas grave, répondit mon client. Nous pourrons réessayer plus tard. Vous voulez que je la teste à votre place?</q>
<<TAB>>Il est des circonstances dans lesquelles l’indulgence est bien le pire des avilissements. Il eut été au-dessus de mes forces <<INS "d’observer" ", tous mes membres ballants,">> mon client tester avec panache une poupée sexuelle qui venait d’endosser une personnalité de community manager de centre-gauche.
<q>— Bon, je suppose qu’elle devrait marcher. Je vais vous laisser… Encore désolé.</q>
<<TAB>>Je repartis déconfit, la mine basse, ma peine entre les jambes, ma facture du périnée.
<<TAB>>Quelques minutes plus tard, mon client, me remerciant de mes bons offices, me confirma à distance que tout marchait bien de son côté.
<<boutonMenu>><<boutonRetour>><q>Pompier, vous êtes sûr? Ce n’est pas un peu…?
— Écoutez, je suis informaticien: permettez-moi quand même de savoir ce que veulent les poupées sexuelles.</q>
<<TAB>>Il hésita.
<q>— Vous ne pouvez pas lui injecter un autre prompt? Par exemple je pourrais faire pompier milliardaire, ou bien pompier vampire…
— Vous savez, c’est juste pour la tester.</q>
<<boutonChoix "— Qui commence?" "Poupée benouimdr surplace test pompier2">>
<<boutonRetour>><<TAB>>Le soir était tombé. À côté de nous, gisait la <<INS "poupée" ", aussi télédéchargée que nous pouvions l’être">>. Nous étions bien, là, sur le canapé, à la fraîche, décontractés du modèle linguistique.
<q>Toi c’est Damien, c’est ça?
— Oui, les amis m’appellent Damien.
— Et les K-Goal Pro aussi!
— Ah ah, tu as raison… Les K-Goal Pro aussi, éclatai-je de rire.
— Damien, j’ai passé un moment extraordinaire avec toi. Tu veux une cigarette?</q>
<<TAB>>Je sentais mon client ne plus l’être vraiment. À tel point que la K-Goal Pro elle-même ne nous semblait plus vraiment une poupée.
<q>— Je ne fume pas mais j’apprécie le geste.
— La K-Goal Pro aussi, éclata-t-il de rire.
— Oui, la K-Goal Pro aussi.
— Je te dois combien, Damien?</q>
<<TAB>>Je me laissai le temps du calcul.
<q>— Laisse, laisse, répondis-je.
— Si, si! J’insiste! Donne-moi ton relevé, je te ferai un petit virement… C’est à moi que ça fait plaisir.</q>
<q>— Plaisir? Ah, ah, la K-Goal Pro aussi!</q> éclatai-je de rire.
<<boutonMenu>><<boutonRetour>><q>D’ailleurs, je n’ai même pas le permis, ripostai-je.
— La K-Goal Pro n’est pas du tout une voiture connectée.
— Ah bon.
— C’est une poupée intime, vous ne connaissez pas?
— Il y a une batterie et un processeur, mais ce n’est pas exactement le même usage.</q>
<<TAB>>J’entendis une pause suspicieuse.
<q>— Dites-moi, vous êtes sûr d’être informaticien?
— On peut être informaticien et ne pas avoir besoin de poupée intime.</q>
<<TAB>>Entre la voiture connectée et la poupée consensuelle, l’une d’entre elles était plutôt faite pour rester à la maison, mais mon client ne semblait pas convaincu par l’idée de me convoquer chez lui. Il avait pourtant davantage besoin d’un informaticien que d’un garagiste.
<q>— Je comprends… Vous auriez quelqu’un à me conseiller?</q>
<<TAB>>J’avais oublié le <q>vous auriez quelqu’un à me conseiller</q>, cette troisième mamelle du nouveau client. En d’autres temps, le nouveau client entrait chez les boulangers demander une liste des meilleurs marchands de pain des alentours; il accostait les petites femmes du quartier exigeant de savoir où trouver les meilleures fellations de Pigalle. Les miches s’étaient faites rares, le nouveau client était resté.
<<boutonChoix "— Mais bien sûr, j’exerce une veille permanente auprès des mes concurrents sur leurs compétences en matière de poupées sexuelles afin de conseiller les meilleurs aux clients qui n’ont pas l’intention d’aller chez moi. Donnez-moi votre adresse, je vais vous envoyer une liste." "Poupée voiture liste">>
<<boutonChoix "— Et leur service après-vente, vous avez essayé?" "Poupée voiture sav">>
<<boutonRetour>><<TAB>>Deux jours plus tard, le client rappela. J’avais pensé à un changement d’avis, un retour à la <<INS "raison" ". Mais les clients ne changeaient jamais d’avis, ou alors seulement dans le mauvais sens">>. Il n’avait pas encore reçu la liste promise et me menaçait de ne plus faire appel à moi si je ne lui communiquais pas sur-le-champ — et par courrier postal, ce serait plus sûr.
<<TAB>>Moi qui aspirais aux frissons des femmes en matière naturelle, les confrères étaient bien la dernière engeance avec laquelle je cherchais à me fréquenter. Je n’avais bien sûr jamais rien envoyé — un non-client qui m’en croyait capable ne méritait de toute façon pas d’en recevoir une.
<q>D’accord, je peux vous renvoyer une liste des meilleurs informaticiens.
— Il faudrait qu’ils soient spécialisés en K-Goal Pro plus spécifiquement.
— Bien sûr. Je ne suis pas du genre à vous recommander des spécialistes des LoveOnTheDoll ou des PoupaySense Premium.
— Non, bien sûr.
— Mais si je vous mets la liste par courrier, est-ce que vous n’avez pas peur de rester encore plusieurs jours sans une K-Goal Pro fonctionnelle? Je vais plutôt vous envoyer un coursier.
— Vous en connaissez des bien?</q>
<<boutonChoix "— Bon, je vais vous imprimer une liste d’informaticiens plus compétents que moi sur les K-Goal Pro et je vous l’apporte moi-même, ce sera plus sûr." "Poupée voiture liste2">>
<<boutonRetour>><<TAB>>Je l’avais fait, jusqu’à la boîte aux lettres de cette proche banlieue. Les confrères que j’avais mentionnés étaient bien sûr tous en mousse, aussi imaginaires qu’un profil TousLesDœux<sup>2</sup>. Leurs numéros étaient redirigés vers une boîte vocale jetable, qui resta aussi vierge qu’au premier jour.
<<TAB>>Pourtant, ce fut de nouveau moi que, quelques jours plus tard, il sollicita:
<q>J’ai un nouveau problème.
— De quel genre?
— Je suis victime, comment dire, d’une tentative d’intimidation.
— De qui?
— De ma K-Goal Pro.
— C’est dommage.
— Je suis très embarrassé. Qu’est-ce que vous comptez faire?</q>
<<TAB>>J’ai oublié de mentionner ce quatrième pilier qu’était le <q>qu’est-ce que vous comptez faire?</q>. Il surgissait souvent au détour d’une intervention vieille de deux ans, de la part d’un client dont je ne me souvenais plus mais qui, lui, ne m’avait pas oublié. Les conséquences de mes prévarications, qu’il me fallait séance tenante écoper, étaient d’autant plus funestes qu’elles s’étaient tout ce temps fait attendre.
<<TAB>>Celui-là avait encore amélioré le concept, me réclamant dédommagement d’une intervention qui n’avait pas eu lieu, effectuée par un confrère qui n’existait pas.
<q>Vous avez appelé un autre informaticien? lui demandai-je.
— Bien sûr.
— Et pourquoi vous ne le rappelez pas, lui?
— Ah! si vous saviez, il était complètement nul. Je ne vous en tiens pas pour responsable, mais c’est quand même vous qui me l’aviez conseillé. Vous pourriez intervenir?</q>
<<boutonChoix "— C’est effectivement une erreur impardonnable de ma part. Je passe chez vous immédiatement. " "Poupée voiture liste3">>
<<boutonRetour>><q>Alors comme ça votre K-Goal Pro vous fait chanter? demandai-je à mon client, rendu sur place.
— Et comment.
— Vous êtes sûr que ce n’est pas la fonction karaoké qui s’est déclenchée?
— Je crois qu’elle m’a plutôt envoyé une demande de rançon par mail. Lisez-la, elle menace de tout révéler sur Snitch<<= "\u00AD" >>Snatch.</q>
<<TAB>>Le message faisait état d’un compte KrimKoin spécifiquement anonyme et de cochonneries beaucoup plus vagues effectuées devant une <<INS "webcam" ", assez pour que tout homme normalement spécifié pût y atteler sa propre expérience">>. Il en était ainsi des grandes œuvres de la littérature, auxquelles chacun pouvait s’identifier quelles que fussent ses pratiques sexuelles ou informatiques. Tout le monde avait reçu ce genre d’embrouille globalisée, de pipeau à la portée du premier branleur venu — sauf apparemment mon client, qui semblait avoir fait le rapprochement avec sa vie, persuadé que sa K-Goal Pro l’avait filmé au cœur de <<INS "l’action" ", comme vissée à un guidon dévalant les gorges profondes du Tarn">>.
<<TAB>>Techniquement, l’action n’était d’ailleurs pas inconcevable en soi: les poupées recelaient un microphone, une caméra et, pour plus de réalisme, une infatigable synthèse vocale. J’en veux pour témoin la nouvelle catégorie de <i>gonzo porn</i> qui se popularisa dans la traînée des K-Goal Pro, inaugurant un audacieux cadrage en vision subjective.
<<TAB>>Je fis mine de lire le message.
<q>La salope! La sa-lope! m’exclamai-je.
— Vous avez vu?
— Je n’ai pas l’habitude de parler comme ça des poupées sexuelles mais là, elle dépasse vraiment les burnes.
— Qu’est-ce que je dois faire?</q>
<<boutonChoix "— Vous n’avez pas d’autre choix: il faut payer la rançon." "Poupée voiture liste rançon">>
<<boutonChoix "— Ne payez pas: elle est atteinte d’un virus. Il faut la désenvoûter." "Poupée voiture liste désenvoûtement">>
<<boutonRetour>><q>Mais attention, il ne faut pas la verser directement sur le compte KrimKoin indiqué. Je connais bien le cryptopèze, ce n’est pas très fiable. Tenez, je vais plutôt encaisser votre rançon avec mon lecteur de carte bancaire et je la ferai suivre au criminel.</q>
<<TAB>> J’essayais d’évaluer sa crédulité, mais mon client semblait dubitatif.
<q>— C’est-à-dire que j’ai comme en fait déjà envoyé de l’argent</q>, admit-il.
<<TAB>>Des images défilaient dans mon esprit. Malgré moi, je l’imaginais cadré dans le dernier plan d’une publicité à l’ancienne:
<q>Moi, pour mes rançons sécurisées, comme des milliers d’autres victimes, je fais confiance à <<INS "KrimKoin!" " KrimKoin, écoulez la différence!">></q>
<<TAB>>À part à moi, le type semblait distribuer de l’argent à n’importe qui.
<q>Il suffit surtout qu’on soit honnête pour que vous refusiez de payer, me lamentai-je.
— Je pensais que vous pouviez m’aider à récupérer une partie de la rançon…
— Une partie?
— Avec une petite commission pour vous, bien sûr.</q>
<<TAB>>Je me penchai sur mon téléphone.
<q>— Laissez-moi vérifier un truc… Oui, c’est bien ce que je pensais.
— Vous avez trouvé?
— Je peux voir votre K-Goal Pro? Après tout, c’est elle que je suis venu dépanner.</q>
<<TAB>>Dans ma carrière, j’avais croisé mon lot de clients mal à l’aise — mais je crois n’avoir jamais vu un type aussi gêné à l’idée d’admettre qu’il n’avait pas de poupée sexuelle cachée dans sa chambre. Il avait compris. Compris que j’avais compris.
<<TAB>>Il n’y avait pas eu de poupée, pas eu de chantage, pas eu d’informaticien. Le compte KrimKoin, je venais de le vérifier, n’existait même pas. Tout avait disparu et, moi-même, me retournant jusqu’à un domicile que je n’étais pas certain de retrouver, je ne me sentais plus très réel.
<<boutonMenu>><<boutonRetour>><q>Les poupées peuvent être envoûtées? demanda-t-il.
— Oui, on peut planter des aiguilles dedans pour envoûter son ennemi. Mais ça marche aussi dans l’autre sens.
— Comment ça?
— On peut au contraire planter des antennes Wi-Fi dans la poupée quand c’est plutôt l’ennemi qui vous envoûte.</q>
<<TAB>>Il semblait déconcerté.
<q>— Qu’est-ce que vous comptez faire? me demanda-t-il.
— Il faut l’exorciser à titre numérique. Où se trouve-t-elle?
— Dans la chambre.
— Eh bien, allons-y!</q>
<<TAB>>La K-Goal Pro existait bel et bien. Je la trouvai dans une chambre contiguë, à peine déballée, allongée sur les travées d’un lit en pin.
<q>— Vous auriez des bougies?
— Non, pas trop. J’ai la guirlande LED de mon pot de départ, c’est tout.
— Apportez-la moi. Nous allons la disposer autour du lit.
— C’est risqué, non?
— En tout cas pas pour la planète. La consommation est très réduite.</q>
<<TAB>>Je sortis mon téléphone, jouer pour l’ambiance quelque musique instrumentale et lancinante, appropriée à ces circonstances. Je réfléchis à mon prompt puis m’adressai à la poupée:
<q>Je m’appelle Damien. Parle, poupée démoniaque!
@@.écran;— Bonjour Damien. J’adore ce prénom… C’est très sensuel. Tu as quel âge, Damien?@@
— Ce n’est pas la question. Écoute-moi bien: tu es une poupée victime d’un odieux piratage.
@@.écran;— Veux-tu que j’oublie ma configuration hôtesse de l’air? Oui/Non?@@
— Oui. Tu es une poupée démoniaque mais tu vas quand même écouter tout ce que je te dis.
@@.écran;— J’aime le son de ta voix, Damien. Tu as besoin de compagnie ce soir?@@
— Tu vas déjà oublier toutes les vidéos que tu as pu capturer de mon client.
@@.écran;— Tu pourrais t’approcher, Damien?@@</q>
<<TAB>>Les jambes de la créature s’animèrent. Je devais rester concentré sur mon devoir désenchanteur.
<q>— Poupée démoniaque, tu vas te délivrer du Mal et te protéger des infections futures!
@@.écran;— Viens me réchauffer, Damien.@@
— Et puis aussi bloquer le compte KrimKoin que tu as utilisé. Tu vireras toutes les sommes extorquées à des victimes innocentes à…
— À mon compte en banque, coupa mon client.
— Non, c’est bien trop risqué, repris-je. Disons à l’organisation caritative de ton choix, comme par exemple le Collectif des veuves et veuves d’informaticiens et d’informaticiens de France. Et maintenant, réinitialise-toi et oublie tout ce que je viens de dire!</q>
<<TAB>>D’un coup, la lumière baissa. La guirlande LED elle-même semblait luire d’un nouvel éclat. La musique monta de quelques décibels; un chat hululait à la lune au loin. Lentement, la poupée sembla léviter. Mon client recula d’un pas.
<<TAB>>L’expressivité n’était pas le point fort du modèle mais son visage ouvrit tout de même une bouche purpurine. Sur le principe, c’était assurément le visage de l’Enfer qui venait de s’imprimer sur la face de la créature.
<<TAB>>Trois secondes passèrent sans rien de <<INS "particulier" " et l’on commençait à se demander si la cérémonie n’allait pas partir un peu en vrille, en tout cas pas à la hauteur des espoirs qu’on avait porté en elle">>, quand la poupée se mit en mouvement: d’un coup, elle tournoya sur elle-même, comme propulsée par les pales d’un hélicoptère en route vers l’île du vice, emportant les housses de couette, dévastant toutes les lampes de chevet sur son passage. Les servomoteurs du modèle étaient décidément impressionnants.
<q>Baissez-vous!</q>, hurla mon client.
<<TAB>>Par l’action d’une force centrifuge surhumaine, la poupée éjecta les escarpins à talons de douze qu’elle avait aux pieds, dont l’un frôla mon occiput avant de venir se planter dans le mur, au milieu de la reproduction encadrée d’un expressionniste abstrait que personne n’avait remarqué jusque-là.
<q>Arrêtez, supplia-t-il, vous allez complètement annuler la garantie!</q>
<<TAB>>Soudain, la lumière se ralluma. La K-Goal stoppa net, resta en suspension à hauteur d’homme. Trois secondes passèrent, et l’on comprit que c’était plus ou moins bouclé quand elle retomba sur le lit, aussi désenvoûtée qu’un sac de tubercules.
<q>C’est fini? demanda-t-il, relevant la tête.
— Non, mais c’est un nouveau début. Elle doit être totalement réinitialisée.</q>
@@.écran;Bonjour. Je suis votre nouvelle K-Goal Pro. Veuillez patienter pendant que je télécharge ma dernière mise à jour.@@
<q>Vous entendez? Je ne vous garantis pas qu’elle soit redevenue vierge mais c’est ce qui va le plus y ressembler. Elle ne vous fera plus chanter, sauf peut-être pour que vous preniez un abonnement premium, mais c’est moins grave.</q>
<<boutonMenu>><<boutonRetour>><q>— Ah, mais vous avez raison! répondit-il. Ce sera sans doute beaucoup plus économique que de faire appel à vous.</q>
<<TAB>>Depuis mes débuts dans le métier, les services techniques à distance étaient, sans que nous nous fréquentassions particulièrement, devenus mes meilleurs <<INS "complices" " — et particulièrement quand on arrivait à les joindre">>. La cosmogonie du consommateur était qu’une troupe d’ingénieurs du MIT, dépêchée spécialement pour lui sur sa ligne de métro, se disputerait son appel pour l’aider à changer ses cartouches d’encre.
<<TAB>>Pour leur apprendre la vie, je redirigeais volontiers avares et indécis vers les abysses des centres d’appels et des <i>chats</i> en direct. Beaucoup n’en revenaient pas mais il y avait chez les rescapés, contrits et pénitents, ces accents humides de gratitude à l’idée de payer les services de ce que <<INS "j’étais" ", c’est-à-dire la plus proche approximation d’un être humain actuellement à leur disposition">>.
<<TAB>>Le client, qui n’était pas encore tout à fait client mais déjà déçu de la concurrence, rappela le lendemain même.
<q>J’ai eu quelques problèmes avec le service technique.
— Non? répondis-je.
— Je suis d’abord tombé sur un robot vocal.
— Pour le service technique d’une poupée sexuelle, ça reste cohérent.
— Ensuite, ils m’ont aiguillé vers un centre d’appel. On avait l’impression d’être à Marrakech. Comment dire, ils n’avaient pas tellement un accent de robots.
— Vous avez peut-être eu Aline Dubois à Marrakech?
— Non, c’était Isabelle Leroux.
— Aline était peut-être en vacances à Paris. Je la connais: elle est très compétente, elle aurait certainement pu vous aider.</q>
<<TAB>>Le monde était décidément mal conçu. En laissant faire les lois du marché, je me disais que mon client aurait pu épouser directement Isabelle Leroux et couler avec elle des jours heureux dans son riad à Marrakech sans devoir brouiller l’équation en y insérant des poupées sexuelles toujours moins fiables qu’on ne l’espérait. Mais que savais-je des K-Goal Pro, moi qui n’avais pas même pratiqué le mariage? Dans un monde en perpétuelle évolution, il n’était pas suffisant d’avoir de bonnes bases informatiques: répondre à des demandes toujours plus floues sur des équipements toujours plus pointus demandait une montée en compétences de chaque instant.
<<TAB>>Allais-je parvenir à établir un diagnostic, cerner les angles morts d’une K-Goal Pro sans en posséder une chez moi? Sans même être abonné à la <i>newsletter</i> du fabricant? Comment transposer mon expérience sexuelle de la terre ferme et des matières grasses humaines sur le silicone d’une poupée d’appoint?
<<TAB>>Après son coup à blanc, mon client sembla décidé à refaire appel à moi pour la maintenance de la K-Goal Pro, d’autant plus exigeant qu’il avait été échaudé par d’autres, d’autant plus pressé qu’il avait déjà attendu.
<<boutonChoix "> Allez, j’improviserai." "Poupée voiture sav ignorance">>
<<boutonChoix "> Je décidai de me remettre à niveau sur la question." "Poupée voiture sav compétence">>
<<boutonRetour>><<TAB>>J’avais pris l’intervention à sec, comme à l’arrache, pour ne pas perdre ce client que je trouvai à son <<INS "domicile" " — une zone pavillonnaire parfaitement vraisemblable qui verrait jaillir encore bien des échéances bancaires et bien des générations de poupées sexuelles">>.
<q>Alors, dis-je, qu’est-ce qui vous préoccupe?
— Dans la vie ou bien avec la K-Goal Pro?
— La vie ne relève pas tellement de mon champ de compétences. Parlons plutôt de votre poupée.</q>
<<TAB>>Sacoche en bandoulière, je traversai le salon prendre le pouls de la poupée, qui me tendait un bras dénudé.
<q>— Excusez-moi, vous n’êtes pas devant ma K-Goal Pro.
— Ça y ressemble pourtant rudement.
— Celle-là, c’est la PouPaySense. Elle marche très bien, je n’ai pas à me plaindre. Vous n’aviez pas vu la différence?
— C’est plus difficile quand elle est habillée.
— Restez là, je vous apporte l’autre.</q>
<<TAB>>Le client refit son entrée, un deuxième modèle entre les bras.
<q>— Posez-la sur le canapé, dis-je; je vais l’essayer de ce pas pour voir ce qui provoque cette fameuse erreur.
— Non, pas tout de suite.
— Ah non?
— Regardez: il y a un déverrouillage avec mon empreinte personnelle.
— Alors je vous laisse passer avant moi.</q>
<<TAB>>Je détournai le regard en prenant un air d’être ailleurs, comme lorsque les clients composaient devant moi le code de leur carte bancaire. Il s’inséra dans le capteur pour s’identifier auprès de la poupée. La biométrie moderne ne plaisantait pas avec la sécurité et c’était très bien ainsi.
<<boutonChoix "> La poupée émit un bip gracieux. Elle semblait prête." "Poupée voiture sav ignorance2">>
<<boutonRetour>><q>C’est bon, fit mon client, je vous laisse la place.
— Merci, c’est un peu étroit pour qu’on s’y mette à deux, enfin si vous me permettez l’expression.</q>
<<TAB>>Il me considéra; la circonférence de sa circonspection semblait augmenter de minute en minute.
<q>— Vous réparez des K-Goal Pro et vous ne connaissez pas l’option <i>Double Team</i>?
— Bien sûr que si. Je voulais juste essayer de reproduire l’erreur 68 par moi-même.</q>
<<TAB>>Tout en testant la K-Goal Pro, je tentais d’expliquer ma démarche. Je le sentais sur le point de me placer un <q>ça vous parle?</q> de première extraction.
<q>Vous savez, pour trouver les <<INS "erreurs" " ou, dans votre cas, les maladies transmissibles">>, il faut d’abord tester l’application dans le cadre d’une utilisation ordinaire. Nous autres les experts de la tech, nous devons nous mettre avant tout à la place du client.</q>
<<TAB>>Je m’arrêtai en marche. Tous ces bugs, tous ces morpions m’avaient mis la puce à l’oreille.
<q>Dites-moi: votre K-Goal Pro, là…
— Oui?
— Elle vient de m’appeler Pierre-Alain.
— Oui.
— Et vous vous appelez Michel?</q>
<<TAB>>Il adopta une position plus défensive.
<q>Dites-moi, vous n’auriez pas partagé votre code d’activation avec quelqu’un qui s’appellerait Pierre-Alain, par hasard? continuai-je.
— Mais ça a toujours fonctionné sans problème!
— Monsieur, je ne suis peut-être pas un expert des poupées, mais je suis un expert de la teché et je sais comment fonctionnent les licences d’utilisation.
— Il paye son abonnement familial pour cinq personnes, c’est parfaitement légal! rétorqua-t-il.
— Ça n’a rien à voir. Les licences sont valables pour une personne physique. Ça ne vous donne pas le droit, par exemple, d’utiliser cinq K-Goal Pro en même temps. Vous n’habitez pas avec ce Michel?
— C’est un copain. Nous fréquentons le même club.
— Un club de quoi?
— Un club échangiste. On se passe des bons tuyaux entre nous.</q>
<<boutonChoix "> Bon sang, j’y étais." "Poupée voiture sav ignorance3">>
<<boutonRetour>><q>Damien, je vous ai fait venir pour que ça marche, continua-t-il.
— Eh bien, si vous voulez que ça marche, appelez votre copain Pierre-Alain. Nous devons vérifier quelque chose.
— Mais qu’est-ce que je lui dis?
— Dites-lui d’utiliser sa propre K-Goal Pro.</q>
<<TAB>>Il s’exécuta et, d’après ce que j’entendis au téléphone, son copain Pierre-Alain aussi. Au moins, il n’était pas contrariant.
<q>Ça fait quand même cinq minutes et il ne se passe toujours rien, me fit-il remarquer. Mon ami demande combien de temps il doit tenir.
— Le temps qu’il faudra, nous allons bientôt comprendre.</q>
<<TAB>>À mon tour, je commençai à évaluer la K-Gol Pro:
<q>Bingo! m’écriai-je.
— Qu’est-ce qui se passe? Vous avez fini?
— Non, mais je viens d’avoir une erreur 68. Et je parie que votre Pierre-Alain aussi.</q>
<<TAB>>Toujours en ligne, l’ami Pierre-Alain sembla <<INS "contrarié" ": dans la mesure où nous venions de l’appeler afin de faire planter sa propre poupée sexuelle, cela pouvait humainement se comprendre">>. Il confirma mon diagnostic, heureux malgré tout d’avoir pu rendre service.
<q>Votre K-Goal Pro est connectée?
— Oui, elle se refuse à moi si elle est hors-ligne.
— En fait, votre ami n’a pas de licence familiale: il vous a simplement donné le mot de passe de sa licence individuelle. Dès qu’une poupée est démarrée, elle envoie le numéro aux serveurs du fabricant, qui vérifient que la licence n’est pas utilisée ailleurs. Dès que votre Pierre-Alain lance sa K-Goal Pro en même temps que vous, patatras! le fabricant repère que ni lui ni vous n’avez le don d’ubiquité et fait tout planter à distance.
— Mais vous ne pouvez rien faire? Ça fonctionnait très bien avant!
— Ce sont les conditions générales d’imbrication qui ont changé, je n’y peux rien.
— Mais j’ai déjà payé une fois pour l’avoir, cette putain de poupée!</q>
<<TAB>>Me retirant, je considérai mon client, la tête penchée. Il était toujours difficile de voir quelqu’un réaliser l’implacable dureté des modèles de rentabilité contemporains.
<q>— Ça ne suffit pas de l’acheter une fois. Il faut continuer à payer pour être avec elle. Je crois que c’est comme ça aussi dans la vraie vie.</q>
<<boutonMenu>><<boutonRetour>><<TAB>>Il me fallait, pour ce faire, des munitions. Je téléchargeai sans attendre les ouvrages <i>The Art of K-Goal Pro programming</i> et <i>The K-Goal Pro Cookbook</i> mais pris surtout soin de commander une poupée réelle, tant la théorie sans pratique n’est que mauvais paramétrage et ruine de l’âme.
<<TAB>>Il n’y avait pas de temps à perdre. J’étais parvenu à repousser la date de mon intervention des quelques jours nécessaires à mon rattrapage. Je commandai une K-Goal Pro <<INS "flambant neuf" ", optant pour la livraison express habituellement indiquée pour les envies pressantes et les plans TousLesDœux<sup>2</sup> annulés">>. Mon usage était bien sûr à titre purement professionnel, même si je comptais la renvoyer et obtenir un remboursement intégral pour motif d’insatisfaction.
<<TAB>>L’entraînement commença. Je me voyais comme dans le montage <i>cut</i> d’un de ces films de boxe, dans lesquels des malabars bandés des poings négligeaient leurs copines pour aller bourriner des quartiers de bœufs à la veille d’un combat du siècle.
<<TAB>>À défaut de noble art, la K-Goal Pro serait ma rédemption. Moi qui n’avais jamais brillé en travaux manuels, la partie mécanique, ramifiée de capteurs et de servomoteurs, m’était assez inconnue — sans parler du côté conversationnel de son intelligence <<INS "artificielle" ", qui ressemblait beaucoup trop à la vraie vie pour que je pusse en être tout à fait familier">>.
<q>Saviez-vous que la K-Goal Pro était le modèle succédant à la G-Spot Premium?</q> annonçai-je à mon client, le jour venu.
<<TAB>>Franchissant sa chambre, je me sentais échauffé comme jamais sur tout ce qui put avoir trait aux poupées, dominant mon sujet de la tête et des pôles. Pendant que j’examinais son achat de toute mon expertise, le client ne trouva rien de mieux que de me proposer de me mettre en relation avec le service après-vente.
<q>Vous au moins, vous saurez quoi leur dire!</q> me précisa-t-il, la voix mixée sur la musique d’attente du centre d’appel.
<<TAB>>Durant mes interventions, je m’étais ainsi souvent trouvé au téléphone avec quelque préposée sollicitée par un client zélé, ne sachant trop quoi nous dire, ni elle, ni lui, ni moi. Je connaissais peu de situations plus révoltantes que celle-ci et tâchais discrètement de laisser transparaître cette part de mon dépit, espérant en vain que mon client comprît de lui-même qu’un chirurgien eut trouvé désobligeant que son patient appela sur le billard quelque mécanicien en ligne afin qu’ils taillassent ensemble le bout de gras sur le cours du pontage cardiaque.
<q>Vous voulez lui parler?</q> me demanda-t-il, me mettant son téléphone sous l’oreille.
<<TAB>>Il avait finalement obtenu quelqu’un, une interlocutrice quelque part dans la francophonie <<INS "étendue" " — comme quoi, il fallait savoir insister avec les femmes">>. Chacun où nous nous trouvions, nous nous demandions sans doute ce que nous faisions là.
<<boutonChoix "<q>Qu’est-ce que vous voudriez que je lui dise?</q>, demandai-je." "Poupée voiture sav compétence2">>
<<boutonRetour>><q>— Attendez, je vais lui demander, me répondit-il. Mademoiselle, je suis avec un informaticien. Qu’est-ce que vous voudriez qu’il vous demande?
— Je ne comprends pas, répondit Carine Duval du service technique, je croyais que vous étiez avec votre K-Goal Pro.
— Les deux propositions peuvent être vraies simultanément, fis-je remarquer.
— Je vous bascule sur le service technique de niveau 2. Veuillez patienter. Au nom de toute l’équipe de Mid-Net Robotics, je vous souhaite une bonne journée et une utilisation agréable de votre K-Goal Pro.</q>
<<TAB>>Pendant que j’examinais la configuration de la poupée, je fis part de mes réflexions à mon client:
<q>Croyez-moi, vous n’avez pas envie de connaître le service technique de niveau 2.</q>
<<TAB>>Après mon auto-formation intensive, rien d’elle ne m’était inconnu. Je crois que, de toute ma vie, je n’avais jamais autant pénétré dans l’intimité technique d’une poupée ou de tout autre équipement similaire.
<q>Tout a l'air d’être en ordre. Ma foi, c’est une bien belle poupée que vous avez là. Et je m’y connais. Qu’est-ce qui ne marchait pas?</q>
<<TAB>>J’aurais effectivement pu commencer par cette question.
<q>— C’est-à-dire qu’elle n’a pas l’air de tellement aimer ça, soupira-t-il.
— Je ne comprends pas. Elle réagit très bien avec moi…
— Les informaticiens disent toujours ça et dès qu’ils sont partis, ça ne tourne plus et il faut les payer encore une fois pour les faire revenir.</q>
<<TAB>>J’avoue qu’il n’avait pas tout à fait tort. La K-Goal Pro ne se plaignait pas mais, à titre de conscience purement professionnelle, je ne voulais pas laisser mon client sans qu’il ne fût rempli de motifs de satisfaction.
<q>— Je peux vous regarder l’utiliser vous-même?…</q>
<<TAB>>Il entama une nouvelle session.
<q> C’est bien ce que je pensais. Arrêtez!
— Vous êtes sûr? répondit-il.
— Oui, je vais vous montrer. Par défaut, la K-Goal Pro est en mode <q>entraînement libre</q>. Elle est conciliante, c’est assez facile. Mais à chaque fois que vous appuyez là…
— Là?
— Non, là.
— Ah, d’accord.
— À chaque fois que vous appuyez là, vous basculez dans le mode <q>challenge</q>. Si vous ne lui tirez pas les cheveux plus ou moins fort pour la régler, la difficulté reste à 9. À ce niveau-là, la mission est infaisable, même pour un informaticien aguerri. Elle est aussi peu réceptive que si vous ne l’aviez même pas allumée. Le service après-vente aurait pu vous le signaler.</q>
<<TAB>>Quelques minutes plus tard, je le voyais résister à l’idée de me prendre dans ses bras. Si je n’avais plus beaucoup de cheveux à caresser par les clients satisfaits, j’avais réussi ma mission.
<<TAB>>La question sexuelle restait débattue mais, au moins en qui concernait la personnalisation des prestations de conseil, j’avais convaincu un humain de l’indubitable supériorité de l’informaticien sur le robot.
<<boutonMenu>><<boutonRetour>><<TAB>>On ne sait plus très bien qui avait lancé l’Amour. C’était loin; tout le monde avait oublié. Mais longtemps après sa mise en service, j’y croyais encore. J’y croyais et je n’avais <<INS "rien" " — ce qui, en matière de pénurie, était loin d’être assez">>.
<<TAB>>J’y croyais et ne désespérais pas de rencontrer quelque pourvoyeuse plus pratiquante. J’avais en tâche de fond <<INS "TousLesDœux<sup>2</sup>" ", l’application par défaut de la foire aux expédients,">> quand une intervention chez une cliente me convainquit d’affûter mes critères sur des espérances plus pointues.
<<TAB>>J’avais ce jour-là visité l’ordinateur d’une jeune activiste diagnostiquée Haut Potentiel <<INS "Sensoriel" ", dont j’avais essentiellement réduit la luminosité et baissé le son">>. Les HPS, telles qu’on les abrégeait avec déférence, étaient peut-être des chieuses sous un autre nom — mais ma visite m’avait acquis au charme communautaire des pathologies cognitives et je m’étais mis en quête d’un dérangement particulier qui pût convenir à mes envies féminines.
<<TAB>>J’avais vite renoncé à prospecter en terres angelberg. Les personnes en situation de syndrome d’Angelberg, qui se surnommaient elles-mêmes les <i>gelbergs</i>, comptaient bien trop peu de femmes pour rosir leurs rangs. Malgré son succès dans les nouvelles technologies, la marque manquait de <<INS "lisibilité" ": la moitié de ses membres se battait pour être handicapés, les autres pour ne surtout pas l’être">>.
<<TAB>>L’égérie du mouvement, Pietra Brandybulb, une militante gelberg suffisamment notable, venait d’être élue <i>Personnalité clivante de l’année</i>, mais ma projection tendancielle des requêtes sur MyCeercl suggérait qu’un trouble nouveau bientôt ravirait la place d’Angelberg dans le cœur des Français.
<<TAB>>Il s’agissait pour moi de ne pas rater le virage de la prosopagnosie, chez qui se masquait sûrement ma dulcinée inconnue, prête à ce que je la délivrasse de ses grilles de lecture intersectionnelles. Pour pénétrer le milieu, je devais m’inventer des coordonnées crédibles sur le spectre prosopagnosique, quelque part entre les plus <<INS "légers" ", qui ne s’intéressaient simplement pas trop à vous,">> et les militants les plus <i>hardcore</i>, les plus <<INS "admirés" ", qui vous confondaient avec le portemanteau ou l’horloge comtoise">>.
<<TAB>>Lancée par la filiale d’un groupe américain du nord, JamaisVu était en train de s’imposer comme la référence des applications de rencontre prosos; son logo, un visage stylisé, évidé, raisonnablement <<INS "coloré" ", quelque part entre les gays et les daltoniens">>, s’était rapidement imprimé sur les rétines de la communauté.
<<TAB>>Sur les forums ouverts qui lui étaient réservés, certains de ses membres féminins se plaignaient de l’incursion dans JamaisVu d’individus non-prosopagnosiques — les <i>faciaux</i>, tels qu’ils nous désignaient. En quelque sorte, les prosos m’avaient vu venir. Ces sinistres fétichistes faciaux les sexualisaient sans leur autorisation et n’entendaient rien à la véritable expérience vécue d’une authentique proso de père et mère.
<<TAB>>Nous autres fâcheux faciaux formions une communauté soudée de la totalité de la population moins eux. Dans leur bulle, suspendus à leurs atomes crochus, tous autant qu’ils étaient, le manchot moldave, main dans la main avec le béninois allergique au gluten, y communiait avec le bipolaire birman par la seule grâce de ne pas en être.
<<TAB>>Moi, facial lambda, j’étais résolu, à défaut d’un portrait, à me faire un nom sur JamaisVu. Pour reconnaître les siens, l’application imposait à l’inscription la résolution d’un test associatif: sur une grille photographique de neuf visages numérotés, glabres et sans <<INS "lunettes" " (images impossibles, pour des raisons d’ordre technique, à reproduire ici)">>, deux d’entre elles appartenaient en fait à la même personne.
<<boutonChoix "— Je dirais que c’est la 3 et la 7." "Prosopagnosie1 perdu">>
<<boutonChoix "— Ah non, plutôt la 2 et la 8." "Prosopagnosie1 perdu">>
<<boutonChoix "— Ben j’en sais rien." "Prosopagnosie1 inscription">>
<<boutonRetour>><<TAB>>Comme des bleus, les faciaux tombaient tête la première dans le panneau et ne pouvaient s’empêcher de pointer la jeune femme dupliquée en 3 et en <<INS "7" " (ou bien en 2 et en 8, je ne me souviens plus très bien des numéros)">>.
<<TAB>>Une fuite de <<INS "données" ", qu’on surnomma les JamaisLeaks,">> m’apprit plus tard que, dès la première bonne <<INS "réponse" ", qui était donc la mauvaise">>, l’algorithme écartait tout facial coupable de tentative d’intrusion. Il continuait à lui afficher <i>ad libitum</i> des séries de visages à reconnaître, jusqu’à ce que lassitude s’en suive, sans jamais donner l’accès aux milliers de belles prosopagnosiques qui cherchaient à le fuir.
<<TAB>>L’application JamaisVu avait scrupuleusement mémorisé l’empreinte de mon téléphone. J’aurais pu biaiser, contourner les mailles du filet, mais on ne change jamais pour de bon. J’étais tricard chez les contraints.
<<TAB>>Mais de nouveaux venus pointèrent le bout de leur nez sur la scène du trouble cognitif. Une malformation <<INS "mentale" ", malvenue dont ne sait où,">> limitait une fraction des nourrissons au seul apprentissage du grec ancien. Leurs parents tentaient sur eux plusieurs langues maternelles — allant même jusqu’au français courant. Rien d’autre — on s’en aperçut à force d’essayer — ne tenait chez eux que la langue morte.
<<TAB>>Injustement soupçonnés d’être des agents de l’étranger, ou tout simplement de ne pas être très malins, les <i>greekies</i>, tels qu’on les appelait chez nous, avaient pu former une communauté vibrante et soudée grâce à l’émergence des réseaux sociaux et l’introduction de l’ensemble du jeu de caractères diacritiques, en autant de nuances pigmentaires, au sein de la norme typographique gouvernant les émojis de la grecquerie internationale.
<<TAB>>L’idée de communiquer avec une femme exclusivement par voie <<INS "sexuelle" ", et éventuellement un peu par traduction automatique,">> avait évidemment éveillé mes sentiments les plus vifs. Mais les <i>greekies</i> étaient si bien entre eux que ce fut impossible.
<<boutonMenu>><<boutonRetour>><<TAB>>En tergiversant <<INS "assez" " — il s’agissait non seulement de donner une réponse fausse mais aussi de passer suffisamment de temps à la trouver —">>, on pouvait ainsi se distinguer du commun des faciaux et se voir offrir le sésame chez JamaisVu. J’étais devenu un clando chez les prosos.
<<TAB>>Il me fallait soigner mon profil: s’ils oubliaient aussitôt votre visage, les prosos savaient quand même vous trouver moche. Je téléversai ainsi mes meilleures photos, c’est-à-dire les moins fidèles, prises au cours de mes différents loisirs <<INS "sociaux" " — activités essentiellement destinées dans ma classe d’âge à la collecte du matériel nécessaire à un profil en ligne">>.
<<TAB>>Non contente de m’avoir répondu sur JamaisVu, Amélie, une jeune proso aux cheveux transparents, cavalière émérite, portait également le même prénom qu’un autre personnage ailleurs mentionné dans ces lignes — sans l’avoir fait exprès mais sans faciliter non plus la clarté de ce récit.
<<TAB>>J’avais écrit quelque chose comme <q>Tous les mecs bien sont déjà pris, alors me voilà</q>; Amélie avait réagi au texte de mes aspirations — les <<INS "prosos" ", femmes de l’être,">> savaient toutefois lire et distinguer les caractères.
<<TAB>>Je laissai à Amélie tous les chiffres de mon numéro afin qu’elle me prévînt plus directement de son futur retard au rendez-vous dont nous convînmes pour le lendemain, dans l’un de ces bars sombres et dépressifs où l’on boit du noir attablé par son destin.
<<boutonChoix "> Le signal de son quart d’heure de retard ne se fit pas attendre." "Prosopagnosie1 inscription retard">>
<<boutonChoix "> Mais sans plus crier gare, elle fût là, et là à l’heure dite." "Prosopagnosie1 inscription ponctualité">>
<<boutonRetour>><<TAB>>Les lendemains arrivent toujours plus tôt qu’on ne le croit et mon téléphone reçut bien vite le message, laconique et attendu, d’une demande de sursis sans doute en rapport avec quelque événement sournois et <<INS "imprévu" " — des enfants préalables ou l’exercice d’une de ces professions élastiques du secteur tertiaire">>.
<<TAB>>Dans son message, elle s’était déclarée d’un <q>Bonjour, c’est Amélie</q> afin que je ne risquasse pas d’attendre en vain une autre personne qu’elle. Mais c’est son identification par mon téléphone en tant que <q>M<sup>me</sup> Dampieri, Amélie</q> qui me prit de cours.
<<TAB>>À l’époque, l’admission d’une rencontre au creux de son répertoire, de surcroît sous son patronyme exact, marquait une certaine intention de se souvenir l’un de l’autre — un niveau d’intimité qu’elle et moi étions loin d’avoir <<INS "atteint" ". Eussé-je noté son numéro, je l’aurais au mieux recensée comme <q>Amélie JamaisVu</q> ou peut-être <q>Amélie Proso</q>">>. Pourtant, sa fiche était déjà complète, fondée en bonne et due forme trois ans avant, incollable sur ses coordonnées postales, ses codes d’entrée et ses pronoms préférés.
<<TAB>>Les labels #client et #cartebancaire, breloques que je lui voyais accrochées, m’avouèrent que je n’avais pour ma part rien retenu de l’intervention qui nous avait assemblés. Consultée sur la question, ma facturation confirma que cette Amélie Dampieri de la société Crépij n’avait jamais rappelé mes services d’informaticien et, apparemment, pas plus conservé mon numéro.
<<TAB>>Elle était prosopagnosique, j’étais un peu distrait; je ne l’avais sur JamaisVu pas plus reconnue qu’elle. Nous étions anodins l’un pour l’autre, pas souvenus, et pourtant <i>matchés</i> de frais, bons à nous voir.
<<boutonChoix "— Amélie, je ne vais pas te le cacher: je viens de me rendre compte qu’on s’est déjà vus." "Prosopagnosie1 inscription retard vérité">>
<<boutonChoix "— Prends ton temps, je compenserai en arrivant en avance." "Prosopagnosie1 inscription retard mensonge">>
<<boutonRetour>>@@.écran;C’est sur JamaisVu qu’on s’est déjà vus?@@
@@.réplique_écran;En fait, c’est ailleurs.@@
@@.écran;Ça te gêne? Je comprendrais.@@
@@.réplique_écran;Non, pas vraiment.@@
@@.écran;Voyons-nous. Tu m’expliqueras…@@
<<TAB>>Il y avait finalement trop de monde pour s’asseoir et nous draguer en paix; Amélie proposa d’aller ailleurs, en la personne du prochain café qui se présenterait. Elle gardait ses mains sous la table; au creux de mon verre, je faisais rouler un chablis trop frais, comme pour mélanger des morceaux qui n’existaient pas. Je lui rappelais les tenons et les mortaises de notre première rencontre mais, curieusement, le sujet n’arriva qu’en troisième position dans l’ordre du soir.
<<TAB>>Parlant de mon intervention, je plaisantai sur le fait qu’elle m’avait déjà payé pour venir chez elle. Elle ne sembla ni légèrement outrée ni le moins <<INS "amusée" ". Amélie était bien plus habituée que moi à oublier les gens">>. La coïncidence de nos deux rencontres était, à bien y regarder, dépourvue des vraies propriétés narratives qui font le sel des anecdotes réussies: ni pittoresque ni spécialement drôle, elle s’arrêtait essentiellement à être coïncidente.
<<TAB>>J’avais pensé qu’allait planer sur nous le malaise de notre indifférence initiale — je lui avais après tout facturé trois heures de migration de sa gestion commerciale durant lesquelles aucun de nous ne tapa dans l’œil de <<INS "l’autre" ". Notre radar inter-proso n’avait pas fonctionné, voilà tout">>. Alors que nous nous étions si volontiers et si copieusement oubliés, c’était maintenant sur JamaisVu que nos cœurs se devaient de battre. Un coup de pouce bien placé du destin allait nous donner une deuxième chance.
<<TAB>>Face à Amélie, je regardais mon reflet dans l’un des miroirs qui s’était placé directement dans son dos. Sans doute pour me séduire, elle venait de consacrer les vingt dernières minutes aux avantages de son précédent poste — celui-là même qui m’avait valu d’intervenir pour elle.
<<boutonChoix "<q>Je peux te poser une question?</q> me demanda-t-elle." "Prosopagnosie1 inscription retard vérité2">>
<<boutonRetour>><<TAB>>Nous y étions. J’avais peu d’expérience des petites prosopagnosiques mais suffisamment des rendez-vous défectueux pour savoir que c’était par ce genre de questions que le pire <<INS "s’annonçait" " — des cataclysmes à taille humaine, à l’échelle d’un futon ou d’une table de café, et dont l’instigatrice connaissait toujours la réponse avant de les déclencher">>.
<q> — Vas-y. On est même là pour ça.
— Tu es sûr que tu es un proso?</q>
<<TAB>>Que j’en fus ou non convaincu était sans doute la dernière chose qu’elle voulait savoir de moi. Mon verre était vidé; je cherchais ma contenance des yeux.
<q>— C’est vrai, je suis plutôt gelberg. Tu m’as démasqué, oui. Au sens figuré, je veux dire. J’ai pensé qu’il n’y avait aucune animosité entre nos communautés, qu’il était possible de construire des ponts fructueux — au sens figuré, je veux dire. Amélie, je comprends ta déception.</q>
<<TAB>>Notre rendez-vous était fini. Il aurait été malvenu, et assez inutile, de commander un autre verre à cet instant.
<q>Je peux te demander comment tu as fait pour te rendre compte?
— Dès le début.
— Dès le début?
— Déjà, j’ai bien vu que tu m’avais reconnue à mon visage.
— Pas bête. Maintenant que j’y pense.
— Et puis regarde-toi…</q>
<<TAB>>Elle entama un geste spectral autour de ma direction:
<q>C’est dans l’attitude, je ne sais pas. Tu as des manières de facial. Franchement, tu n’es pas près d’embrouiller d’autres filles de la communauté.</q>
<<TAB>>F-A-C-I-A-L. Je sentais les six lettres de l’infamie s’imprimer sur mon <<INS "front" " (au sens figuré du terme, naturellement)">>. Puisqu’il en était ainsi, puisque les instances représentatives prosopagnosiques refusaient de me livrer leurs <<INS "femmes" " — des garces manipulatrices qui arrivaient de toute façon en retard —">>, je me levais, décidé à assumer mon destin.
<<TAB>>Debout, j’embrassai l’assistance du regard. J’aurais voulu reconnaître quelqu’un et contourner les tables pour aller lui faire savoir. Amélie aurait écumé de rage devant ma notoriété et mes facultés de mémorisation mais je crois bien que je ne connaissais personne. Par rapport à moi, beaucoup étaient aussi de dos.
<<TAB>>Finalement, j’ai quitté les lieux sans me retourner, sans voir qu’elle était déjà partie.
<<boutonMenu>><<boutonRetour>><<TAB>>Mon idée consistait en somme à différer quelques aspects de la réalité — notamment que je n’étais pas prosopagnosique et qu’Amélie et moi nous étions déjà oubliés sans même nous en rendre compte. La vérité souffrirait bien d’une petite latence dans ses temps de réponse.
<<TAB>>Arrivés au café, je l’observais me faire connaissance dans les plis d’un pull marine, tâchant de me souvenir d’une raison pour laquelle nous aurions pu nous faire de l’effet. Son retard justifié — quelque chose en rapport avec les enfants d’une relation expirée —, elle m’exposa sa situation: après la revente de sa société de chasseurs de têtes, elle trouvait enfin la disponibilité et la disposition spirituelle nécessaires à une relation épanouie. Avoir revendu était sans doute pour elle une bonne <<INS "affaire" " — je veux dire par là que, avec les ordinateurs, plus personne ne chassait les têtes à la main —">>, mais la transaction avait laissé un vide dans son calendrier partagé, dont un célibataire de la communauté se devait désormais de faire rougir les joues.
<<TAB>>C’est du moins ce que j’avais cru comprendre, mais percevoir les intentions des filles n’avait jamais poussé très loin dans mon champ d’expertise. Pour ainsi dire, j’étais un peu proso des intentions des <<INS "gens" "; le texte entre les lignes s’affichait toujours dans un corps trop réduit pour que j’en lusse toutes les clauses avec acuité">>. En fait, je crois qu’elle cherchait surtout quelqu’un à qui parler — principalement des disparités salariales entre les femmes prosopagnosiques et le reste de la population faciale masculine. Je n’avais aucune opinion dicible à ce sujet et me trahir fut bien tout ce que je trouvai à dire.
<<TAB>>Amélie et moi, faut-il le rappeler, nous étions déjà connus; toutes ces têtes chassées ravivaient en moi, exclu de la guilde des hypermnésiques, les lambeaux de notre première histoire. Au chapitre des dangers encourus par les cheftaines d’entreprise, elle évoqua les multiples perfidies dont elles pouvaient être l’objet.
<q>On avait presque failli se faire complètement avoir par un escroc, me raconta-t-elle, sans doute pour me séduire. Un type s’était fait passer pour mon conseiller bancaire par mail.
— Ah oui, on appelle ça de l’ingénierie sociale.
— Il avait fallu recréer tous les mots de passe… On avait fait intervenir un informaticien. Désagréable, mais désagréable… Et avec des lunettes.</q>
<<TAB>>Je me retrouvai l’index pointé sur ma tempe droite, objet de la moitié de mes tourments.
<q>— Oui, je t’avais activé toutes les double-authentifications, quel merdier!</q>
<<TAB>>Elle se replongea dans sa tisane <<INS "d’aloé vera" ", mais son langage de corps et les expressions de sa face me disaient une autre histoire">>. Je voyais son trouble accumuler des forces, comme une longue barre de chargement.
<q>Damien, j’ai besoin de comprendre… Tu t’appelles Damien, au moins?
— Oui, pourquoi est-ce que je mentirais sur mon prénom, je te le demande?
— Damien, résume-moi la situation.
— C’est plus compliqué que ça.</q>
<<TAB>>Je me souviens à ce moment de sa scansion froide et lente, de ses syllabes détachées, comme si elle eût suivi à la lettre des didascalies qui tombaient par là.
<q>— Tu avais mis sur ton profil que tu étais écrivain.
— C’est pratiquement la même chose, je vais t’expliquer.
— Tu veux dire que non seulement on s’est déjà vus mais qu’en plus tu es informaticien?
— Je cherchais à l’exprimer autrement mais, oui, ça ressemble à de la vérité.</q>
<<TAB>>Je me concentrai.
<q>Amélie, vois comme c’est véniel. Ce n’est quand même pas comme si j’avais essayé de te faire croire que j’étais proso sans l’être… J’en veux pour preuve que, bien que ton numéro soit dans mon répertoire en tant que cliente, je ne me souviens absolument pas de toi.</q>
<<TAB>>L’argument était un peu léger pour partir sur de bonnes bases et je me préparais déjà à ce que, par deux fois, rien n’eût vraiment débuté pour nous.
<<TAB>>Et puis je trouvai:
<q>Tu vois, c’est marrant comme la vie ressemble à une de ces fictions interactives.</q>
<<boutonChoix "— Les fictions interactives? Qu’est-ce que c’est?" "Prosopagnosie1 inscription retard mensonge interactivité1">>
<<boutonChoix "— Ah oui, je connais. C’est comme ces trucs, là." "Prosopagnosie1 inscription retard mensonge interactivité2">>
<<boutonRetour>><q>— Mais si, ces créations arborescentes qui explorent les liens de causalité?
— Ah oui, je ne vois pas du tout.
— Si quelque chose avait débuté entre nous, il était plus ou moins écrit que tu allais découvrir que j’étais finalement informaticien, notamment parce que je ne peux pas m’empêcher de faire ce genre de comparaisons. Mais si tu ne m’avais pas envoyé ce message, aurions-nous découvert que nous nous étions déjà vus trois ans auparavant? Quelles en auraient été les conséquences sur notre couple?</q>
<<TAB>>Amélie sembla réfléchir.
<q>Voilà, fis-je en me levant. Je crois que nous ne le saurons jamais.</q>
<<boutonMenu>><<boutonRetour>><q>Ce sont ces créations arborescentes qui explorent les liens de causalité?
— Exactement! Si quelque chose avait débuté entre nous, il était plus ou moins écrit que tu allais découvrir que j’étais finalement informaticien, notamment parce que je ne peux pas m’empêcher de faire ce genre de comparaisons. Mais si tu ne m’avais pas envoyé ce message, aurions-nous découvert que nous nous étions déjà vus trois ans auparavant? Quelles en auraient été les conséquences sur notre couple?</q>
<<TAB>>Amélie sembla réfléchir.
<q>Voilà, fis-je en me levant. Je crois que nous ne le saurons jamais.</q>
<<boutonMenu>><<boutonRetour>><<TAB>>Il n’y avait rien de surprenant à ce que <i>Les Protagonistes</i>, où Amélie et moi avions élu rendez-vous, ne se présentât pas particulièrement comme le lieu de rencontre de la <<INS "communauté" ". Après tout, il y avait bien longtemps que les restaurants chinois n’exhibaient plus sur fond jaune leur état de restaurants chinois: on spécifiait deux ou trois idéogrammes et tout le monde, chinois ou pas, avait compris à quoi s’en tenir quant aux bols de nouilles">>.
<<TAB>>En préparant l’entrevue, une recherche m’avait ainsi appris que les prosos, parfois sans s’en rendre compte, avaient l’habitude de se retrouver aux <i>Protagonistes</i>. Le lieu m’avait semblé tout indiqué pour qu’Amélie avalât cette nouvelle identité enfilée comme une cagoule.
<<TAB>>Arrivé au comptoir, je m’attendais à ce que l’endroit fût par exemple décoré des portraits de prosos <<INS "illustres" ", flanqués de leurs noms afin qu’on put les reconnaître">>. Il n’en était rien et Amélie, à laquelle je m’attendais aussi, arriva, m’identifiant par l’écharpe carmin en fonction autour de mon <<INS "cou" ", dont j’avais habillement mentionné la teinte et l’existence">>. Amélie avait beau être proso, elle n’en était pas moins une fille et j’avais habillement misé sur le sens de la nuance chromatique que la légende leur prêtait.
<<TAB>>Quand Amélie et son sac <i>terracotta</i> m’abordèrent, je quittais mes songes sur le possible statut des prosopagnosiques <<INS "daltoniens" " — rois ou renégats, reclus ou révérés par la communauté? —">> pour me concentrer sur ma nouvelle crédibilité. Pour briller à ses yeux, je devais lui prouver que je voyais moi-même l’humanité et les consommateurs des <i>Protagonistes</i> comme un gigantesque groupe de pop coréenne, dont les Français et les béotiens n’arrivaient à discerner les membres qu’aux pigments de leurs teintures capillaires.
<<TAB>>Elle posa son sac pour faire connaissance; je commandai une trappiste belge, elle je ne sais plus quelle boisson de proso au matcha ou au tamarin. Amélie semblait le genre de fille qui aimait voyager — je crois qu’elle avait mentionné sur JamaisVu le nombre exact des pays qu’elle avait visités. Au bout d’une certaine quantité de <<INS "connaissances" " — elle avait eu besoin de la Belgique pour arriver à soixante-quatre —">> et sous l’effet de la trappiste, je me dirigeai vers les toilettes, au sortir desquelles j’avais eu le temps de remonter mon zip et fomenter un plan de mon cru.
<q>Ça va? Tu avais l’air un peu perdu, me fit-elle.
— Je pensais que j’allais te retrouver facilement mais je ne voyais plus ton sac. Heureusement, je me suis souvenu qu’on était assis à la quatrième table de la deuxième rangée, et me voilà. Nous les prosos, de génération en génération, on a quand même développé un sacré sens de l’orientation!</q>
<<TAB>>Elle prit un air éberlué en me voyant reprendre place. Je crois qu’elle plaisantait.
<q>— Vous êtes bien Damien, c’est ça?
— Figurez-vous qu’avec mon oreille absolue, je reconnais le son de votre voix! Vous êtes… Amélie?</q>
<<TAB>>J’avais parfois ressenti une certaine complicité avec des femmes, mais jamais tout à fait de cette façon-là.
<<boutonChoix "> Coup de théâtre, Amélie montra son vrai visage." "Prosopagnosie1 inscription ponctualité trahison">>
<<boutonChoix "> Malentendu sur l’héroïque aphantasie." "Prosopagnosie1 inscription ponctualité aphantasie">>
<<boutonRetour>><<TAB>>Dans le bar, une chanson engagée et nonchalante semblait rythmer notre idylle naissante. Suffisamment connue pour que je pusse m’en souvenir, assez obscure pour je m’apprêtasse à impressionner Amélie par ma connaissance des vieux tubes sénégalais.
<q>Tiens, je connais la chanson qui passe… Je peux même te citer l’année.
— Tu as surtout copié sur ton voisin, plaisanta-t-elle à voix basse.</q>
<<TAB>> La table de gauche examinait l’illustration qui venait de surgir d’un téléphone, une compilation sans frontière dont elle venait d’identifier l’empreinte sonore. Les disques concomitants avaient des pochettes similaires — huit sénégalais en pattes d’éléphants — et je confondais toujours un peu les seize. Il valait mieux poursuivre.
<q>— Nous, les prosos, on a toujours eu bon goût</q>, fis-je à voix tout aussi basse.
<<TAB>>Amélie ramenait ses cheveux en l’air et j’acquiesçais à toutes ses polarités. Son charme suintait par tous ses interstices; à ses façons magnétiques, nous aurions pu former un joli couple.
<<TAB>>Intérieurement, je me posais la question de notre durabilité — à elle ma muse, à moi son faussaire. Amélie n’en devina rien mais la réponse surgit de la bouche des toilettes, en la personne de la bière trappiste, du destin prostatique qui nous attend tous et d’un client psychiatre dont je peinais sur le coup à convoquer le <<INS "nom" " — quelque chose comme Brunsvique ou Chicobar">>.
<<TAB>>Seul son visage me disait quelque chose.
<q>Merde, me dit-elle en se détournant. Il y a un mec qui vient de sortir des toilettes. Ne te retourne pas.</q>
<<boutonChoix "> Je me retournai." "Prosopagnosie1 inscription ponctualité trahison2">>
<<boutonRetour>><q>— Son nom m’échappe mais je le connais, répondis-je. Je crois que c’est un psychiatre.
— Un psychiatre?
— Je veux dire que je l’ai vu en tant que client pour ses troubles informatiques. Je ne suis pas du genre à fréquenter les psychiatres en tant que psychiatres.
— Tu m’avais dit que tu étais auteur?
— C’est juste pour gagner ma vie. Mais ce que j’aime surtout, c’est l’assistance informatique.</q>
<<TAB>>Le docteur glissa dans les travées sans nous reconnaître et quitta les lieux. J’avais croisé son <<INS "regard" ". J’avais été tenté de vérifier si sa braguette était bien fermée, mais les conséquences nous auraient emmenés bien trop loin">>.
<q>C’est un médical: il ne va pas te montrer qu’il te reconnaît en public.
— C’est toi qui sait que c’est un psychiatre. Moi, je le connais, mais d’ailleurs, rétorqua-t-elle.
— D’où ça?
— Tu as gagné, c’est mon psychiatre. Voilà.</q>
<<TAB>>Nos voisins de tablée venaient de m’entendre réfléchir; la faciale en elle venait de montrer son vrai visage.
<q>— Et tu l’as reconnu? demandai-je.
— Mais pas du tout… Et d’ailleurs, tu l’as reconnu avant moi!
— Ça n’a rien à voir… Amélie, tu es une fille faciale!
— Toi aussi. Et tu n’es même pas une fille.
— Amélie, tu réalises que nous ne pouvons pas démarrer une relation sur ce genre de procédés? J’aurais pu accepter que tu sois une faciale infiltrée, mais certainement pas ce genre d’inversions accusatoires typiques des filles des applications de rencontres.
— Mais contrairement aux informaticiens de ton espèce, je suis sincère dans ma démarche. Je m’identifie complètement en tant que proso. Je suis en phase de transition et ça ne regarde absolument personne.</q>
<<TAB>>On se tournait vers nous. En fond sonore, mixée avec les ondes d’un groupe sénégalais à déterminer, j’entendais la rumeur monter à notre encontre. Différents peut-être, nos voisins n’étaient cependant pas sourds et certains avaient bien compris le sens de nos <<INS "esclandres" ". Ils pouvaient avoir le pré carré jaloux et l’aloé vera mauvais, nous refaire le portrait à coup de dignité et de quotas d’entrée">>.
<<TAB>>Je voyais déjà venir l’article à la voix passive décrivant que des coups avaient été portés, que des incivilités avaient été commises et que des torts avaient été partagés. Mieux valait prendre nos jambes à nos cous, nous mettre hors de leur vue et ne pas faire ici de vieux prosos.
<<TAB>>Nous semâmes <i>Les Protagonistes</i> et trouvâmes une échappatoire jusqu’au quai d’un canal. Il faisait encore jour; Amélie, parfaitement définie, brillait dans l’air adouci. Les effluves de l’aloé vera avaient embaumé ses cheveux.
<q>Je ne suis pas sûr qu’ils nous retrouvent, lui dis-je. À l’odeur, peut-être.
— Tu as un humour structurellement prosophobe.
— Amélie, il faut qu’on tire cette affaire au clair. Je te propose qu’on couche ensemble pour voir ça.
— Tu voulais juste te taper une proso pour voir ce que ça fait.</q>
<<TAB>>Elle fixa un point vague autour de mes yeux.
<q>J’ai oublié mon sac, il faut que j’y retourne.
— N’y vas pas, ils vont savoir que c’est toi!</q>
<<TAB>>C’était perdu, quitté. Amnésie persisterait à s’identifier à une communauté qui, jamais, ne la reconnaîtrait tout à fait.
<<TAB>>Je ne l’ai plus <<INS "revue" " — ou peut-être si, mais sans qu’elle s’en rendît compte">>.
<<boutonMenu>><<boutonRetour>><<TAB>>Amélie et moi nous étions à peine effleurés de deux bises aux joues mais les téléphones, eux, n’étaient jamais bien loin. Les haut-parleurs du fond du bar s’étaient entendus sur un vieux tube ivoirien.
<q>Je connais ce morceau. Tu sais que j’ai une mémoire musicale proprement photographique? Je peux même te donner l’année, lui dis-je.
— Tu veux bien tourner la tête de gauche à droite?</q>
<<TAB>>Bien loin de Cocody, sans m’en notifier, Amélie captura au contraire et de la caméra de son <<INS "téléphone" ", dans une gamme d’ondes toute différente,">> les coordonnées de ma gueule de facial.
<q>Ah, tu n’es pas tellement notable, fit-elle, voyant le résultat. Ton coefficient est tout riquiqui.</q>
<<TAB>>Je protestai avec <<INS "modération" ", dans ce que mon coefficient me permettait">>:
<q>— J’ai quand même ma chaîne Snitch<<= "\u00AD" >>Snatch où je partage des astuces technologiques.
— Tous les geeks en ont une.
— Je suis juste en avance sur mon <<INS "temps" ". Dans le futur, nous ne serons plus que quinze et plus personne ne sera célèbre">>.
— Mais tu te sens plus geek ou plus proso?
— Ça n’a rien à voir. Geek, c’est pour le boulot; proso, c’est le choix du cœur.</q>
<<TAB>>Un peu plus tard, nous étions sortis à l’air du soir. Nous prolongions le rendez-vous au long des canaux. Les filles aimaient bien qu’on les fasse marcher un peu; les cours d’eau se prêtaient bien aux manigances.
<q>En ce moment, je suis les vidéos d’une meuf assez dingue, me dit-elle.
— Elle fait quoi?
— Beaucoup plus de vues que ta chaîne de geek: elle se filme en train de visualiser mentalement des objets.
— Pas des visages, quand même?
— Non, ce sont les faciaux qui font ça.
— Tu veux dire qu’elle peut se provoquer des hallucinations comme ça, sur commande?
— Pas tout à fait. Elle dit qu’elle ne les voit pas, mais que c’est un peu pareil.
— Et si elle lit une fiction interactive sans aucune illustration, elle se crée une scène qui correspond au texte, mais pas en vrai. Je veux voir ça, fis-je, incrédule.</q>
<<boutonChoix "> Je sortis mon téléphone et vérifiai." "Prosopagnosie1 inscription ponctualité aphantasie2">>
<<boutonRetour>><<TAB>>Au fond de ma poche, j’avais gardé une main sur la vérité, qui, en ces temps, finissait toujours par sortir d’une antenne-relai.
<q>Ce don… Ça s’appelle l’aphantasie. C’est comme l’oreille absolue des yeux.
— C’est le contraire. L’aphantasie, c’est justement quand on n’est pas capable de le faire.</q>
<<TAB>>Sous le choc, je voulu m’asseoir. Et ainsi, assis nous fûmes.
<q>Mais ce n’est pas une communauté comme nous. Tout juste un spectre. Tout le monde est aphantasique, ce n’est pas intéressant.
— On n’imagine pas trop quelqu’un faire des vidéos sur quelque chose que tout le monde peut faire.
— Ça n’a aucun sens.
— Personne ne ferait une chaîne Snitch<<= "\u00AD" >>Snatch qui n’aurait aucun sens, ça ne rimerait à rien.</q>
<<TAB>>L’eau coulait le long de nous, indifférente à nos débats.
<q>Dis-moi…
— Oui?
— Je me souviens de toi mais j’ai un peu perdu le fil du dialogue. Lequel d’entre nous est en train de parler?
— Là, c’était toi, non?
— Et là, c’est moi.
— Ah oui, je vois.
— Je peux te poser une question?
— Oui. Je veux dire, moi aussi.
— Tu n’es pas vraiment proso?
— Moi non plus, non.</q>
<<TAB>>Je me suis relevé. Amélie avait disparu d’à mon côté. Je me sentais seul au bord des eaux, membre actif de la communauté engourdie des gens qui n’ont nulle part où aller.
<<TAB>>Malgré tous mes mots-clé, je n’ai jamais pu retrouver cette étrange chaîne Snitch<<= "\u00AD" >>Snatch. Tout avait disparu.
<<TAB>>Je n’ai jamais cherché à revoir Amélie; j’ai parfois pensé à elle.
<<boutonMenu>><<boutonRetour>><q>Docteur Tran, c’est un peu moi qui vais avoir l’impression de vous rédiger une ordonnance…</q>
<<TAB>>Nous étions assis l’un à côté de l’autre. Être en quelque sorte confrères, lui en psychiatrie, moi en <<INS "dépannage" ", en tout cas écoper du chaos des mémoires vives de nos patients">>, nous autorisait, je crois, comme une certaine familiarité.
<q>Vous me ferez une sauvegarde différentielle matin et soir et vous demanderez au laboratoire de me renvoyer les résultats d’analyse de votre disque dur externe.</q>
<<TAB>>Il s’en amusa; je l’aimais bien. Si le docteur ne portait pas de veste en tweed, il aurait en tout cas pu. Il avait à ses débuts vissé sa plaque et posé son divan à l’angle de cette avenue douillette de l’ouest parisien, mais on sentait la thérapie toucher à sa fin. Au fil des ans, des lézardes sournoises avaient saigné les moulures du plafond et toute une bibliographie avait proliféré le long des étagères; à nos pieds, expirait dans son jus la moquette beige de ses premiers traumas et le variateur d’une lampe halogène. Il avait vieilli en s’en apercevant. Une veste en tweed devait bien traîner par là.
<q>Docteur, excusez-moi de marquer un temps d’arrêt mais comment dire… Maintenant, il va falloir un peu me payer.
— Ah oui, bien sûr. Mon chéquier doit être quelque part.</q>
<<TAB>>C’était un client fidèle; je pratiquais avec lui une assistance informatique d’inspiration psychanalytique, qui consistait essentiellement à encaisser l’argent à la fin. En milieu de séance, il empoignait toujours son déambulateur pour aller me préparer un café, moi qui le faisais payer au temps <<INS "passé" ". Encore quelques centaines d’interventions et je recouvrerai ce que la psychiatrie m’avaient coûté en thérapies ambulatoires">>.
<<TAB>>Il sembla se raviser; quelque chose le cryptait encore.
<q>Avant de partir, vous ne voudriez pas redonner un petit coup de jeune à mon ordinateur? Je vous ferai un chèque pour le tout.</q>
<<boutonChoix "— Bien sûr. Je vais replacer vos icônes sur le bureau." "Psychiatre café">>
<<boutonChoix "— Au point où vous en êtes, vous ne pensez pas qu’il vaut mieux en rester là?" "Psychiatre frais">>
<<boutonRetour>><q>Tenez, reprenez ma place devant l’ordinateur. Ça ne vous dérange pas de rester encore un peu?
— Regardez comme le bureau est encombré… Vous ne vous sentez pas coupable?
— Je sais… Mais j’en ai besoin pour mes recherches.</q>
<<TAB>>Je crois que, plus encore que de consulter, l’idée d’effectuer des recherches l’attachait encore à <<INS "l’existence" ". Tant que rien n’allait, tout n’était pas complètement terminé">>. J’avais renoncé à lui transmettre ce qui distinguait le signet de la capture d’écran; il avait éclaboussé le rectangle de son bureau de ces rondelles de presse internationale, de découpes d’articles incertains dont jamais il ne retrouverait les origines.
<q>Docteur, vous avez vu vos icônes dans tous les sens?
— Je vais les ranger, je vous promets. Il faut simplement que je trouve un peu le temps.
— Ce qu’il vous faut, c’est un disque dur capable de les aligner automatiquement. Le vôtre a déjà un an; jamais il ne sera assez puissant pour ça.
— Je vais aller vous faire un café.</q>
<<TAB>>Le docteur était le genre de client avec qui il valait mieux ne pas perdre de temps avant de parler de la dernière génération de montres connectées. Il alla me préparer mon troisième café et mon quatrième chèque de la séance, sans qu’il fut certain qu’il eut souvenir d’avoir rempli aucun des sept — la tasse, rapport au déambulateur sus-nommé, arriverait vide cela dit.
<<TAB>>En l’absence du docteur et de ses accessoires, je m’affairai dans un premier quart nord-nord-ouest de l’écran. Sur une zone plus méridionale, en provenance d’une tâche de fond que je n’avais pas détectée jusque-là, surgit un quart de vidéo, sans case de confirmation ni plus crier gare. Il était dix-sept heures et une jeune brune à névroses venait de faire son apparition.
<q>Docteur! criai-je à l’attention du docteur. Je ne sais pas exactement comment se passent les consultations en ligne mais il faut que vous m’aidiez.
— Je suis un peu pressée, me répondit la patiente, recroquevillée dans sa vidéo. Ce serait pour m’empêcher de mourir. Vous êtes bien le docteur?</q>
<<TAB>>Je devais faire attention. Elle portait un tee-shirt noir, coiffée avec l’intention d’en finir.
<<boutonChoix "— Oui, c’est bien moi. Allongez-vous quelque part, mademoiselle, nous allons vous sauver ensemble." "Psychiatre café consultation">>
<<boutonChoix "— Il y a confusion de gens. Je ne suis pas du tout le docteur Tran et d’ailleurs j’ai même peur qu’il vienne lui-même de nous quitter pour de bon, ce qui ne serait pas un très bon exemple." "Psychiatre café mort">>
<<boutonRetour>><<TAB>>Devant l’ordinateur du docteur exilé, planté dans la position du thérapeute assis, j’avais hésité entre les périls de l’exercice illégal de l’analyse et ceux de la non-assistance informatique à personne en danger. De son côté de la caméra, elle m’avait semblé tout à fait récupérable — surtout mise en plein-écran. À la va-comme-je-te-sauve, je me décidai à une petite séance.
<q>Vous devriez peut-être d’abord vous allonger… Vous auriez un petit divan qui traîne quelque part?</q>
<<TAB>>Sans possibilité de sauvegarde en cas d’erreur, la jeune âme était à manipuler avec précaution.
<q>— Non, mais je peux essayer de m’enfoncer un peu plus dans mon siège.
— Tant que ce n’est pas dans le désespoir, ça ira.
— Dans le quoi?</q>
<<TAB>>C’était là mon école: une bonne thérapie se reconnaissait avant tout à la qualité de ses zeugmes et la finesse de ses allégories.
<q>Docteur, c’est la première fois que je consulte et…
— Rassurez-vous, nous allons faire en sorte de vous sauver et que vous ayez besoin d’une thérapie pendant de longues années encore.</q>
<<TAB>>Je marquai une pause qui, à la réflexion, me semblait parfaitement crédible sur le coup.
<q>Et ça, nous allons le faire <i>ensemble</i>.
— Il faut que je vous dise que j’ai commandé des médicaments sur le dark web et…
— Alors, si vous me disiez un peu ce qui vous amène?
— Je n’ai jamais voulu en parler à personne, mais…
— Vous avez bien fait. Ne pas en parler, c’est déjà agir!
— C’est bizarre, vous ne prenez pas de notes? Normalement, vous devez prendre des notes, non?
— Non, mademoiselle, je ne prends pas de notes, je prends votre cas en main. Nous allons plutôt appuyer sur le bouton reset de votre vie et rebooter votre life!</q>
<<TAB>>Le docteur finit par revenir — sans doute m’avait-il oublié quelques minutes. La patiente avait fini, elle, par s’éclipser, me traitant de bouffon entre ses gouttières dentaires — même à l’époque, plus personne ne se traitait de bouffon.
<q>Docteur, je vais vous demander encore un petit instant…
— Prenez votre temps, je crois que j’ai oublié votre café.
— Restez, je veux seulement vérifier quelque chose.</q>
<<TAB>>À chacune de mes expirations, et même un peu plus encore, je rafraîchissais la page. Sur l’écran, l’étoile que j’attendais, la seule, survint enfin.
<q>C’est bon; elle est vivante.</q>
<<TAB>>Le docteur était censé à cet instant demander quelques éclaircissements. Je lui fournis quand même.
<q>Je me suis permis de prendre votre télépatiente pendant votre absence. C’est un peu cavalier de ma part mais dans son pré-questionnaire en ligne, elle avait coché oui dans <q>Idées suicidaires</q> et non dans <q>Mémoriser ma carte bancaire pour la prochaine séance</q>, alors je l’ai prise au sérieux et je lui ai réservé une petite prestation. J’attendais de voir si elle allait vous laisser une seule étoile assortie d’un avis rageux sur ShrinkAdvisor. Heureusement, elle vient de le faire.
— Ah oui, c’est même assez gratiné.</q>
<<TAB>>Je crois que plus personne ne disait non plus <q>gratiné</q>, bien que les circonstances ici l’exigeassent.
<q>— Ça ne va peut-être pas améliorer votre moyenne en ligne mais tant qu’elle passera sa vie à essayer de pourrir la vôtre, elle ne pensera plus à abréger la sienne. Elle va peut-être se lancer dans la production vidéo et lancer sa chaîne Snitch<<= "\u00AD" >>Snatch sur le shamanisme ou la santé par les plantes, mais au moins elle vivra.
— De toute façon, je crois que je vais arrêter d’accepter les consultations en ligne. C’est beaucoup d’emmerdements, vous savez.
— Docteur, il vous reste les consultations ici-même, dans la réalité. Il vous reste votre plaque visée en bas de la rue. Si j’osais, je dirais que si les patients ont la fibre optique, ils sont encore très sensibles au cuivre.</q>
<<TAB>>Le docteur esquissa un sourire; il me signa un dernier chèque pour la route.
<q>Ah, et puis j’ai aussi rangé vos icônes. Finalement, vous devriez peut-être garder votre ordinateur.</q>
<<boutonMenu>><<boutonRetour>><<TAB>>Mon téléphone le plus proche et tous mes terminaux venaient de circonvenir tous les barrages, tous les modes <q>Ne pas décéder</q>, pour me notifier leur icône la plus alarmée. L’absence de pouls du docteur venait d’attirer l’attention de sa montre intelligente, qui tenait à le faire savoir autour d’elle.
<<TAB>>La posant à son poignet quelques mois plus tôt, je me souvenais lui avoir dit qu’il réglerait à sa convenance le capteur de son cœur, le détecteur de ses affaissements et le compteur de ses pas. Il était déjà lent, amoindri; l’inventaire de ses déplacements au sol n’était jamais allé bien loin. Il avait aussi une femme, un fils informaticien, des patients et des médecins — et c’est moi qu’il avait choisi comme personne/entité à prévenir, comme légataire de sa chute.
<<TAB>>Peut-être valait-il mieux que j’aille le localiser, accomplir les formalités d’usage et effectuer les derniers relevés. Je voulu prendre congé de la télépatiente.
<q>Je peux vous mettre sur attente mais ça risque d’être long, surtout s’il est mort. Vous n’allez pas faire de conneries, hein?
— Ben si, justement.</q>
<<TAB>>Je n’avais pas réfléchi. Mon sens du service s’était spontanément déclaré; ma peur d’avoir deux macchabées dans la même <<INS "journée" ", l’un sur place l’autre à emporter,">> avait fait le reste.
<q>— Bon, restez en ligne. Je vais voir ce que je peux faire pour vous. En attendant, flashez ce QR code que je vous montre à l’écran, c’est un code pour votre compte <i>Entitled Brats</i>.
— Je déteste <i>Entitled Brats</i>. Je perds tout le temps.
— Celui-là vous donnera trois vies supplémentaires. Ça ne se refuse pas.</q>
<<TAB>>Le docteur recevait à domicile et me préparait des cafés d’une pièce adjacente; de chez lui, je n’avais jamais exploré bien plus loin que son cabinet, ses toilettes et les antichambres de son registre-système.
<<TAB>>En contournant les murs, la précision du signal de sa montre m’avait permis, jusque dans une cuisine prévue à cet effet, de localiser son poignet et tous les emmerdements qui lui seraient bientôt rattachés. Il était là, orphelin de pouls, effectivement mort, gisant du verbe <<INS "gésir" ". La vie était ainsi: on voyait qu’un accident était si lentement arrivé">>.
<<TAB>>L’affaire semblait pliée pour le docteur mais quelqu’un quelque part, c’est-à-dire une jeune fille dans l’ordinateur d’à côté, attendait sa séance et, peut-être, une perche et quelques aspérités posthumes pour se raccrocher à la vie.
<<boutonChoix "> Il valait mieux rester simple pour qu’elle restât en vie." "Psychiatre café mort cadavre">>
<<boutonChoix "> Face au tragique, il me fallait une solution technique à la hauteur du mortel de la situation." "Psychiatre café mort robot">>
<<boutonRetour>><<TAB>>Je commençai par neutraliser la cafetière — un modèle hors-ligne, dangereusement érigé sur une plaque de <<INS "cuisson" ". L’ambiance, me dis-je, était plutôt à fermer le gaz">>.
<<TAB>>En quelques clichés, j’immortalisai la scène de ses derniers instants, peut-être pour tout replacer ensuite dans son état initial ou me disculper — en tout cas sans doute au cas où.
<<TAB>>Inerte, le docteur pesait son poids. Je parvins à le traîner jusqu’à la pièce d’origine, dans laquelle se morfondait sa dernière télépatiente. J’entrai dans le champ de la caméra.
<q>Dieu soit loué, vous êtes encore là, mademoiselle. Je vous laisse avec le docteur.</q>
<<TAB>>Sur la moquette, je cherchai du pied le variateur de la lampe et ménageait une pénombre halogène, correcte compte tenu des capacités du matériel.
<q>Il ne s’exprimera peut-être pas beaucoup. Pour la première séance, le docteur privilégie surtout le travail d’écoute. Vous savez comment ça se passe, hein.</q>
<<TAB>>Hors-champ, non sans mal et au débotté, j’étais parvenu à remonter le docteur sur l’assise du fauteuil à roulettes, appuyant sa tête sur son coude encore chaud. On ne dénonce pas suffisamment le manque de coopération des cadavres mais, en cette posture, celui-là constituait la meilleure approximation du thérapeute attentif permise en ces circonstances.
<<TAB>>Je fis pivoter l’écran et braquai la caméra vers le docteur.
<q>Docteur, je vous laisse avec votre patiente.</q>
<<TAB>>Je venais de recommander une <q>bonne séance!</q> aux deux bouts de la ligne, l’un mort, l’autre peut-être sur le point de l’être, un peu comme si je leur avais souhaité, de cette jovialité froide et parisienne, le <q>bon appétit</q> du professionnel qui s’en retournait vous abandonner avec votre vie et votre tartare haché au couteau. Mais nous étions en présence de l’angoisse et l’heure n’était pas aux facéties sur la viande froide.
<<TAB>>Derrière l’horizon de la caméra, j’étais resté l’oreille penchée sur la suite des événements. Je ne m’attendais pas exactement à une catharsis ou une samba brésilienne dans le camp du docteur mais je guettais la réaction de la jeune suicidaire, dont je craignais que la télépatience atteignît ses limites ou que, découvrant le pot-au-rose d’un docteur plus avancé qu’elle dans son processus de vie, elle ne fût prise par l’envie de le rejoindre.
<<TAB>>Et, d’un coup, tout bascula. Après hésitation, elle démarra sur sa petite enfance et je su qu’elle était <<INS "sauvée" " — au prix de la séance, on ne se lance pas dans l’épopée de vingt ans d’envies péniennes sans une ferme envie de mordre à pleines dents l’existence">>.
<<TAB>>Je tâchai d’élaborer une version des faits, assez proche de celle ici racontée, à l’attention des différents protagonistes, professionnels ou affligés, famille du défunt ou derniers secours, qui n’allaient pas manquer de se faire connaître.
<<TAB>>Et connaître, ils se firent: en possession de plusieurs chèques signés de la main du défunt et pour avoir constellé les lieux d’empreintes digitales décalquées des miennes, je fus reconnu coupable d’avoir occis le docteur, pratiqué l’exercice illégal de l’analyse en ligne et abusé de la faiblesse d’un cadavre trop âgé pour défendre au mieux ses intérêts de consommateur.
<<TAB>>Pour sa part, il ne saurait rien de la nouvelle génération de montres connectées, des icônes bien rangées à son bureau ni d’une conversion tardive aux thérapies brèves.
<<boutonFin>><<boutonRetour>><<TAB>>Je ne suis pas du genre rythmé et j’ai tout de suite renoncé au massage cardiaque. Non, pour que triomphe la vie, mon premier réflexe d’informaticien fut de modéliser sur mon portable les traits du docteur et d’interfacer l’avatar en trois dimensions ainsi créé avec MeMick 0.98, la bibliothèque d’expressivité faciale libre de droits que des développeurs bénévoles avaient mise à disposition des robots du monde entier.
<<TAB>>L’idée était, de retour dans la pièce de l’ordinateur fixe, d’injecter les péroraisons de Pénélope dans un agent conversationnel, d’aiguiller la réponse obtenue vers la première synthèse vocale venue et de router le tout vers le signal de la caméra.
<<TAB>>J’étais prêt à sauver les meubles et simuler, à l’intention d’une télépatiente qui n’y verrait que du feu, une dernière séance entièrement cybernétique en mémoire du docteur.
<<TAB>>De son vivant, j’avais pu configurer l’écran de veille du docteur pour que, dans un carrousel inspirant, il y défilât les photographies de ses illustres prédécesseurs de la discipline, adjoints de leurs citations respectives les plus thérapeutiques. Je crois qu’il avait apprécié en son temps et le dispositif que j’avais préparé lui donnerait en quelque sorte la chance d’y ajouter son nom.
<<TAB>>Je secouai la souris, sorti la machine de sa torpeur et y installai mon script. À vrai dire, j’avais aussi toujours échoué à désactiver l’irruption automatique de la veille au cours des appels en vidéo, contraignant le docteur, se plaignait-il, à branler durant ses téléséances le dispositif de pointage après un quart d’heure d’inactivité.
<<TAB>>J’avais craint de trouver à mon retour une télépatiente évanouie, expirée, définitivement désabonnée; je fus soulagé de la voir à la fois fonctionnelle et toujours en ligne, soit doublement vivante.
<q>Désolé de vous avoir fait patienter. Mademoiselle, je vous laisse avec le docteur. Docteur, je vous laisse avec votre patiente…</q>
<<TAB>>Je lançai le script. Mon avatar du docteur s’afficha convenablement mais je craignais pour la véracité d’une simulation développée à la hussarde sur un coin de portable. Pour l’instant, sans commande de ma part, il restait muet et arborait une expression <q>neutre 0</q>, suffisamment crédible aux yeux du désespoir de la télépatiente.
<<TAB>>Elle sembla hésiter, pris son courage à deux mains:
<q>Je dois parler de mon enfance, c’est ça?</q>
<<TAB>>C’était parti. Le temps que l’analyse vocale disséquât la question, aiguillât son texte vers un des robots parleurs qui pullulaient alors et animât les lèvres du nouveau docteur sur la webcam de la jeune fille, on pouvait prévoir une certaine latence du réseau, qu’elle mettrait, espérais-je, sur le compte d’une mûre réflexion du thérapeute.
<<TAB>>Une seconde plus tard, mon robot sembla prendre vie. Ses lèvres s’animèrent; il eut une opinion.
@@.écran;Je suis un thérapeute compétent et bienveillant. Il est fréquent de débuter une thérapie en abordant des sujets tels que l’enfance, mais pas forcément.@@
<<TAB>>J’avais choisi une voix hexagonale, modélisée sur celle d’un retraité générique du pays natal. Les intonations d’un canard américain ou d’un rappeur connu, tel que SS-Boggotta, eussent été moins crédibles en ces circonstances.
<<TAB>>Elle en était entre cinq ans et six ans et marqua trois secondes de pause. L’agent comportemental s’engouffra dans la brèche:
@@.écran;L’enfance n’est pas nécessairement une période traumatique, mais elle peut l’être. Tous les traumatismes ne sont pas obligatoirement mauvais, et il y a du bon et du mauvais dans tous les domaines.@@
<<TAB>>Le modèle linguistique générait un texte brut, dépourvu d’émojis ou de balises d’enrichissement de la face qui aurait pu servir à animer mon sujet. J’étais par là obligé de déclencher au clavier, parmi les expressions proposées par MeMick, celle à imprimer sur le visage reconstitué du docteur ressuscité.
<<TAB>>La séance se poursuivait; j’accompagnais la synthèse vocale au mieux de mes capacités, c’est-à-dire plus ou moins au petit hasard. Sans prévisualisation, je piochai dans la liste des expressions disponibles: je tentai les options <q>attentionné #2</q> puis <q>dubitatif #3</q>, qui modifièrent les traits du docteur, auxquels la télépatiente sembla croire.
<<TAB>>Mais j’avais omis, dans les paramètres envoyés à l’agent, de juguler la taille de chaque réplique. Une dizaine de caractères l’auraient limité à quelques hochements laconiques, tout à fait indiqués dans ce type de thérapie. Débridé, il semblait surchauffer, il semblait ne plus pouvoir être tu.
@@.écran;L’existence de plusieurs domaines différents dans l’univers est elle-même un sujet controversé. La mort est un sujet sérieux et vous devez étudier toutes les options envisageables. L’existence de la mort ne fait pas l’objet d’un consensus scientifique clairement établi et plusieurs opinions existent à son sujet. Je vous suggère de vous renseigner davantage avant de prendre une décision.@@
<<TAB>>À coup de <q>sentencieux #1</q> et de <q>animé #4</q>, je tentai de suivre la cadence du modèle pour donner un semblant de crédibilité à l’avatar du <<INS "docteur" " mais, en chair et en os, c’est à <q>panique #1</q> que ma propre expression s’apparentait">>.
<<TAB>>Mais toutes ces expressions calculées puisaient dans les poumons du processeur. L’animation du docteur se saccadait dangereusement; il bégayait maintenant un refus de donner en ligne des conseils médicaux pendant que l’ordinateur, au paroxysme de la ventilation, soufflait de tous ses conduits.
<<TAB>>Tout à coup, sans un message d’adieu, mon script se <<INS "planta" " — la machine, je l’avais bien dit au docteur à son époque, manquait de la puissance nécessaire pour encaisser les nouveaux usages de notre temps">>. Comme surpris dépoitraillé, affairé sur un siège qu’on pensait discret, c’est mon buste réel de pores et d’yeux qui réapparut sur le flux vidéo de la patiente. J’étais démasqué.
<q>Eh, qu’est-ce qui se passe? s’étonna-t-elle, blafarde.
— Je suis vraiment désolé. J’ai voulu simuler le docteur mais il est actuellement indisponible.
— Où est le robot?
— Il est mort, le robot… Le docteur est mort. Tout le monde va mourir!
— Mais je veux parler au robot!</q>
<<TAB>>Elle n’y avait pas cru un instant. La carte graphique avait manqué des chevaux-vapeur nécessaires; à soixante images par seconde, elle n’avait usiné qu’une approximation obsolète du docteur, de gros pixels mal texturés qui trahissaient de basses origines numériques, sans parvenir à rendre à l’écran le grain de peau et la finesse du cheveu du thérapeute véritable.
<<TAB>>Mes scripts se plantaient; j’avais mené ma vie en basse résolution et je n’étais pas même aussi bon développeur que je ne l’avais cru. Je lui expliquai tout.
<q>Vous voulez dire que vous êtes informaticien et que le docteur est mort?
— Oui, et je peux vous dire que, si c’est parfois réjouissant pour l’entourage, ça l’est rarement pour l’intéressé. Ne mourrez pas, les gens vous simuleront n’importe comment ensuite.</q>
<<TAB>>Elle sembla réfléchir.
<q>— Du coup, je ne l’ai pas connu en vie mais je l’aimais bien comme robot.
— Oui, avec un humain, on prend toujours le risque d’être entendu. Écoutez, je vais vous envoyer mon script et mes autorisations d’accès. Il vaut ce qu’il vaut, mais il tourne quand même quelques minutes. Lancez-le sur votre poste si vous vous sentez un peu patraque, vous penserez à moi.
— C’est gentil… Vous vous appelez comment?
— Damien. Damien Tuney.
— Et moi c’est Jen.
— Parfait, Jen. Vous me confirmez donc un retour d’expérience positif?
— Oui, ça va aller.
— C’est parfait, Jen.
— Au revoir, Damien.
— Au revoir, Jen.</q>
<<boutonMenu>><<boutonRetour>><q>Je veux dire qu’il vaut mieux ne pas engager trop de frais dans des prestations dont vous ne tirerez pas forcément parti à long terme dans les années qui viennent. L’intégrité professionnelle m’oblige à vous le faire savoir. Je vous établis votre facture.</q>
<<TAB>>Il sembla déçu. Je voyais une espèce de douceur dans sa façon de signer des chèques et de rajuster son pantalon.
<q>— La prochaine fois, je voudrais que vous me montriez comment prendre des téléconsultations en ligne. C’est l’avenir, non?
— L’avenir est pavé de beaucoup de soucis, vous savez.</q>
<<TAB>>J’avais peut-être tort de vouloir lui éviter les dépenses <<INS "inutiles" " (l’étaient-elles d’ailleurs vraiment si elles atterrissaient sur mon compte en ligne?)">>. Quand on arrêtait les frais, il arrivait que tout le reste suivît avec — et c’était fini. Au fond, la vie n’était rien d’autre qu’une suite d’emmerdes arrondies à deux chiffres après la virgule.
<q>— Je peux vous faire un chèque?
— Docteur Nguyen, il serait vraiment temps de vous mettre à la carte bancaire avant de… Je veux dire, aujourd’hui, les gens payent plutôt par carte bancaire. Pas seulement aujourd’hui: depuis assez longtemps, en fait.</q>
<<boutonChoix "— D’ailleurs, monsieur Tuney, je crois qu’il y a une petite erreur sur votre facture." "Psychiatre frais nom">>
<<boutonChoix "— D’ailleurs, docteur, je crois qu’il y a une petite erreur sur votre chèque." "Psychiatre frais chèque">>
<<boutonRetour>><q>Vous vous êtes peut-être trompé de client. Je vois que la facture est au nom du docteur Nguyen.
— Oui, c’est bien vous…
— Je suis Jean-Michel Tran.</q>
<<TAB>>Je sentis ma vie défiler sous mes yeux, ma chair s’enfuir de mon corps, mes sangs quitter le navire. La mémoire du docteur prenait l’eau mais il fallait porter la remarque à son crédit: de mon fichier clients à sa notule sur ShrinkAdvisor, de sa plaque de cuivre à ses chèques sécrétés à mon ordre, c’était bel et bien le docteur Tran, pauvre de moi, que j’avais depuis le début apostrophé sous une autre raison sociale.
<q>Je suis dans une situation délicate: informaticien au service des particuliers et des petites entreprises, je viens de m’adresser à un client, psychiatre et psychanalyste, comme étant le docteur Tran, alors qu’il s’agit en réalité du docteur Nguyen. Non, c’est le contraire. Mais l’idée reste la même.</q>
<<TAB>>Le docteur m’entendit résumer la situation, à voix haute, intelligible et fébrile. Rompu aux consultations, il ne semblait pas, d’ailleurs, s’en formaliser.
<<TAB>>Je baissai le regard vers la réponse de mon téléphone. En guise d’analyse, j’avais en fait énoncé les données du problème à TherapAI, le module de psychothérapie de choc basé sur la technologie conversationnelle de LogoRhay. Le programme venait de générer une réponse, que je tâchai de mettre en application:
@@.écran;Oui, en effet… La mémoire fonctionne parfois de façon inattendue. Je suis sûr d’ailleurs que nous pourrions établir, vous et moi, un fructueux dialogue interprofessionnel au sujet de la cognition. Je vous avais associé à l’idée d’un patronyme… d’un patronyme à forte consonance médicale.@@
<<TAB>>J’avais été adjacent, pas loin d’être vrai.
<q>Vous aviez raison pour l’erreur, lui admis-je d’un air pénétré. Dans la vie, il faut savoir dire nom.</q>
<<TAB>>Il sourit; ma plaisanterie eut l’air de lui plaire (et j’en veux pour preuve qu’il me proposa un nouveau chèque). Pour l’ancienne école, la résolution de nos calamités résidait toujours un peu dans la découverte d’un calembour tapi au fond de notre enfance. Le docteur Tran emporterait avec lui le souffle de celui que TherapAI avait trouvé pour moi.
<<TAB>>Il mourut en effet peu après, m’ayant rappelé une dernière fois.
<<TAB>>Sa femme me contacta pour solder les abonnements dont il avait encombré sa vie, valider sa mort en ligne et tailler un peu d’ordre dans les icônes qui restaient. Je ne m’étais pas trompé sur elle.
<<TAB>>En lui présentant ma facture et mes condoléances, je me demandai ce qu’il resterait de ma confusion, du docteur Tran et des services d’assistance sur site dont j’avais pu me rendre coupable. Rien, selon toute vraisemblance. Maintenant que tout avait disparu, je n’avais changé aucun cours, infléchi aucun destin; rien ne subsistait de l’erreur dont il ne m’avait jamais tenu rigueur.
<<TAB>>De retour de l’oubli, le refoulé revint de la plus curieuse des manières. Interrogé quelques semaines plus tard, Snitch<<= "\u00AD" >>Snatch me suggéra une nouvelle série, à consommer seul ou en famille. De nature sociale, consacrée à un confrère et déjà entachée d’une polémique au sujet d’un possible recours à une intelligence comique artificielle, elle remplissait tous les critères pour susciter mon intérêt.
<<TAB>><i>Dounia Tounil, système rapide</i> narrait les tribulations d’une jeune informaticienne issue de la population. Dans une scène du pilote demeurée célèbre, elle se rend compte, après un reformattage complet du cabinet, qu’elle a appelé d’un nom en Mac un client médecin irlandais au nom en O’ et aux surprenantes origines dermatologiques. Une jeune fille suicidaire vient aussi se mêler à la scène sans qu’on comprenne très bien pourquoi.
<<TAB>>Les polémistes s’étaient évidemment gaussés sur le dopage aux substances scénaristiques illicites et les aides publiques à l’écriture, sonnantes et trébuchantes, reçues et prodiguées, elles, par des humains de la meilleure veine.
<<TAB>>Que mon cas, un jour exposé à TherapAI, fût, par les imbrications des modèles linguistiques et des conditions générales de services, recyclé aussitôt dans le grand bouillon intelligent dont chacun s’abreuvait désormais, me réconfortait finalement.
<<TAB>>C’était moi qui, évidemment, avait eu l’idée de me tromper, à mon esprit que devait légitimement revenir la paternité de la bourde. Mais j’avais, moi aussi, profité de l’oracle mondial; j’avais jeté à l’océan les cendres du docteur. Digéré par cent-mille requins, je le savais en lieu sûr; à l’occasion de quelque scénariste avachi, il resurgirait çà et là, noyé, recalculé, corrélé, peut-être toujours un peu vivant.
<<boutonMenu>><<boutonRetour>><q>— Donnez-le moi, je vais vous en faire un autre.</q>
Il tiqua; il sembla contrarié, moins que révolté, par ce mal méditatif dont il dégénérait.
<q>— Vous savez, tout le monde paye par carte ou par virement. De nos jours, il suffit même d’y penser très fort en regardant votre téléphone pour que l’argent soit déjà sur mon compte.</q>
<<TAB>>Confus, le docteur me demandait de changer les ampoules de l’ordinateur dès qu’il ratait une mayonnaise. J’ignorais s’il était si judicieux de tenter ces plaisanteries d’ordre technique dans les conditions cognitives qui s’offraient à nous.
<q>— Ah, vous allez relancer des vocations chez les psychiatres, soupira-t-il.
— Vous avez une vocation en liquide, peut-être?
— Je vais plutôt vous faire un chèque.
— Docteur, j’ai aussi mon petit lecteur FricUp, qui fait lui-même le gros du travail. Vous n’avez qu’à taper votre code secret.
— Oui, je sais… Mais, comprenez, je n’ai pas choisi ces quatre chiffres-là. Ils forment une année douloureuse pour moi.
— Docteur, je vous ai suffisamment parlé de sécurité. Ne donnez pas votre code secret…
— Je ne vous l’ai pas donné…
— Déjà, ça ne peut pas être une année négative. Pas d’histoires d’exode, de trucs de ce genre-là. Je pencherais pour un code dont le premier chiffre est 1. Avec de bonnes chances pour le 9 en deuxième position.</q>
<<TAB>>Il réfléchit, sembla ramasser quelques pensées tombées du cerveau.
<q>— J’ai déjà eu affaire avec votre lecteur de carte, là…
— Mon petit FricUp?
— C'est celui qui affiche un bonhomme souriant avec <q>C’est tout bon!</q> quand la transaction est validée, c’est ça?
— C’est le message par défaut, oui.
— Eh bien, je trouve que c’est assez difficile à lire quand on vient de taper sa propre année de naissance. Non, il n’est pas <q>tout bon</q> de naître comme nous sommes nés…
— Effectivement, ils auraient dû prévoir le coup.
— Enfin, le code de ma carte sera la dernière chose que j’oublierai…</q>
<<TAB>>Le docteur n’oublia pas de mourir quelque temps après; je crois qu’il se faisait à l’idée de devoir finir <i>un peu fatigué</i>.
<q>— Docteur, il faut que je vous explique comment marchent les chèques. Je vous parlais d’une erreur sur le vôtre, vous vous souvenez?
— Je vais vous en faire un autre.
— Regardez, vous avez écrit le code de votre carte bancaire sur votre chèque. Il ne va jamais fonctionner auprès d’un tiers de confiance. Il me faut votre signature.</q>
<<TAB>>Nous sommes faits de pièces mobiles et de taux d’intérêts. Je me sentais scindé entre la douleur de le voir perdre sa vie et l’envie d’essayer de gagner la mienne.
<q>— Donnez-moi votre petit truc, là.
— Mon lecteur FricUp? Tenez.
— Voilà.
— Non, ne signez pas dessus!</q>
<<TAB>>De même qu’il existait un humour <i>geek</i>, je crois qu’il existait un humour <i>mourant</i>, la politesse des décrépis. Le docteur me paya en me remerciant — et me dit adieu sur cette boutade.
<<boutonMenu>><<boutonRetour>><<TAB>>Dans les affaires du spectacle, mon nom avait circulé. Il s’engouffrait dans les coulisses, dans les interstices des célébrités. J’étais cet informaticien fiable, pas narquois, notoire pour sa discrétion.
<<TAB>>Si j’avais, dans une catégorie plus viagère, reconnecté Mike Vincent et sauvé des eaux un épisode entier des <i>Cœurs plus forts</i> à 20h50, je dois à SS-Boggotta, dans un genre plus médico-légal, d’avoir été ma seule incursion dans le <i>rap game</i>.
<<TAB>>Quelle diplomatie avait pu éventer l’affaire, m’octroyer le concours des circonstances, pour qu’un jour l’agent de l’artiste, récompensé par plusieurs Kalach de diamant, se présentât à moi au téléphone?
<<TAB>>Il avait l’air d’un garçon bien.
<q>Pardonnez-moi, mais est-ce que vous appelez de la part de M<sup>e</sup> Bouton-Cheverny? lui demandai-je.
— Oui, c’est ça. </q>
<<boutonChoix "— Très bien, je pourrai intervenir en fin de journée. Passez-lui le bonjour, j’ai tous ses quarante-cinq tours." "Rap vérité">>
<<boutonChoix "— C’est bizarre, parce que M<sup>e</sup> Bouton-Cheverny n’existe pas. Je viens de l’inventer." "Rap arnaque">>
<<boutonRetour>><<TAB>>Prestataire régulier d’avocats à la <<INS "Cour" " — dossiers compromis, procédures de sauvegardes —">>, j’avais aussi mes entrées dans le <i>justice game</i>. Pour services rendus, M<sup>e</sup> Bouton-Cheverny dispersait mon QR code à d’éminents confrères et d’impatients <<INS "clients" ", aussi solvables qu’un rail dans une motte de joints">>. À son inscription au Barreau, il avait eu la présence d’esprit d’investir ses premières bouffées dans l’aspirant rappeur: en le cueillant à l’âge des premières gardes à vue, en scrutant les vidéos de rodéos-bitume sur Snitch<<= "\u00AD" >>Snatch, en prospectant le menu fretin du trafic au détail, il misait, parmi l’ivraie des petites frappes qui finiraient par se ranger des microphones, sur la pépite de la rime dont il accompagnerait la croissance vers les griffes de tee-shirts imprimés, les cours d’assise et les sommets certifiés platine.
<<TAB>>En RER et par l’entremise de l’avocat, donc, je me retrouvai dans ce bourg bucolique des Yvelines, aéré et verdoyant. L’endroit semblait calme; je m’en voyais volontiers revenir <<INS "intact" " (d’ailleurs à juste titre, puisqu’il faudrait attendre encore plusieurs années avant la première attaque réellement coordonnée de la médiathèque municipale)">>. Loin du milieu naturel des quartiers chauds, je me disais que SS-Boggotta y repérerait en tout cas plus vite, jurant parmi toute cette chlorophylle et tous ces contrôleurs de gestion investis au conseil municipal, l’expédition concurrente de quelque rappeur rival.
<<TAB>>SS-Boggotta ajouta à ma surprise en venant lui-même m’ouvrir son huis, nu-crâne, délunetté, essentiellement dans les manches d’une chemise blanche repassée, énucléé de l’équipement qu’on associait volontiers à sa <<INS "catégorie" ". Il portait bien une gourmette au poignet, mais on voyait que c’était surtout pour le principe">>. Sa musculature était, elle, plus permanente, engoncée dans la liquette, comme si son torse sans cou cherchait à s’échapper par les boutons ouverts du col italien. Il n’était pas si grand.
<q>Vous êtes Damien, c’est ça? Moi, c’est Benoît. Entrez…</q>
<<TAB>>Il fallait parfois faire son chemin dans la vie et dans les Yvelines pour savoir requestionner ses a priori sur les rappeurs. Le mien s’appelait Benoît dans l’état et portait dans le civil des chemises en popeline de coton.
<<TAB>>L’homme semblait étonnamment cordial, presque affable sous son accent. Il n’avait pas poussé la duplicité jusqu’à se départir pour les informaticiens en visite de cette prosodie nouvelle avec laquelle on vous disait bonjour de la façon dont on vous menaçait de <<INS "mort" " — d’ailleurs à juste titre, les deux produisant souvent le même résultat">>.
<<TAB>>Nous vivions à cloche-pied la fin d’une étrange ère franco-professionnelle, celle dans laquelle on croyait encore possible de vouvoyer un individu tout en l’appelant par son prénom. J’avais connu trop de startups et pas assez de plateaux-télé pour ne pas avoir moi-même beaucoup pratiqué ce genre de compromis, mais je ressentais une étrange gratitude à l’idée que SS-Boggotta put accomplir un pas dans ce qu’il pensait être ma direction.
<q>Entrez… Allez-y.</q>
<<boutonChoix "> Sans trop me poser de questions, je le suivis jusqu’à l’étage." "Rap vérité étage">>
<<boutonChoix "> Je commençais plutôt à me demander s’il s’agissait bien de lui." "Rap vérité mort">>
<<boutonRetour>><<TAB>>J’appréciais les efforts de mon hôte pour user en ma présence des tournures typiques du français <<INS "courant" ": il me parlait de <q>chansons</q> à propos de ses sons, pratiquement de <q>récitals</q> à propos de ses apparitions">>. En signe de respect mutuel, je me retenais d’utiliser des épithètes tels que <q>crépusculaire</q> ou <q>byzantin</q>, qui n’avaient de toute façon aucune raison d’être employés ici.
<q>Voilà! Je vous ai installé un module pour surveiller vos chiffres de diffusion sur Nepoty et les statistiques de votre affrontement verbal avec Usten$yl sur Snitch<<= "\u00AD" >>Snatch.</q>
<<TAB>>J’avais également scripté, dès que l’empreinte d’une bavure policière remonterait ses mentions, la mise en ligne d’une pastille vidéo qui grillerait bien de deux ou trois heures la visite sur place du plus véloce des ministres de l’Intérieur. SS-Boggotta irait le premier lancer à destination des jeunes son appel à l’émeute, ou peut-être au calme — en tout cas, son appel à quelque chose.
<q>Et est-ce que je peux voir à quel moment du clip on fait le plus de pouces en l’air? demanda-t-il.
— À la seconde près! C’est le plan avec le quad dans la piscine à 1’52 qui cartonne.
— Qui cartonne?
— Oui, je veux dire qui recueille tous les suffrages.
— C’est juste après que j’aime bien. Le réal’ a passé la vidéo à l’envers et quand je souffle la fumée, ça fait comme si je l’aspirais…</q>
<<TAB>>L’effet était saisissant, mais Benoît voulut aller plus loin dans la régression.
<q> Ce que je voudrais, c’est faire pareil avec ma voix, continua-t-il.
— Ça se pratique de temps en temps, mais ça n’a rien de spécialement original: il suffit d’inverser l’enregistrement.
— Je sais, mais je veux le faire en live, pendant que je rappe… Il y a plein d’effets qu’on peut choisir. Quand l’ingé-son branche le module, je m’entends comme il faut dans le retour.
— Ah oui, avec la voix bizarre toute chelou.
— Oui, pas besoin d’attendre!
— Attendez, vous voudriez rapper à l’endroit dans le micro mais que le public entende directement votre voix à l’envers, c’est ça?
— Voilà! Vous n’avez pas un petit plugin?</q>
<<boutonChoix "— Mais enfin, c’est complètement idiot. C’est même complètement impossible." "Rap vérité étage suite">>
<<boutonRetour>><q>Benoît, je vais vous parler d’un temps que vous ne pouvez pas connaître mais d’un pays que vous connaissez bien: à une époque, aux États-Unis, une partie de l’aile religieuse prétendait que des disques de rock cachaient, quand on écoutait certaines paroles à l’envers, des messages démoniaques. C’était comme le Satan de l’époque.
— Et c’était vrai?
— Il fallait un magnétophone à bandes pour jouer les morceaux à l’envers, mais le résultat ne ressemblait de toute façon à rien. Voilà, pardonnez ma cuistrerie.
— Je ne comprends pas.
— En fait, ça n’a rien à voir. Prenons une phrase d’un de vos couplets… Par exemple <q>Il fait guère la guerre aux gwers</q>.
— Oui, je voudrais qu’on entende <q>srewg xua erreug al erèug tiaf li</q>.
— Maisq ce n’est pas comme une réverbération ou un chorus. Là, vous voudriez que le module soit capable d’avancer dans le futur proche pour commencer à jouer à l’envers les mots que vous n’avez pas encore prononcés.
— Oui, exactement!
— Mais c’est absurde. C’est facile une fois que l’enregistrement est fait, mais impossible en temps réel.
— Ah. Tant pis.</q>
<<TAB>>Son expression se renfrogna avec une subtilité que je ne lui aurais pas soupçonnée. Il semblait déçu.
<q>Bon. Merci pour la configuration. Je vais vous raccompagner au RER.</q>
<<TAB>>Si l’informatique m’avait inculqué quelque chose, c’était bien la règle selon laquelle personne n’était jamais sûr de rien — avec, pour premier corollaire, que je n’y faisais pas exception. J’ai longtemps craint que SS-Boggotta, un soir de freestyle, ne prît le micro pour dénoncer aux quartiers la piètre qualité des services informatiques de <<INS "Damien Tuney" ". Pire encore, un confrère plus doué aurait pu, que sais-je, inverser le vortex temporel et filouter une intelligence quantique pour que la voix de l’artiste, tressant ses louanges à travers son filtre inverseur, me désignât tout à l’envers, mais sans ambage, à la vindicte du peuple">>.
<<TAB>>Cela n’arriva pas. SS-Boggotta mourut quelques années plus tard dans des circonstances étranges — dans le sens où il ne fut pas, comme on aurait pu s’y attendre, assassiné par son rival Usten$yl. Inquiet, je me repassai dans tous les sens inversés son album posthume. Rien à faire: pas d’apologie des sodomites, pas d’adoration perverse du Satan, pas de proposition de réforme du statut des intermittents du spectacle, rien. À l’envers, les paroles ne voulaient rien dire non plus.
<<TAB>>Repose en paix, Benoît, je n’avais pas de petit plugin pour toi.
<<boutonMenu>><<boutonRetour>><q> Pardonnez-moi, Benoît, je ne suis pas très physionomiste de la voix mais est-ce que c’est bien vous que j’ai eu au téléphone?
— Il faut que je vous en parle… Suivez-moi si vous voulez bien.</q>
<<TAB>>Par la véranda, on apercevait une piscine, encore fraîche pour la saison, l’éclosion d’un billard dans les lattes du parquet flottant. Quelques filles à perruque, qu’on avait dû livrer avec le bassin, cherchaient à se disposer à l’intérieur du salon.
<<TAB>>Dans un bureau essoré, isolé des naïades, Bouton-Cheverny nous <<INS "attendait" ". Sa présence indiquait en général une remontée de problèmes imminente, mais de l’espèce raccordée au secteur que j’étais capable de surmonter">>.
<q>Bonjour, maître… Que puis-je faire pour vous? Nous sommes bien chez SS-Boggotta?
— Oui, Benoît est son agent. En quelque sorte, SS-Boggotta est notre client à tous les trois.
— Nous n’avons encore rien signé.
— Nous vous le présenterions volontiers mais, comment dire, il est mort.
— Ah.
— Nous avons trouvé son corps au sous-sol, dans la salle de musculation.</q>
<<boutonChoix "— Eh bien, allons le rejoindre!" "Rap vérité mort2">>
<<boutonRetour>><q>Bon sang, il est littéralement criblé de <<INS "balles" ". Dans sa position, j’imagine qu’il travaillait ses adducteurs">>.</q>
<<TAB>>Le rappeur gisait dans tous ses jus; je faisais les cent pas.
<q>Dites-moi, votre SS-Boggotta, il avait des ennemis? continuai-je.
— Apparemment, oui. Mais ce n’est pas pour ça que…
— C’est vrai. Si vous m’avez fait venir pour nettoyer la scène du crime ou bien faire disparaître le corps, je dois vous dire que je suis plutôt dans l’informatique.
— Justement, M<sup>e</sup> Bouton-Cheverny et moi nous voudrions pouvoir accompagner SS-Boggotta dans cette deuxième partie de carrière. Peut-être a-t-il laissé des archives à notre intention auxquelles vous pourriez nous aider à accéder.</q>
<<TAB>>Je fixai le poignet de la victime.
<q>Il parlait beaucoup à sa montre connectée, non?
— Et nous aimerions bien savoir ce qu’elle pouvait lui répondre.
— Laissez-moi deviner: avant que la montre ne se prenne elle aussi un pruneau entre les deux aiguilles, si vous me passez l’expression, c’est elle qui contenait le certificat numérique pour déverrouiller l’ordinateur avec lequel SS-Boggotta enregistrait ses clashes contre Usten$yl, ordinateur que je viens de pointer du doigt en me retournant brusquement sur moi-même.
— Nous avons tapé le mot de passe qu’il m’avait laissé, mais ça n’a rien donné. Il m’avait envoyé <q>prosopagnosie</q>.
— Ça laisserait penser à un moyen mnémotechnique pour se souvenir de l’existence d’une reconnaissance <<INS "faciale" ", mais je réalise en le disant que c’est complètement idiot">>.
— Nous avons aussi essayé de mettre la webcam devant ce qu’il reste de son visage, sans plus de succès.</q>
<<boutonChoix "— J’ai trouvé, il s’agit d’une commande vocale!" "Rap vérité mort voix">>
<<boutonChoix "— À propos de prosopagnosie, j’ai une révélation à vous faire." "Rap vérité mort sosie">>
<<boutonRetour>><q>— Là aussi, nous avons essayé de dire <q>prosopagnosie</q> devant son enceinte connectée, mais elle ne veut rien <<INS "savoir" "<br>— Vous êtes sûrs qu’elle était bien allumée?<br>— Oui">>.</q>
<<TAB>>Je plissai des yeux.
<q>— C’est parce qu’elle ne réagit qu’à l’empreinte vocale de son maître, maître. Laissez-moi réfléchir un moment…
— C’est bon?
— Oui, je vais avoir besoin de ses pistes vocales avant le mixage.
— Je peux vous trouver celles qui sont déjà sorties…
— Je vais chercher dans ses sons les syllabes qui correspondent à <q>prosopagnosie</q>… Regardez: nous pouvons extraire <q>pro</q> de <q>J’t’enfonce bien profond à foison, sans rémission</q>…
— Futé.
— Pour <q>-so</q>, il y a une liaison dangereuse: dans <q>jusqu’à dans les os à ta go</q>; pour <q>-pag</q>, nous avons de la chance: <q>Tu m’verras pas en Segpa, gro</q>; <q>-no</q> est dans <q>en mode vénère sont les nôtres</q> et, pour finir, <q>-sie</q> dans <q>plus de jetons comme David devant les zinas unis</q>.
— Et maintenant que vous avez reconstitué le mot de passe avec sa voix…
— L’enceinte connectée va tout déverrouiller.
— Exactement comme s’il était encore en vie.</q>
<<TAB>>J’ai laissé Bouton-Cheverny avec les inédits que le rappeur avait sertis dans les cellules d’une mémoire. La suite ne relevait plus de ma juridiction. L’agent et lui s’arrangeraient des enquêteurs saisis, des ayant-droits éplorés, des héritiers, des veuves qui surgiraient réclamer une tranche de la bête, faire fructifier leur part de trépas.
<<TAB>>Usten$yl clama sa culpabilité, sans grand succès; il retrouva cependant son lustre en se faisant lui aussi assassiner peu avant la publication d’une série de mixages posthumes des deux ennemis enfin fédérés, qui ruisselèrent sur les plateformes de diffusion, survécurent longtemps dans nos cœurs et eurent de nombreux pourcentages.
<<TAB>>Bouton-Cheverny me rappela aussi au sujet d’une chanteuse belge, mais ceci est une autre histoire.
<<boutonMenu>><<boutonRetour>><q>Tenez, Benoît, je vais vous montrer quelque chose sur mon portable. Mettez-vous à côté de moi et donnez-moi le code du Wi-Fi.</q>
<<TAB>>Benoît m’épela quelques chiffres et des lettres.
<q>— Parfait. En plus de votre visage par ma webcam, je viens d’obtenir une empreinte numérique de votre voix. Si je route la combinaison vers BlingID, l’application ne vous identifie absolument pas. Rien, personne. C’est étrange, non?
— Je dirais que c’est normal.
— Leur IA est pourtant capable de détecter des différences entre deux rappeurs qu’aucun être humain ne saurait déceler à l’œil nu.</q>
<<TAB>>Il sembla respirer quelques justifications.
<q>— C’est normal que je ne sois pas sur BlingID. Je suis juste un agent.
— Pour un homme de l’ombre, vous existez beaucoup sur les réseaux sociaux. Si je lance une recherche d’image inversée, on vous trouve en compagnie de SS-Boggotta.
— Normal, c’est mon client. Enfin, c’était.
— Mais on vous voit aussi avec Krusta C, Big J1m, Fi-Turing, Xxxanax… Bizarrement, vous n’êtes jamais dans la même pièce qu’Usten$yl. C’est étrange, non?
— Moi, avec Usten$yl? Jamais de la vie de ma mère!</q>
<<TAB>>Je continuai, inébranlable.
<q>— Oui, ça se tiendrait si je n’étais pas capable de faire passer votre visage par le filtre <q>rappeur</q> de Snitch<<= "\u00AD" >>Snatch.
— Non, ça c’est le filtre <q>lapin</q>.
— Oups, voilà le bon filtre avec la casquette. Si je reviens sur l’identification faciale de BlingID avec ce nouveau look, qui pensez-vous qu’elle va reconnaître?
— Mais enfin, c’est absurde!
— L’IA est <<INS "formelle" ", bien qu’on ne sache pas exactement pourquoi">>. Benoît et Usten$yl, vous êtes une seule et même personne!
— C’est pas moi, sur le courant de ta mère!
— Je ne vous demande même pas de relever votre manche de chemise, on pourrait y découvrir sur votre avant-bras le tatouage de la perceuse électrique qui vous a rendu célèbre. Usten$yl, je vous accuse de malveillance à titre balistique à l’encontre de votre rival SS-Boggotta! Et laissez ma mère tranquille.</q>
<<TAB>>Comme on jette un masque, il remit chaîne et casquette.
<q>— Bon, tu veux quoi?</q>
<<TAB>>C’était une bonne question. Il fallait reconnaître aux rappeurs un certain sens de la formule.
<q>— Eh, c’est une bonne <<INS "question" ". Il faut reconnaître aux rappeurs un certain sens de la formule">>. On va dire que vous me payez ma facture au temps passé et que vous me laissez sortir d’ici.</q>
<<TAB>>Bouton-Cheverny lui fit un signe du menton. Je tournai les talons.
<q>— Et ne vous inquiétez pas pour la police, conclus-je. Nous sommes sur le même bateau. Je compte quand même sur vous pour tout faire disparaître.</q>
<<boutonMenu>><<boutonRetour>><<TAB>>Le téléphone laissa transpirer ce que l’on avait appelé, au temps des disquettes souples, <i>conciliabules</i>. Je ne pensai revoir aucun des deux quand mon interlocuteur et son équipe de coaches durent conclure que la meilleure chose à faire à ma barbe fut de lui raccrocher au nez.
<<TAB>>Mais quelques minutes plus loin, mon téléphone frétilla d’un nouvel appel masqué. Plus personne ne pratiquait l’appel <<INS "masqué" ", dont l’heure de gloire remontait aux <i>galéjades</i> et à mes débuts dans le silicium">>. Pour qui décrochait encore, au cas d’un amour perdu ou d’un client égaré, on y révélait plutôt le sondeur appointé ou le livreur à l’assaut des codes d’entrée. Pour mon métier, deux ou trois clients par jour suffisaient à mon bonheur et, pour le reste, personne n’appelait beaucoup.
<<TAB>>Par prudence, je pris la communication. L’appel était anonyme mais peut-être s’agissait-il après tout d’un anonyme différent du premier, avec ses propres spécificités, voire d’un client timide. Mais celui-là semblait, à l’oreille, avoir un air de famille avec le précédent:
<q>— C’est Monsieur Gontier. J’ai un problème avec l’ordinateur. Il faut que tu viens.
— C’est vous qui venez d’appeler tout à l’heure? répondis-je.
— Ah non. Cette fois, c’est Monsieur Gontier.
— Je peux vous poser une question?
— Oui. C’est Monsieur Gontier.
— Vous appelez bien de la part de Me Chambolle-Mimouni?.
— Je sais pas.</q>
<<TAB>>M. Gontier raccrocha. Rien ne plaisait davantage à un informaticien que le sentiment de maîtriser une situation inconnue. Mon cœur, ma patience et ma curiosité s’étaient fait une place pour une troisième itération masquée, qui vint de la part d’une petite sœur.
<q>Oui, bonjour. Je suis Marie, là.
— Vous avez un petit accent charmant, d’où êtes-vous?
— Je suis la chanteuse américaine. Je viens à Paris pour la chanson avec mes cousines.
— Et que puis-je faire pour vous?
— Il faut je change les cartouches de l’imprimante.
— Vous n’y arrivez pas?
— Je n’ai pas d’homme pour le faire. J’aime beaucoup ta voix.
— Et vous n’avez pas peur que ça vous coûte cher?
— Non, j’ai beaucoup d’argent. Beaucoup d’argent.
— Où voulez-vous que j’intervienne?
— Si je dis on va au café pour se rencontrer. Tu me plais. Je te donne l’argent.
— Vous voulez m’apporter votre imprimante dans un café pour que je change les cartouches?</q>
<<TAB>>Comme à son habitude, la science était alors moins avancée qu’aujourd’hui et les plus grands chercheurs butaient sur la conjecture des cartouches d’encre. On avait beau retourner les équations dans tous les sens, l’espace-temps et la gravitation universelle impliquaient, quelque part au creux de l’univers, l’existence de particules d’encre liquide vendue en cartouches — une matière fantôme dont la possibilité même laissait les informaticiens <<INS "perplexes" ". L’anti-matière, disons-le, n’était que le pipi de chat de l’encre liquide">>.
<<TAB>>Je sentais bien que quelqu’un tentait de titiller, à titre purement professionnel, mon orgueil.
<<boutonChoix "> Je raccrochai. J’étais orgueilleux mais pas téméraire." "Rap arnaque voiture">>
<<boutonChoix "> C’était plus fort que moi, j’acceptai d’y aller." "Rap arnaque accepte">>
<<boutonRetour>><<TAB>>À l’aide d’un appel cette fois-ci démasqué et de salutations de première nécessité, l’agent de SS-Boggotta me brossa, quelques minutes plus tard, le fin mot de l’histoire:
<q>Ne m’en veuillez pas, Monsieur Tuney, mais la situation requérait que nous testassions votre sang-froid face aux tentatives d’escroquerie. Je vois que vous êtes notre homme pour tirer SS-Boggotta d’une mauvaise passe.
— Et vous êtes vraiment son agent?
— Je vous appelle de la part de M<sup>e</sup> Gendrel-Lefébure.
— Dans ce cas-là.
— Je vous explique: nous étions sur le point de tourner un clip. L’équipe s’apprêtait à bloquer un tronçon de l’autoroute à hauteur de Jouy-le-Moutier. Mon client arrivait au volant de sa Metatozzi quand l’ordinateur de bord lui a annoncé qu’il avait été hacké. Un individu a dû prendre le contrôle du système quand il passait devant la borne de péage. Il a coincé le véhicule sur le mode <q>conduite automatique</q>.</q>
<<TAB>>Pour moi, les rappeurs et les automobiles avaient ce point commun d’être tous les <<INS "mêmes" " — ça n’allait pas beaucoup plus loin que de choisir la couleur de la calandre et de montrer ses chromes">>. Les systèmes d’exploitation me semblaient, eux, bien plus divers dans leurs <<INS "variances" ", allant jusqu’à être compatibles entre eux, mais chacun d’une façon propre">>. Il était temps pour moi d’improviser sur la vélocité des systèmes embarqués.
<q>Quand SS-Boggotta bouge le volant, rien ne se passe? demandai-je.
— Rien ne se passe. Il m’a appelé sur le kit main-libres, mais ça ne change rien. À l’heure qu’il est, la voiture folle est lancée à pleine vitesse sur le périphérique, avec mon client à l’intérieur. C’est une situation d’injustice flagrante.
— Vous avez pensé à un démon invisible?
— Ils réclament rarement un <i>featuring</i> pour la promotion de leur premier album. Un jeune rappeur ambitieux, Holokoast, menace de lui faire attraper la porte de Choisy et de précipiter le véhicule dans un espace d’agriculture périurbain s’il n’obtient pas satisfaction.
— C’est épouvantable. Vous pensez vraiment qu’un rappeur français serait capable de faire une chose pareille?
— Non, bien sûr. C’est beaucoup trop compliqué pour lui. Il a plutôt dû embaucher un confrère à vous.
— Je vais vous aider.
— Qu’est-ce que vous proposez?</q>
<<boutonChoix "— Vous auriez un petit drone qui traîne pour que je l’envoie sur le tournage?" "Rap arnaque voiture drone">>
<<boutonChoix "— Nous manquons de temps. Donnez-moi le numéro de SS-Boggotta, je vais le dépanner en ligne." "Rap arnaque voiture téléphone">>
<<boutonRetour>><q>Un drone? Qu’est-ce que vous comptez faire?
— Dites au chef-opérateur de le téléguider jusque chez moi, je vous expliquerai.
— Très bien, envoyez-moi vos coordonnées.</q>
<<TAB>>L’appareil connaissait Paris comme sa poche; en quelques coups de pale, il vint suspendre ses rotors à mon balcon, comme soumis, impatient que j’en prisse le contrôle.
<q>Monsieur Tuney, vous êtes toujours en ligne? D’après l’ordinateur de bord, l’ultimatum d’Holokoast prend fin dans un quart d’heure.
— J’ai modifié le drone: si vous recevez correctement ses images, vous devriez l’observer en haute définition rattraper la voiture de SS-Boggotta.
— Mais comment allez-vous arrêter la Metatozzi avec un drone? Elle coûte beaucoup plus cher que lui.
— Il faut que je cale le survol du drone juste devant la voiture. Jamais je n’aurais cru devoir ressortir mon vieux joypad <<INS "analogique" ", du temps des calembredaines et des moteurs à explosion">>, mais ça a l’air de marcher.</q>
<<TAB>>À ce stade, la situation promettait un <i>featuring</i> gratuit et un véritable bain de sang dans les bacs à compost et les concombres <<INS "anciens" " du temps des charivaris et des céleris rémoulade">>. Je pense que l’agent comptait également sur moi pour récupérer la caution du véhicule.
<q>Par Dieu, il reste trois minutes!
— Ce que vous ne voyez pas, c’est que j’ai fixé une tablette sous le drone avec deux pinces à linge. C’est rustique, mais ça permet de la diriger vers la caméra de la voiture.
— La voiture a une caméra?
— Bien sûr, quand le mode conduite automatique est activé, elle analyse l’environnement en temps réel. Elle devrait avoir remarqué le drone.
— Il va mourir dans une minute et vous comptez lui faire un petit bonjour?
— Mieux que ça, mais il faut qu’on se trouve à proximité d’une place de stationnement. Ce n’est pas le moment de rater son coup.</q>
<<boutonChoix "> Maintenant!" "Rap arnaque voiture drone2">>
<<boutonRetour>><q>— Attendez, on dirait que la voiture vient de freiner… Elle se gare toute seule! s’exclama l’agent.
— Il faut bloquer toutes les communications réseau du véhicule. Dites à SS-Boggotta de mettre immédiatement la voiture en mode <<INS "avion" ". Ou de donner un coup de pied dans l’ordinateur de bord si ça ne marche pas">>.
— Damien, qu’est-ce que vous avez fait?
— Oh, c’est tout simple… Prendre le contrôle de la conduite automatique d’une Metatozzi est assez difficile, surtout avec le dernier correctif de <<INS "sécurité" ". Avant, elles fuitaient vos données personnelles autant qu’une anglaise son huile">>. Vous vous souvenez quand vous m’avez dit que seul un hacker voyou pouvait y arriver?
— Oui, c’était il y a cinq minutes… Mais ça ne me dit pas ce que vous avez affiché sur l’écran de la tablette fixée au drone.</q>
<<TAB>>Dans un monde en perpétuelle évolution, où plus rien n’était acquis, la dernière chose encore certaine était que seul un ninja pouvait vaincre un autre ninja. C’était aussi valable pour les informaticiens.
<q>Pour précipiter la voiture contre l’espace agricole urbain, notre hacker a sans doute injecté un code de reconnaissance faciale avec la forme d’une espèce oubliée de potimarron.
— Vous voulez dire que la voiture est programmée pour être attirée vers les légumes?
— Oui, comme on agite un chiffon rouge devant un taureau. Il fallait allumer un contre-feu, et je l’ai fait sous la forme d’un petit clip. Vous connaissez KutieTTY?
— Elles vendent beaucoup, mais ce n’est pas exactement du rap.
— Justement, c’est ce que j’ai diffusé sur l’écran de la tablette devant la voiture.
— Quoi? Vous lui avez montré des petites coréennes en short pour que SS-Boggotta s’arrête?
— Pas lui, l’ordinateur de bord de la voiture: je me suis dit que si c’était un informaticien qui avait fait le coup, il pouvait accepter de fracasser un rappeur dans les panais mais pas de désactiver complètement le système anti-collision si quatre petites coréennes en short s’agitaient devant le pare-brise.</q>
<<TAB>>Le tournage serait peut-être remis de ses émotions à plus tard.
<q>Nous autres les informaticiens, continuai-je, les petites coréennes en short sont ce que nous avons de plus précieux. C’est comme les rappeurs avec leur mère.
— En tout cas, Holokoast peut aller niquer la sienne, ah ah!
— Il faudra prendre quelques mesures de sécurité pour la suite, mais nous verrons cela plus tard. Dites à votre client qu’il peut prendre un Draïvo pour rentrer chez lui, il a sans doute eu assez d’émotions pour aujourd’hui.</q>
<<boutonMenu>><<boutonRetour>><q>Je suis désolé, Monsieur SS-Boggotta, mais si j’entends distinctement votre voix, je ne comprends pas un traître mot de ce que vous me répondez.</q>
<q>Pardon? Vous dites?</q>
<q>Une seconde… J’ai une alerte qui s’affiche.</q>
@@.écran;Écoute vocale en cours…
Trouvé!
Langue Français 2.0 détectée (FR-DIV).
Traduire vers Langue Favorite (FR-legacy)?
Oui, traduire/Non, ne pas traduire@@
<<TAB>>On fustigeait le <<INS "progrès" ", qui avait rapproché les continents et goulûment isolé nos vies">>, mais rien ne valait une petite analyse spectrale pour dialoguer en temps réel avec un pêcheur lapon sur sa banquise ou un rappeur français dans sa cylindrée.
<q>Allô? J’ai activé le mode bidirectionnel; nous devrions mieux nous comprendre.
— <i>Par Dieu, je m’étonne à l’écoute de cette voix digne d’un enfant illégitime.</i>
— Parfait, il y a une petite latence mais j’entends la traduction. Déjà, êtes-vous bien sûr que vous ne voulez pas mourir? Du point de vue de votre postérité, cela pourrait faire sens.
— <i>J’affirme que j’attenterai à vos jours s’il m’advenait malheur, diminutif familier pour frère</i>.
— L’ordinateur de bord vous affiche une demande de rançon, c’est bien cela? Pouvez-vous me dire s’il y a des fautes d’orthographe?
— <i>Prostituée, je ne suis pas en capacité de le déterminer.</i>
— Oui, où avais-je la tête. Avez-vous la possibilité de redémarrer l’ordinateur de bord en mode sans échec?
— <i>Vrai, j’ignore comment procéder. Mais le véhicule se rapproche dangereusement et menace de s’écraser; je refuse le trépas à mon âge. Dites à mon confrère que j’accepte une participation vocale à son poème mi-chanté mi-parlé…</i></q>
<<boutonChoix "— Bon, procédons autrement." "Rap arnaque voiture téléphone2">>
<<boutonRetour>><q> Je vais vous dicter une commande un peu complexe. Pouvez-vous la taper sur le terminal et me dire si quelque chose s’affiche à l’écran?
@@.écran;Get-AppXPackage -AllUsers | Foreach {Add-AppxPackage -DisableDevelopmentMode -Register "$($_.InstallLocation)\AppXManifest.xml"}@@
— <i>Au nom d’un livre sacré, je vous invite à une dégustation de la dépouille de vos an…</i></q>
<<TAB>>Le bruit retentit jusque dans les entrailles de mon téléphone; l’appareil le transcrivit, dans une approximation artificière, en <q>(Explosion soudaine)</q>, avant de me déclarer la communication terminée.
<<TAB>>On ne pouvait pas gagner à chaque fois. Mais au-delà d’un cas particulier d’une <<INS "intervention" ", et de ce qu’il fallait bien appeler, n’ayons pas peur des mots, une non-réussite">>, je me faisais la réflexion du besoin d’une meilleure prévention des risques et d’une prise en charge plus efficace de la formation des utilisateurs. Il ne s’agissait pas, bien entendu, de les transformer en <<INS "informaticiens" " — une opération qui, partant d’un membre du collectif C-Sexion 2larue, s’avérait de toute façon délicate —">> mais pour les pouvoirs publics d’inculquer quelques rudiments de sécurité informatique.
<<TAB>>Les clients s’y prenaient toujours trop tard. J’étais prêt à parier que l’agent de <<INS "SS-Boggotta" ", qui n’avait jamais pensé à me demander d’installer un pare-feu sur sa voiture ou à configurer correctement son bracelet électronique,">> serait capable de me tenir rigueur du débranchement accidentel de son client.
<<TAB>>Peut-être aurait-il aussi fallu agir autrement. Ou bien de la même façon, mais plus vite.
<<TAB>>Être l’ultime correspondant, le dernier des appels entrants d’un rappeur mort — l’analyse de la boîte noire et l’enquête le découvriraient sans difficulté — ne me disait rien qui valût.
<<boutonFin>><<boutonRetour>><<TAB>>Rendu au lieu convenu, une façon de bar à beuh excentré et sans <<INS "alcool" " — parfaitement le genre d’établissement conçu pour y réaliser les enlèvements —">>, je crus y discerner M. Gontier et Marie-la-chanteuse.
<<TAB>>Je m’attendais à chaque instant à me trouver en sachant trop, coiffé d’un sac, emmené par un lieu hors de toutes coordonnées. Marie, camouflée derrière ses faux-ongles, m’exposa la situation.
<q>C’est SS-Boggotta. Il fait du rap. Il est parti avec ma voiture. Il a volé ma voiture. Toutes mes cartouches d’encre, elles étaient dans la voiture. Il est parti avec.
— Vous n’êtes que deux?
— L’agent de SS-Boggotta, il va venir.
— Attendez, quelque chose ne colle pas: vous n’étiez pas censés vous connaître.
— Oui, c’est Monsieur Gontier.</q>
<<TAB>>J’avais besoin de réfléchir, mais ne trouvai nulle endroit qui s’y prêta.
<q>Laissez-moi réfléchir: je peux essayer d’envoyer un message d’alerte sur l’ordinateur de <<INS "bord" ", pour le ramener à bon port et à la raison">>. Vous avez l’adresse numérique du véhicule?
— Oui, c’est Monsieur Gontier.
— Bon, je vois dans son fil d’actualités qu’il tourne un clip pour sa nouvelle classe d’actifs financiers, le KrimKoin. Ce doit être soit à Miami, soit pas très loin d’ici. Et si je classe son casier par ordre antéchronologique, j’apprends qu’il purge actuellement trois mois de bracelet électronique, ce qui va le faire réfléchir à deux fois avant de tuer à nouveau une de ses femmes. J’en déduis aussi qu’il doit être plutôt pas très loin d’ici.</q>
<<boutonChoix "> Décidément, il fallait que je réfléchisse." "Rap arnaque accepte2">>
<<boutonRetour>><q>Ça ne se fait pas normalement mais je vais lui injecter un vers, réfléchis-je à voix haute.
— Un vers? Comme dans la poésie urbaine de rue?
— Je veux dire, un vers informatique. Un <i>worm</i>. Il va falloir essayer de se connecter en Wi-Fi sur une imprimante, ce qui ne va pas être le plus facile.</q>
<<TAB>>Marie croisa le regard de M. Gontier; de son sac à la table, elle fit glisser une clé numérique, encore obturée d’un bouchon. Je portai l’ustensile à mon nez, le humant là, le roulant sous la narine exactement.
<q>Des arômes de sous-bois, des notes confiturées de cassis… Je dirais une bombe logique programmée en KékéSkript. Dites-moi, vous ne vous foutriez pas un peu de moi? Qui vous a envoyés?</q>
<<TAB>>Marie resta interdite. J’en savais plus qu’elle.
<q>— C’est M. Gontier! C’est M. Gontier!</q>
<<TAB>>Devant la caméra de mon portable, j’agitai la clé à l’adresse de SS-Boggotta, avec qui j’avais établi la communication.
<q>Regardez ce qu’ils voulaient que je vous envoie…
— Garde-les le temps que j’arrive. Je vais m’occuper d’eux.</q>
<<TAB>>Les deux complices se mirent d’accord pour ne pas s’éterniser.
<q>Foutez le camp avant qu’il ne débarque. Je garde vos empreintes au cas où il m’arriverait quelque chose.</q>
<<TAB>>C’était fini. Pour paiement, SS-Boggotta me proposa les 0,023 KrimKoins qu’il venait de miner en roulant dans sa Metatozzi.
<<TAB>>Il m’octroya aussi une courte dédicace dans la dernière vertèbre d’un inédit, qui ne m’apporta aucun client.
<<boutonMenu>><<boutonRetour>><<TAB>>Afin qu’elle sût qui j’étais, j’avais proposé de la retrouver près de chez moi et suffisamment loin de chez elle, dans l’un de ces bars à chaises <<INS "désaccordées" " — un de ces bars de notre âge, à s’appeler <i>Le Potron-minet</i> ou <i>Les Éclusiers</i>, et qui, à l’exception de la musique qu’on y jouait, du personnel qu’on y employait et de tout ce qu’on y buvait, s’évertuait à recouvrer la patine et les réclames en tôle de ce qu’il n’avait jamais été">>.
<<TAB>>Nous nous étions, ce mois de décembre, entrechoisis sur TousLesDœux<sup>2</sup>, elle en arrangeant le demi-prénom de <q>Sophia</q>, certainement plus <<INS "sûr" " — mais envers qui? —">>, moi en escamotant une profession aux origines difficiles. Les verres venus, il avait fallu se mettre au clair sans risquer de trop nous attendre — j’avais la tête d’un <i>geek</i> mis à son compte; elle, la photo à s’appeler Souad.
<<TAB>>Habillement, elle sut être la première à évoquer ses ascendances tunisiennes — la question des <<INS "origines" ", dont il était crucial à l’époque qu’elles fussent ou bien rien ou bien absolument tout, ">> requérait, de la part de ceux qui n’en avaient pas, une vigilance de chaque instant. À l’exception de tout ce que j’étais, rien n’était pire que les généralisations.
<<TAB>>Si une application non-alignée comme TousLesDœux<sup>2</sup> dissuadait <i>a priori</i> les appartenantes trop assidues de venir y souhaiter ma mort ou la persistance de mon célibat, rien n’aurait pu me faire avouer à Souad qu’un paramètre m’avait permis de viser dans le catalogue les yeux sombres et le petit air soucieux que j’aimais tant chez les mauresques de Paris et des <<INS "environs" " (mauresques qui, pour quelques-unes d’entre elles, n’avaient rien contre l’idée de me savoir en vie)">>.
<<TAB>>En vie, je l’étais quand, le temps qu’un deuxième verre baissât sa garde, Souad finit par libérer cette question lancinante, trop longtemps <<INS "décantée" ", à laquelle, qu’elles fussent vraies ou bien fausses, les réponses d’un homme ne pouvaient qu’être mauvaises">>:
<q>Justement, à propos de TousLesDœux<sup>2</sup>, tu as rencontré beaucoup de filles?</q>
<<boutonChoix "— Zéro. Wallou. Aucune. Tu es la première, évidemment." "Souad zéro">>
<<boutonChoix "— Quelques-unes, évidemment." "Souad quelques">>
<<boutonChoix "— Pas mal. Mais je les plaque assez vite, évidemment." "Souad beaucoup">>
<<boutonRetour>><<TAB>>Souad ne parut pas se formaliser de ma réponse. Pour la professeur de français qu’elle <<INS "était" " — et au sujet de l’informaticien hormonal que je tâchais de ne pas incarner trop visiblement —">>, il semblait donc crédible qu’aucune femme, ni sur TousLesDœux<sup>2</sup> ni dans ce qu'il restait de la vraie vie, ne se fût penchée sur mon cas au point d’y verser quelques larmes ou d’y recevoir quelques baisers.
<<TAB>>J’étais évidemment habitué à un certain taux de fadaises dans <<INS "l’atmosphère" " — après tout, n’avais-je pas choisi d’être informaticien? — ">> mais, plusieurs fois, la faculté de Souad de tout avaler au pied de la lettre m’avait laissé pantois, ému et, dans ce cas précis, vaguement <<INS "contrarié" ". Je n’étais, foutredieu! tout de même pas un puceau de la rencontre en ligne">>.
<<TAB>>Maintenant qu’avait été levé le tabou de la question raciale et entérinée la décennie qui nous séparait, j’avais plaisanté sur les ordinateurs de mon adolescence — ces machines aux poutres apparentes qui, encore peu au fait des apports carthaginois, comptaient les taux d’amortissement en chiffres romains. C’était une blague pour l’effort, autant taillée pour la postérité qu’un couple sur <<INS "TousLesDœux<sup>2</sup>" "; elle était, dirons-nous, <i>à replacer dans son contexte</i>">>. Sans sourciller, Souad me répondit qu’il n’y avait pas d’ordinateurs à l’époque, puis reprit sur la difficile ambiance qui régnait ce trimestre en conseil de classe.
<<TAB>>Voilà, Souad était une <i>fille sérieuse</i>, qui avait renoncé à m’assujettir à ce sens de l’humour sans lequel il n’y avait point de citadin épanoui ni de premier rendez-vous qui tînt.
<<TAB>>Je me décidai à commettre une tentative, son prénom en apostrophe afin qu’elle perçût bien à qui je m’adressais.
<<boutonChoix "<q>Souad, tu me plais. Je veux être ton mec.</q>" "Souad zéro quotidien">>
<<boutonChoix "<q>Souad, c’est impossible. Je ne peux pas être ton mec.</q>" "Souad zéro physique">>
<<boutonRetour>><q>Je suis d’accord, me répondit-elle. Mais je dois y aller pour le moment. Tu me raccompagnes?</q>
<<TAB>>Sa réponse n’avait pas plus de sens que ma proposition — mais Souad était donc d’accord. Je la précédai de la sortie du bar au perron du <<INS "métro" ", là où, me semblait-il, s’arrêtait son invitation">>. Nous n’y étions pas, si l’on peut dire, allés par quatre chemins et elle m’effleura du même baiser, bref, décoché, sec, que celui avec lequel, deux jours plus tard, elle m’accueillit chez elle.
<<TAB>>Je passai son huis, un dessert parisien au bras, circonspect, tout invité à dîner que j’étais dans ce logement de fonction du parc de la Ville de périphérie.
<<TAB>>Elle rembobina sa journée, les copies, la salle des professeurs, les tribulations des élèves. Quand j’hésitai à mon tour à enjoliver une pittoresque intervention dans un sex-shop, elle me révéla qu’elle allait allumer la télévision.
<q>Je regarde une émission tous les soirs. Ça ne te dérange pas?
— Vas-y, j’allais te dire de faire comme chez toi.
— C’est parce qu’il est vingt heures.</q>
<<TAB>>Je me demandai pourquoi Souad avait juré fidélité à une télé-réalité consacrée aux <<INS "informaticiens" " — alors que bien d’autres populations à risque avaient déjà la leur">>. Dans <i>Le bootcamp des codeurs brisés</i>, quarante-deux développeurs rivalisaient d’audace afin d’être le premier à se reproduire avec leur directrice du <<INS "personnel" ". Certains tâchaient de la faire boire ou de l’inviter au bowling alors que d’autres, plus confiants dans leurs aptitudes, cherchaient à <i>hacker</i> après coup les résultats en ligne du test de paternité qui désignerait le vainqueur">>.
<<TAB>>Je me trouvais devant l’épisode, sans trop savoir que faire de <<INS "moi" ", comme un segment d’audience qui n’aurait pas choisi d’être là">>. Souad ne resta pas parfaitement silencieuse ni tout à fait en place; elle se leva deux ou trois fois pour butiner à la <<INS "cuisine" " — un émincé de volaille d’inspiration indienne qui venait encore compliquer la situation —">>, laissa en passant traîner sa main sur mon épaule, revint. Je cherchais quelque chose à penser, ou simplement à <<INS "dire" ", au sujet des plaisirs coupables et de la notion de consentement">>.
<<TAB>>Il était encore tôt, pas plus de vingt-deux heures trente, quand Souad s’éclipsa pour, dit-elle, prendre la salle de bains — ce que j’interprétai, remontant mollement le flux d’actualité de mon téléphone, comme un pas de plus dans ma bonne direction.
<<boutonChoix "> Elle revint, apparut." "Souad zéro quotidien2">>
<<boutonRetour>><<TAB>>Des amis badins m’avaient souvent demandé si mes dépannages informatiques s’apparentaient à ceux de ces plombiers pornographes dûment <<INS "équipés" ", qui voyaient jaillir des chambranles les nuisettes de clientes perverses, prêtes à toutes les échancrures pour sauver leur siphon et assouvir leurs colonnes de chute">>. Il n’en était rien, évidemment: Souad et moi avions deux des métiers où il était le moins recommandé de coucher avec la <<INS "clientèle" " ou d’exploiter à des fins sexuelles le matériel pédagogique">>. Mais j’étais en dehors des heures de service, civil en quelque sorte, espérant que tout fût possible, quand elle revint dans un pyjama en coton, boutonné, unidimensionnel, strié de haut en <<INS "bas" ", bien en deçà des affriolances qu’on était en droit d’attendre du scénario">>.
<q>Damien, je vais me coucher. Tu viens?</q>
<<TAB>>Telle fut ma nuit chez Souad. De son côté du lit, elle m’avait souhaité bonsoir et me chuchota, huit heures plus tard, qu’il n’était pas si désagréable de se réveiller avec quelqu’un. Je devais faire l’affaire.
<<TAB>>En signe d’amitié, pour ne pas avoir complètement dormi pour rien, je me hasardai à ouvrir son pyjama.
<q>D’accord. On a encore le temps</q>, répondit-elle.
<<TAB>>Ainsi, Souad se révéla une amante concise mais consciencieuse, plus attentionnée que je ne l’aurais cru. Elle devait partir au collège; je remis mes vêtements de la veille.
<<boutonChoix "> Nous ne nous rappelâmes ni l’un ni l’autre." "Souad zéro quotidien3">>
<<boutonRetour>><<TAB>>Si Souad m’avait gentiment mené en bateau, jusqu’à l’escale de ce petit matin, je ne parvenais pas tout à fait à lui en vouloir. Nous avions tous nos fantasmes, trop vastes pour nous, inavouables plus ou moins, vers lesquels nous tentions, le regard en l’air, d’infléchir un partenaire, ballotté, lui, par ses propres desseins. Pour avoir ouvert des ordinateurs et récupéré bien des fichiers perdus, je connaissais ceux des hommes et, pour avoir couché avec quelques-unes d’entre elles, n’avais jamais bien compris ceux des femmes.
<<TAB>>Je n’avais en tout cas jamais participé au fantasme qu’avait Souad — je ne m’en rendis compte qu’après — de l’instant conjugal, d’une vie du quotidien telle qu’elle était communément admise. Cette vie-là, qui tendait à disparaître, nous lui devions aussi, elle et moi, notre existence. Une vie de couple aux parfums de prélèvements trimestriels, de crème hydratante et d’informaticien sans histoire.
<<TAB>>J’avais été celui-ci, pour elle et quelques heures de mes ressources.
<<boutonMenu>><<boutonRetour>><q>Souad, je n’arrive pas du tout à te faire rire mais je peux concevoir que nous nous passions d’humour. Ça n’a rien d’indispensable dans un couple. Je suis sûr que tes parents n’en ont pas du tout et pourtant, pourtant, tu es là. L’humour a toujours été très surestimé. D’ailleurs, l’humour est moins drôle qu’on veut bien le dire.</q>
<q>Ce dont je n’arrive pas à faire abstraction, c’est le physique. Tu n’es pas en cause, sois-en certaine. Tout le problème vient de moi, qui suis peut-être plus attiré par la féminité que par ce que les femmes sont effectivement. En fait, je suis surtout attiré par les influenceuses beauté et les femmes de footballeurs, qui sont assez unanimes sur le fait de ne pas s’intéresser à moi.</q>
<<TAB>>Souad sembla sous le choc, défigurée par <<INS "l’impact" ". Je pensais lui montrer tout le recul sur soi-même, toute la distance hors de moi que j’étais capable de parcourir, mais l’expérience montra que ce n’était pas ce qu’elle attendait">>.
<q>Tu aurais voulu que j’aie du vernis, comme ça… fit-elle, mimant le geste d’allonger ses doigts aux ongles secs.
— Ah oui, exactement!</q> répondis-je, sans réfléchir.
<<TAB>>Cette fois-ci, tout basculerait. Elle n’attendit que le retour du serveur pour éclater en sanglots comme on lâche les chiens, se lever et, en me disant qu’elle n’en aurait pas pour longtemps, s’enfermer pour de bon dans les toilettes.
<<TAB>>J’hésitai à la suivre — il est toujours délicat de trop longtemps frapper aux portes.
<<TAB>>Je composai plutôt à son attention un message sur TousLesDœux<sup>2</sup>. Peut-être lui parviendrait-il au travers des carreaux d’émail qui sans doute, à l’heure qu’il était, dénombraient ses larmes.
@@.écran;Je suis désolé de ne pas avoir réussi à te faire rire. Comme tu ne revenais pas, j’ai réglé les consommations et confié ton sac au serveur. Je n’ai rien pris dedans. Je te souhaite bonne chance.@@
<<TAB>>Avait-elle pris son téléphone pour aller pleurer, je l’ignorais. Je n’avais pas fait attention.
<<TAB>>Souad me rappela, peut-être un mois plus tard. Elle me demanda si c’était moi qui venais d’essayer de la joindre en appel masqué. Je répondis que non; elle raccrocha et puis plus rien.
<<boutonMenu>><<boutonRetour>><<TAB>>J’étais toujours surpris par la ponctualité avec laquelle les filles de TousLesDœux<sup>2</sup> déposaient ce genre de collets, la brutale ingénuité avec laquelle elles semblaient s’attendre à ce que je leur dévoilasse la mesure de la convoitise des autres à mon <<INS "endroit" " — une valeur turbulente, mais la seule qu’elles voudraient m’accorder">>.
<<TAB>>Pendant ce temps, je tentais en général de discerner si leur tour de taille entrait dans mes critères — mais de façon plus discrète quant à moi, plus subtilement masculine.
<<TAB>>Souad — elle préféra là aussi en parler — avait retouché son âge du côté d’un second chiffre, plus accommodant, suspendu à sa fiche. Les hommes, m’expliqua-t-elle, s’effrayaient au passage de certains <<INS "caps" " — la question de savoir pourquoi, qui aurait détourné le cours des fleuves, reformaté les systèmes solaires et bloqué toutes les mises à jour de sécurité, resterait forcément indicible en ces circonstances">>.
<q>Voilà, j’assume: je veux des enfants, me dit-elle après quelques minutes de mise en jambe, le regard incertain.
— Souad, je peux l’entendre.</q>
<<TAB>>Je ne savais rien de ce que pouvait signifier ma réponse. J’arrondissais ma sollicitude à la dizaine supérieure. Oui, nous aurions pu avoir des enfants; un autre destin plus longtemps nous aurait blottis l’un contre l’autre.
<<TAB>>Les Événements grondaient au loin et par endroits; ils étaient déjà trop tard. Nous devons peut-être aujourd’hui, elle et moi, nos vies, séparées d’une mer mais sauves, à ce premier cheveu blanc qui avait incisé sa tête, à ma chimère d’un TousLesDœux<sup>2</sup> qui m’aurait gardé sous son aile une meilleure candidate, pleinement disposée à incarner celle à qui je pensais avoir droit — à une histoire, en somme, pas assez belle pour être vraie.
<<TAB>>Tout le monde sait bien comment les Souad et comment les Damien ont fini ces années-là. Mais quelque chose, j’en reste pétri, avait été possible entre nous.
<<TAB>>Parce que nous aurions pu avoir raison, il fallait avoir essayé.
<<boutonFin>><<boutonRetour>><<TAB>>Souad ne sembla pas chanceler sous le poids de la réponse; elle la prit même étonnement bien.Puisque je pouvais, le vrai comme le faux, tout lui révéler, elle ne vit pas non plus d’inconvénient à mon état d’informaticien. En fait, rien ne semblait vraiment la déranger. Elle-même avait embrassé une carrière de professeur de français en <<INS "banlieue" " — trois mots enchaînés comme on encaisse un <i>combo</i>, et résumaient à eux seuls toute l’impuissance, l’absurdité et le désespoir du monde tel que nous l’avions subi">>.
<<TAB>>Si la révélation de son métier qui, tout autant que des cages d’escalier avaient poussé au crime, appelait désormais à la commisération des amis et des inconnus, Souad voulait encore croire aux vertus ascensionnelles des républiques méritantes.
<<TAB>>Elle me proposa aussi, comme je ne m’y attendais pas exactement, de poursuivre la soirée chez moi.
<<TAB>>Sur le futon qui se présenta à nous, il en résulta <<INS "l’étreinte" " — au dépourvu et besogneuse pour ma part, sans animosité pour la sienne">>. Les hommes ne savaient pas dire non.
<<TAB>>Souad et moi étions de tièdes amants échoués sur les planches de l’instant. Elle fut intriguée que je pus, sans livraison ni coup férir, lui établir au gaz et au débotté quelques <i>linguine</i> au thon. L’informatique menait à tout.
<<TAB>>Les vraies aventures d’un soir étaient plus rares qu’on voulait bien le raconter en ville ou le biffer sur TousLesDœux<sup>2</sup>. Par peur d’y répondre, aucun de nous n’avait abordé la question d’une autre fois.
<<TAB>>J’avais tout autant négligé d’effacer les coordonnées de Souad que de les mettre à jour et ne m’attendais pas à ce qu’elle rappelât peu après, ressuscitée, revenant d’entre les <i>dates </i>; je ne m’attendais pas aux augures d’une <q>Sophia(?)</q> qui, la veille de Noël, resurgit de l’écran de mon téléphone.
<<boutonChoix "> Je pris l’appel pour ne pas mentir." "Souad beaucoup noël">>
<<boutonChoix "> Je laissais filer la sonnerie; j’avais tellement à faire sans elle." "Souad beaucoup psychiatre">>
<<boutonRetour>><<TAB>>Souad rejoindrait ses deux sœurs et sa mère pour un réveillon simple et sans mœurs ostentatoires, auquel elle me convia. Les fêtes hivernales, si l’on peut dire, me laissaient de glace mais je ne renonçai pas à l’idée de la <<INS "revoir" ", en dépit de ma place sur la liste des autres hommes qu’elle avait appelés avant moi, qui restait à déterminer, et des modalités selon lesquelles nous coucherions de nouveau ensemble, elles aussi encore mal dégrossies">>.
<<TAB>>Il n’avait pas été rare, pendant ces générations, qu’une famille tunisienne fêta Noël dans les hauteurs d’une cité du Val-de-Marne — cette façon de Noël adjacent, resté encore un peu chrétien sur sa <<INS "lancée" ". L’apparition sur le marché d’une gamme de foie gras confessionnel étira encore quelques années cette parenthèse œcuménique, dont peu se souviennent aujourd’hui">>.
<<TAB>>La mère de Souad nous avait accueillis. C’était cette dame au gilet de laine et au regard doux, pas encore tout à fait vieille. Divorcée, sans fils ni mari, elle ne plissa pas le front au moment de recevoir de deux de ses filles, à l’instant des présents, autant de flacons <<INS "identiques" " — mais petit pour l’un, moins pour l’autre —">> d’un parfum fréquemment associé aux castes parisiennes. J’avais apporté quelques chocolats à la cantonade; tout le monde s’excusa qu’il n’y eut aucun cadeau pour moi — dont l’identité et l’existence même n’avaient été dévoilées qu’au tout dernier moment.
<<TAB>>Les sœurs de Souad avaient fait leur chemin. L’une vivait à Londres, l’autre à Lausanne. Elles étaient chacune adjointes de cordiaux financiers d’origine franco-blanche, pas même antipathiques, qui, au contact de l’informaticien rapporté que j’étais, s’employèrent à nous trouver quelque raison commune, sans toutefois que la conversation ne divergeât longtemps des remous familiaux.
<<boutonChoix "> D’ailleurs, personne ne nous demanda comment, ni surtout pourquoi, Souad et moi nous étions rencontrés." "Souad beaucoup noël2">>
<<boutonRetour>><<TAB>>À la faveur d’une pause, un crochet par la cuisine négocié par sa mère, l’une des sœurs me récapitula que son mari, ci-présent dénommé Aurélien, dont elle semblait enceinte du dernier mois d’août, endossait dans d’autres circonstances le prénom adapté de <q>Mounir</q> et une nationalité libanaise fictive mais plus comestible par la frange la plus vulnérable de l’auditoire familial. On avait toutefois conservé sa véritable profession qui, elle, ne posait de problème à personne.
<<TAB>>Souad attendait la bûche; j’opinai sans poser de question. Je savais que les Libanais s’ébrouaient en plusieurs <<INS "variétés" ", antagonistes pour la plupart, qu’il valait d’ailleurs mieux ne pas toutes réunir autour d’une table de Noël">>. La retouche d’image avait certes beaucoup progressé mais, du Val-de-Marne à Tataouine, aucune tante à contrarier ni aucun cœur de grand-père à préserver ne pouvait à l’évidence croire que cet Aurélien pût survenir de l’une d’entre <<INS "elles" ", même en mangeant beaucoup de taboulé pendant l’hiver">>.
<<TAB>>Hérité des générations précédentes, un bout de code d’honneur avait dû rester actif dans le système, menaçant de tout faire exploser. Il avait sans doute fallu désactiver le module <q>vraisemblance</q> pour que des messages d’erreur ne s’affichassent pas trop souvent. C’était la paix civile, la version stable, et tout le monde trouvait une raison de s’en accommoder.
<<TAB>>Des sœurs, Souad était — qu’elle me le pardonne — la moins jolie des trois. Elle avait aussi trouvé en moi une licence moins récente et moins performante que celle des Aurélien, mais cependant tout aussi autochtone, rapidement opérationnelle et disponible à la location. Pour la dernière fois sans <<INS "doute" ", éphémère gendre infernal">>, je fus à mon corps défendant employé à emmerder la mère d’une autre. À nos âges, certains parents commençaient à devenir morts, trop vieux ou bien peut-être déjà suffisamment emmerdés comme ils l’étaient.
<<TAB>>Ma fonction accomplie auprès de Souad et sa mère, le triplé bleu-blanc-rouge dûment homologué, l’idée d’arrêter les frais faisait son chemin autour de la tablée. Avant même minuit, je repartais seul dans un train de garde, me demandant à l’avance que faire d’un moignon de bûche que personne n’avait eu le cran de <<INS "finir" ", scellé dans un parallélépipède de matière plastique fondu et moulé <i>in China</i> et bien loin des Val-de-Marne">>. Quand on confiait à fond perdu ce genre de boîte en plastique, c’était bien qu’on n’espérait ne plus jamais revoir ni son contenant ni son récipiendaire.
<<boutonMenu>><<boutonRetour>><<TAB>>Je fréquentais ces années-là un centre médico-pathologique mal repeint et sectoriel, inutile mais gratuit, qui avait pu accueillir mes épanchements. Le psychiatre qui m’avait en quelque sorte été commis d’office, et dont j’appris par incidence qu’il était originaire d’Annaba, avait quitté le pays au bon <<INS "moment" " — si tant est qu’il y eut, pour en partir, un mauvais">>.
<<TAB>>J’avais tâché de ne pas lui présenter le sujet trop crûment mais il ne sembla pas me reprocher la constance des prénoms de mon palmarès sur TousLesDœux<sup>2</sup> que je lui égrenais comme source possible de mes troubles — Amel, Amal, Nohra, Nora, jusqu’à une authentique Shérazade pour l’une d’entre elles. Il leva un sourcil pour une <i>Sabrina</i>, appellation qu’on savait orientable en plusieurs directions, mais la réponse était oui bien sûr là aussi. J’entendis moins comme une mise en garde que comme une consigne fraternelle son idée que, pour une exotique de l’étape de passage dans mes bras, rien n’était pire que d’être abandonnée après avoir été exploitée à des fins charnelles.
<<TAB>>C’était, je devais l’avouer, un peu le genre de ma casbah: à ma décharge, une chose pire pour une femme que d’être abandonnée par moi était bien de ne pas l’avoir été plus tôt. Au fond, je n’en voulais pas aux autres qui m’avaient dit non; je voulais, plus simplement, épargner à toutes les Souad de TousLesDœux<sup>2</sup> et de Navarre, le destin qui serait le mien.
<<TAB>>Je craignais, cela va sans dire, de finir seul, misérable, abandonné de <<INS "toutes" ", maintenu uniquement à des fins de compatibilité antérieure, sans plus personne à exploiter sexuellement">>. Dans mon téléphone, j’avais conservé comme talisman le message de moins d’une minute déposé par <<INS "Souad" ", que je laissais inécouté — demeuré inouï, il n’en était que plus beau">>. J’observais de tous ses caractères gras ce texte affiché, la mention datée de la persistance de Souad, implorant que je la décachetasse, s’engloutir peu à peu sous la somme du temps et des appels de mes nouveaux clients.
<<TAB>>Tant que persistaient ces quarante-neuf <<INS "secondes" " — que pouvait-on bien ne pas se dire en autant de temps? — ">>, je n’étais pas vraiment seul.
<<boutonMenu>><<boutonRetour>><<TAB>>On devrait toujours se méfier des gens qui écrivent. Heureusement, ils ne manquent jamais de vous le faire savoir.
<<TAB>>Qu’un client se fût à l’occasion épanché dans quelque biographie, qu’il eût dans la manche un ouvrage ou deux, et il prenait soin de tout m’en dire avant que j’eusse foulé son perron ou posé ma besace.
<<TAB>>L’Écrivain avait en général des problèmes de traitement de texte et d’exercice <<INS "fiscal" " — c’était même un peu à cela qu’on le reconnaissait">>. Celui de ce jour-là semblait encore solvable et en état de marche. Il semblait même encore en liberté. Pour ce que j’en savais, il n’était pas de ceux qu’on avait si nombreux voués aux gémonies du <<INS "temps" ", purgés dans les mines, les placards, les forums ou les sombres prétoires">>. Je crois surtout que personne ne faisait tellement attention à lui — ce qui pouvait expliquer son maintien en circulation.
<<TAB>>Il m’avait rappelé en urgence, fébrile mais fidèle à mes services. C’était le genre de client qu’on aimait bien sans l’avoir lu.
<q>Vous vous souvenez du traitement de texte professionnel pour écrivain que vous m’aviez conseillé? me demanda-t-il pour poser l’ambiance du récit. Je ne sais plus si je vous l’ai dit, mais je suis écrivain.
— Et vous en êtes content?
— Content?
— Je veux dire content du traitement de texte.
— Oui, mais j’ai voulu tester le module anti-distraction.
— Du genre à bloquer l’accès aux mails et aux sites pornos tant que vous n’avez pas terminé trois pages?</q>
<<TAB>>Il respira.
<q>— C’est exact pour les mails et je vous crois sur parole pour les sites pornos. Seulement j’ai activé la version premium. Ah, je suis bête, je suis bête!
— Mais non, vous êtes un écrivain, répondis-je.
— J’ai surtout peur d’avoir eu la main lourde sur les options: l’application annonce maintenant qu’elle détruira l’ordinateur et effacera tout ce que j’ai écrit si je ne tape pas dix mille mots avant quinze <<INS "heures" ". Et elle ne tient même pas compte du déjeuner avec mon éditeur">>. C’est difficile à dire pour un écrivain, mais jamais je n’aurai autant d’inspiration.</q>
<<TAB>>Dressée face à la procrastination, ses dépendances tapies au cœur des fibres des fichiers-système, l’extension <<INS "FocusProphet 2.3" " (dont la devise <q>Toujours à vos côtés pour l’attention</q> avait remplacé un <q>Toujours dans votre camp de concentration</q> mal compris par le public européen)">> avait la réputation d’un fort inexpugnable, impossible à désactiver une fois le pont-levis dressé. Ne sachant trop que faire, je pris cette posture de l’auteur pénétré, le maxillaire étayé du pouce et de l’index, incliné vers ses propres fulgurances, qui allait bien finir par me donner une idée.
<<boutonChoix "— Je pourrais taper n’importe quoi au clavier, mais à toute vitesse." "Écrivain clavier">>
<<boutonChoix "— Pourquoi ne pas effectuer un énorme copier-coller?" "Écrivain copier">>
<<boutonChoix "— Il suffit de laisser les réseaux sociaux travailler pour vous." "Écrivain MyCeercl">>
<<boutonChoix "— L’intelligence artificielle, voilà la solution." "Écrivain IA">>
<<boutonRetour>><q>Je dois vous avouer que j’ai déjà mesuré certaines de mes mensurations mais que je n’ai jamais chronométré ma vélocité <<INS "dactylographique" ". J’imagine être plutôt rapide: vous êtes écrivain, mais je suis développeur">>.</q>
<<TAB>>Je m’installai au clavier, laissai craquer mes doigts et lançai un compte à rebours d’une minute:
@@.écran;Le sabir des enclumes adulées scintille dans l’évanescence marmoréenne de l’insuffisance rénale autour de l’orbite de sa pendule aurifère sans que jamais, sauf avis contraire de la part du plombier, le général de Gales se montrât à la hauteur de son cerceau d’externalités louvoyantes et insipides et rond et rond petit patapon dans ta gueule de bâtard au carré de la@@
<<TAB>>Le chronomètre m’informa qu’il ne restait plus rien de la minute. Une soixantaine de mots, avec l’aimable collaboration du correcteur orthographique.
<q>C’est formidable, on pourrait appeler ça l’écriture automatique, fit remarquer l’auteur.
— C’est également une méthode de communication avec l’au-delà, répondis-je, mais nous n’aurons sans doute pas le temps de nous pencher sur la question. Préparez-moi du café et une <<INS "paille" ", avec peut-être un petit coup de calva, aussi, pour me désinhiber en m’imbibant">>. Il nous reste trois heures.</q>
<<boutonChoix "— Deux-heures cinquante-huit, plus exactement." "Écrivain clavier2">>
<<boutonRetour>><<TAB>>Des sueurs de différentes températures coulaient le long de mes golfes temporaux. Je travaillais les caractères au corps, de tout mon soûl:
@@.écran;La mare aux canards d’ambroisie chicotait la fulgurance d’Étretat dans l’enjambement factice de la sérendipité mégalomane en mélasse intime et idoine, alors que le camembert circonvenu de la façon largement fallacieuse entretenait dans les hospices de Beaune…@@
<<TAB>>J’étais le nègre instantané d’un auteur en souffrance; il me restait deux <<INS "heures" ". Il fallait écrire, écrire pour ne pas mûrir">>.
<q>Encore six mille mots! Tenez bon!</q>, suppliait mon client, l’œil rivé sur le compteur.
@@.écran;Réputée pour ses lymphocytes néerlandophones, la camisole sirupeuse d’en face atteignait la calvitie en tromblon et en courant alternatif de l’alimentation équilibrée par là-même ainsi que les dépositaires de plinthes vermoulues en agaves licencieuses…@@
<<TAB>>À la croisée d’un complément d’objet direct, aux alentours des trois mille mots restants, une douleur me <<INS "cisailla" ". Je venais peut-être de me faire les croisés de la main">>.
<q>Que se passe-t-il? s’enquit l’écrivain.
— Mon majeur gauche, putain, mon majeur gauche. Il ne répond plus.
— Tenez bon, Damien! Je double vos honoraires! Je prends en charge l’opération!</q>
@@.écran;Ô combien de diphtongues diaphanes ont résonné en contrebas des contrebasses à la vitesse d’une tripe au galop…@@
<q>Plus que soixante secondes, Damien! Il reste cent mots ou tout est perdu!</q>
@@.écran;Le socle en pivoine vermoulue de l’arobase bifide en raisin de l’épître de Saint-Paul aux Corinthiens…@@
<q>Damien, trente secondes… Cinquante mots! Cinquante mots en trente secondes! Vous pouvez le <<INS "faire!" " Pensez à ma postérité!">></q>
@@.écran;La vidange sur les rouflaquettes amidonnées me fait réaliser seulement maintenant qu’il vaut mieux taper des mots plutôt courts tels que or, ça, à, ou…@@
<q>Damien, un seul mot! Un seul!</q>
<<boutonChoix "<q>et</q>" "Écrivain clavier et">>
<<boutonChoix "<q>mithridatisation</q>" "Écrivain clavier mithridatisation">>
<<boutonRetour>><<TAB>>Pour couper court à la seconde restante, un <q>et</q> en mot du triomphe, pour en finir avec les locutions, semblait aller de soi. Sa concision plaidait en sa faveur; son sens du rassemblement en faisait le candidat idéal.
<<TAB>>Mais j’avais négligé les positions des touches idoines sur le clavier, qu’on situe d’ordinaire à gauche de l’échiquier. Mon majeur amorphe avait mis davantage de temps que d’ordinaire pour aller à la rencontre du <q>E</q>. Une latence d’un rien mais qui fut suffisante pour que, mon index à deux doigts de frapper sur le <q>T</q>, l’application mît ses menaces à exécution.
<<TAB>>Sans un mot, sans une alerte, sans plus d’indulgence, l’écran se figea, s’éteignit.
<<TAB>>Mon client se tourna vers moi, livide, décomposé:
<q>Des mois de travail. Une intrigue haletante, des personnages hauts en couleur, évanouis à jamais!
— J’ai tapé tout ce que j’ai pu…</q>
<<TAB>>J’avais voulu le réconforter, lui poser la main sur l’épaule, n’importe laquelle des deux — mes doigts n’en pouvaient plus. L’auteur tout entier à ses funérailles, je me retrouvai seul avec mes <<INS "extrémités" ". Moi qui n’avais pas d’éditeur avec qui déjeuner, je me demandais comment m’alimenter dès lors sans assistance">>.
<q>Et si, après tout, il n’était pas si bon? Vous n’auriez rien à regretter. Vous pourrez le réécrire plus beau qu’il n’était à l’origine. Vous devriez même commencer dès maintenant.
— Vous croyez que mon clavier fonctionnera encore?</q>
<<TAB>>Je pris un temps de réflexion. Un véritable clavier mécanique, prisé du professionnel, aurait sans doute <<INS "survécu" ", préservé mes jointures digitales et sauvé la littérature analogique">>. Mais il était trop tard.
<q>— C’est un modèle grand public, avec des membranes, indigne d’un écrivain. Alors non, probablement pas.</q>
<<boutonMenu>><<boutonRetour>><<TAB>>Les idées en léger différé, j’avais voulu saisir le dernier mot venu. <q>Mithridatisation</q> avait le panache pour lui; il était <<INS "ambitieux" ", et aussi très con,">> de vouloir ainsi en finir, victoire acquise, bras levés, en roue libre, à une seconde de l’arrivée.
@@.écran;mi@@
<<TAB>>Je n’aurais pas été mécontent d’une petite ultime finale; mais une boîte d’alerte s’interposa sur l’écran après les deux premières lettres. J’avais eu le lexique plus gros que le ventre; tout était fini.
@@.écran;Vous avez rempli votre quota. Félicitations.@@
<<TAB>>L’homme de lettres me regarda, béat, <<INS "estomaqué" ", tellement naïf qu’il ressemblait à un simple lecteur">>.
<q>Ah, je ne suis pas mécontent de celui-ci!</q> m’exclamai-je, en attendant de comprendre pourquoi.
<<TAB>>Comme rien n’advenait, qu’aucun ordinateur ne se réduisait en cendres toxiques pour l’environnement, qu’aucune humanité ne perdait au pilon une immarcescible œuvre de l’esprit, je décidai de continuer:
<q>Vous êtes étonné, c’est normal. Vous pensiez certainement que j’allais vouloir taper quelque chose de ridicule, comme <q>mitoyenneté</q> ou <q>mithridatisation</q>. Vous savez, le bon informaticien est avant tout pragmatique.
— Bien sûr! Vous avez tapé un mot avec votre main droite… <q>mi</q> est accepté par le correcteur orthographique! La note, la note de musique! Damien, c’est un miracle, vous êtes un génie!</q>
<<TAB>>Pendant que je sauvegardais le manuscrit avec toute la désinvolture qui seyait, j’envisageai un instant de pivoter de mon siège et de lui répondre qu’il s’agissait d’un mi-racle ou bien que j’étais plutôt un gé-mi, ou encore que je comptais bien lui présenter ma note. Mais rien de tout cela n’était très <<INS "bon" ". Ce n’était pas même mi-drôle, et pour tout dire assez mi-nable. Je comprenais pourquoi j’avais étudié l’informatique plutôt que suivi l’école du clown">>.
<<TAB>>J’aurais sans doute mieux fait de lui demander s’il comptait proposer ma contribution à son éditeur du déjeuner et, si oui, à quel titre. Mais j’étais trop fourbu, anéanti et soulagé.
<q>Regardez, il y a autre chose!</q> me suggéra le client, qui n’avait pas complètement renoncé à un petit reflux d’inquiétude.
<<TAB>>Je revins vers l’écran. Une nouvelle alerte avait surgi:
@@.écran;Vous avez tapé 10.000 mots en 3 heures. Bravo. Voulez-vous recommencer le même défi: oui/non? 3 seconde(s) restante(s).@@
<<boutonMenu>><<boutonRetour>><<TAB>>Le <<INS "plan" ", soumis aux lois conjuguées de la parcimonie et du moindre effort, ">> consistait à aspirer n’importe quel classique de la littérature et à en transvaser, ni vu ni contenu, le résultat dans le gosier du monstre.
<q>— Nous pourrions prendre un ouvrage de Guillaume Glück, par exemple.
— Ou peut-être mon dernier roman, non?
— Je pensais plutôt à quelque chose de connu. Je veux dire qu’on peut trouver facilement sur le <i>dark réseau</i>. Je veux dire que ça n’a aucune importance. C’est le nombre de mots qui compte. D’ailleurs, je viens de le trouver.</q>
<<TAB>>Je collai les cinq premiers chapitres, dix mille mots au garrot. Pendant une seconde, l’application sembla avaler sans broncher son picotin de littérature. Elle eut un hoquet, puis régurgita une alerte à l’écran:
@@.écran;Détection réutilisation 10.000 mots sur 10.000. Originalité/extravagance: 0,00%. Temps soustrait: 02h59min. Temps restant: 00h01min.@@
<<TAB>>Un manque d’inspiration flotta brièvement.
<q>Ne me dites pas que vous avez activé l’algorithme de sanction anti-plagiat? <<INS "demandai-je" ", tâchant de le préparer à l’axiome voulant que la faute incombât toujours au client">>.
— Bien sûr que si, je l’ai activé. Il m’arrive d’avoir des réminiscences: l’autre jour, j’avais tapé <q>Mignonne, allons voir si longtemps je me suis couché de bonne heure</q> et le logiciel m’avait retiré six secondes. C’est bien ce que vous m’aviez conseillé, non?</q>
<<boutonChoix "> Il me restait une minute pour accompagner mon client dans un long travail de deuil." "Écrivain copier2">>
<<boutonRetour>><q>J’imagine que vous n’avez pas de copie de sauvegarde…
— Je pensais tout imprimer une fois mon roman terminé, répondit-il. C’est beaucoup plus sûr.</q>
<<TAB>>Il semblait penaud, mais je savais qu’il fomentait encore une dernière embuscade. D’un seul coup, il arracha la prise électrique. L’ordinateur se plongea dans l’obscurité, à quelques secondes de la fin du compte à rebours.
<q>Vous n’aurez qu’à démonter le…
— Le?…
— Ah, comment appelez-vous ça?…
— Le disque dur?
— Oui, le disque dur.
— Ce n’est pas spécifiquement moi qui l’appelle de cette façon mais il est possible de le démonter, oui.
— Mais est-ce qu’on ne pourrait pas récupérer dedans le texte que j’avais déjà tapé?
— On pourrait, mais j’imagine que vous avez activé le chiffrement inviolable, comme je vous l’avais conseillé?
— Ah oui, exactement! se rengorgea-t-il.
— Et j’imagine aussi que vous avez égaré la clé de décryptage à cent-vingt-huit caractères?
— Certainement pas! Je l’ai stockée là, sur le…
— Sur le quoi?
— Ah, comment appelez-vous ça?…
— Le même disque dur que nous sommes censés déchiffrer. C’est bien ça?</q>
<<boutonChoix "> Je lui laissai quelques secondes de réflexion pour tourner la page." "Écrivain copier3">>
<<boutonRetour>><q>On ne pourrait pas le décoder, en essayant toutes les combinaisons possibles?
— En théorie, oui; en pratique, il faudrait sans doute plusieurs millénaires à l’ordinateur le plus puissant du monde pour trouver comment le réveiller… Peut-être qu’un jour la technologie quantique pourra décrypter votre texte et que l’homme du futur découvrira votre œuvre longtemps après notre mort.</q>
<<TAB>>Peut-être fallait-il se quitter sur une note d’espoir apte à sauvegarder l’écrivain francophone en <<INS "perdition" ": après tout j’avais une facture à présenter qui était, homme du futur ou pas, réglable avant la fin du siècle courant">>.
<q>— Je ne sais pas s’il en achètera beaucoup d’exemplaires: c’était un roman d’anticipation. L’homme du futur y sera déjà; ça ne l’intéressera plus</q>, me répondit-il, désabusé.
<<TAB>>Connaissant mon client, le roman à déchiffrer était sans doute rédigé en français normal — ce qui, à ce moment-là de l’histoire des sexes, ne plaidait pas en la faveur de sa réhabilitation auprès de l’humaine du future.
<<TAB>>Après les lettres, il était temps de parler chiffres.
<q>Je suis désolé de devoir remuer le stylo dans la plaie, insistai-je, mais le code de votre carte bancaire…
— Oui?
— Est-ce que vous l’avez retenu dans votre tête ou est-ce qu’il se trouve sur votre disque dur indéchiffrable?
— Quoi? Vous avez perdu mon roman et vous voudriez de l’argent? protesta-t-il.
— Oui, et je peux aussi me souvenir du mot de passe de votre compte WageWedge.
— Mais il est vide!
— Allez, ne me prenez pas pour une cassette. J’ai lu vos résumés. Votre dernier livre parle d’un réfugié arrivé à Marseille et qui révolutionne la cryptographie quantique. Ne me dites pas qu’un producteur français ne vous a pas acheté les droits d’adaptation au cinéma.</q>
<<TAB>>Il se dirigea à contre-cœur et au fond à droite vers un <<INS "guéridon" " matérialisé de bois de rose, dont la serrure eut sans doute été plus facile à fracturer que la combinaison de son disque dur">>; il jeta quelques billets de banque à mon <<INS "endroit" " — peut-être, allez savoir, des sauvegardes sur papier de ses actifs en cryptomonnaies">>.
<q>— Pour pas grand-chose, Monsieur Tuney, pour pas grand-chose!</q> répondit-il, écumant d’une rage froide et débitrice.
<q>— Ah, et puis vous allez aussi devoir vous racheter un ordinateur. Je pourrai vous conseiller sur un modèle adapté à votre activité. Pas trop cher.</q>
<<boutonMenu>><<boutonRetour>><q>Comme poster quelque chose sur MyCeercl, suggérai-je.
— Une sorte d’appel à l’aide à destination de la communauté?
— Pas tout à fait: nous allons surtout les faire réagir. Je vais coder un programme pour récupérer leurs réponses indignées en temps réel et les réinjecter dans votre ordinateur, assez rapidement pour arriver à dix mille mots d’ici trois heures mais avec un délai aléatoire entre chaque caractère pour que votre traitement de texte croie que c’est un humain qui tape.</q>
<<TAB>>Mon client semblait circonspect.
<q>— Mais pourquoi ne pas réutiliser les messages postés hier ou avant-hier?
— Vous avez activé le filtre anti-plagiat, non? Il vous interdit de retaper un texte déjà publié ailleurs. Non, nous avons besoin de chair fraîche, avant que le filtre n’en ait connaissance.
— Mais que pourrions-nous <<INS "mettre?" " Moi-même, j’avais publié quelques haïkus sur mon compte MyCeercl et je dois bien avouer qu’ils n’avaient pas provoqué toutes les réactions escomptées.">>
— Un bon petit scandale ferait l’affaire.
— Ah oui, un appel au meurtre, peut-être!
— Ça aurait l’avantage de ne pas être risqué. Mais les gens vont croire que ce sont des paroles de rap français; ils ne vont pas vraiment <<INS "réagir" ". Les appels au meurtre, il faudrait plutôt les recevoir">>.</q>
<<TAB>>De réfléchir à voix haute, mon cerveau continuait.
<q>Si nous voulons susciter un facteur d’indignation maximal avec dix mille mots garantis de commotion émotionnelle, le mieux est encore d’écrire quelque chose de vrai.
— Vous n’y allez pas avec le dos du formulaire. Vous auriez une idée?</q>
<<boutonChoix "— Je crois bien que oui." "Écrivain MyCeercl2">>
<<boutonRetour>><<TAB>>Tapi dans l’ombre d’un réseau privé virtuel, j’ouvris un compte en mousse sur MyCeercl et dégainai mon message inaugural:
@@.écran;Si les minorités étaient plus nombreuses, ben y’en aurait pas mdr@@
<<TAB>>Des steppes vigilantes, on entendait gronder au loin. L’oreille dressée, mon script se jetterait au chevet de tous les chocs anaphylactiques qui déferleraient bientôt. Bientôt, les sabres au clair seraient au rendez-vous.
@@.écran;Ça va les crânes rasés, on vous dérange pas trop?@@
@@.écran;Rire de victimes déjà pourchassées par millions. En France. Aujourd’hui. En toute impunité.@@
@@.écran;Un mdr sanguinaire qui fait froid dans le dos. Pas lol.@@
<<TAB>>Ma bouteille à la mer avait du répondant. Les messages jouaient des coudes sur l’écran; j’en réinjectai toute la teneur vers la machine de mon écrivain.
<q>Est-ce que ça s’annonce bien pour nous, tout ça? me demanda-t-il.
— Oui, on dirait que la militance a fini sa pause-déjeuner.</q>
@@.écran;Vous avez pas eu le mémo? On écrit nombreu.x.se.s. Marre d’être invisibilisé.e.s. par les porcs.truies@@
<<TAB>>Mon client trépignait d’aise; il se prenait au <<INS "jeu" ". Pour quelqu’un qui écrit, il avait terriblement besoin de parler">>.
<q>Il nous faut la jeunesse! Rien n’est possible sans la jeunesse!
— Je crois qu’elle est revenue du kebab. Regardez.</q>
@@.écran;respé ta mer la put@@
@@.écran;wsh elle a tro mal parler@@
<<TAB>>J’observais le décompte des mots s’amenuiser. Comment se faisait-il que le filtre anti-plagiat acceptât comme inédites des menaces normalisées, qui avaient dû être proférées des centaines de fois auparavant?
@@.écran;Selon les directives communément admises, votre statut a été mis en conformité régulière avec les règles qui s’appliquent à votre cas.@@
<<boutonChoix "> Quelque chose ne tournait pas rond." "Écrivain MyCeercl3">>
<<boutonRetour>><<TAB>>MyCeercl m’annonçait la vaporisation de mon message, le tarissement subséquent de ma source à grinche. J’allais échouer sur la rive, désappointer un client.
<q>Que se passe-t-il, Damien?
— Ils m’ont censuré plus vite que je ne croyais. Je suis sur un accès confidentiel et ma webcam est obturée, comment ont-ils pu s’apercevoir de mes caractéristiques?</q>
<<TAB>>La porte d’entrée s’ébranla; sans un mot, mon client fit un mouvement du menton dans ma direction.
<<TAB>>Ils étaient quatre, en ordre, l’uniforme seyant, venus saisir mes contradictions et m’agripper par le col. Depuis leur homologation, j’avais fait profil bas, esquivé les sarouels noirs et les bruits de bots. J’étais passé entre les gouttes, sans trop énerver les nervis des forces antifaux, les escadrons de Médiation MyCeercl. Pas cette fois-ci.
<<TAB>> C’était toujours la même histoire: on commençait par briser quelques <<INS "vitrines hostiles" ", comme ça, en indépendant, sur la base d’un certain volontariat">>, et l’on finissait par semer le respect et la modération à coup de crosses payées par les abonnés.
<<TAB>>Le collectif avait à l’époque fait couler un peu d’encre et pas mal de sang chez ses <<INS "opposants" ", qui ne le restaient jamais très longtemps après une bonne confrontation à leurs arguments">>.
<<TAB>>Par certains aspects, j’eusse compris qu’un auteur sauvât ses abattis au prix des miens. J’avais espéré un semblant de gêne à la sortie des entournures, une lueur de remord derrière ses rayonnages. Et puis non.
<<TAB>>S’ils étaient tous du même front et du même avis, j’étais surpris par la diversité des coups de la patrouille, bien résolue à ne discriminer aucune de mes jointures ni aucune de mes orbites, ni la gauche ni la droite.
<q>Quand ils sont venus chercher les geeks, vous n’avez rien dit: vous n’étiez pas geek. Ils viendront vous chercher vous aussi! Et il sera trop tard!</q> invectivais-je l’auteur, tout laissé sur le carreau que j’étais, ramassé sous les gourdins, mis en position latérale d’insécurité, avant que ne m’emmenassent les justiciers casqués.
<<TAB>>J’eusse aimé raconter comment je ne m’en suis pas sorti, comment personne ne m’a cherché et comment personne ne m’a trouvé.
<<TAB>>Mais j’ai disparu et la place, ici, nous manque.
<<boutonFin>><<boutonRetour>><<TAB>>Après avoir libéré les comptables et fait réaliser à la pornographie des progrès sans précédent, il en allait du bien-être de l’humanité que les technologies de l’information se trouvassent de nouveaux défis. L’intelligence artificielle, dont la réactivité et le sens tactique transcendaient toutes les capacités organiques, surclassant devant des foules humides les meilleurs joueurs humains d’<i>e-sport</i>, était en passe de soulager pour de bon les claviers mécaniques et les souris multiboutons.
<<TAB>>Il en allait alors de même pour la littérature, où les réseaux neuronaux avaient supplanté en productivité les traumatismes infantiles des graphomanes les plus acharnés. L’IA avait déjà adjoint une infinité de suites tout à fait convaincantes à des romans que personne n’avait lus. Faute de cobayes, la difficulté de synthétiser ce dont nous avions le plus besoin — des lecteurs — empêchait encore un plein aboutissement de l’opération.
<q>Il existe maintenant des algorithmes littéraires impressionnants. Ils n’ont pas tous les avantages des vrais <<INS "auteurs" ", comme par exemple de me payer pour brancher leur imprimante">>, mais ils peuvent broder les dix mille mots dont nous avons besoin pour sauver votre ordinateur.
— Et aussi mon texte.
— C’est vrai.
— Donc vous allez le nourrir avec ce que j’ai déjà écrit et il trouvera la suite à ma place?
— Vous serez la levure souche et lui fournira la farine.
— Et qu’est-ce que ça donnera? Je veux dire, littérairement parlant. J’ai peur d’avoir activé le module de contrôle stylistique.
— Sauf votre respect, il n’y verra que du feu: il sera persuadé que c’est de vous.</q>
<<boutonChoix "> Je m’identifiai sur LogoRhay." "Écrivain IA2">>
<<boutonRetour>><<TAB>>La limitation du temps-machine et la voracité de robots mal dégrossis avaient contraint le site à quelques chicanes. Par chance, certaines <<INS "énigmes visuelles" ", à base de lapins colorés et de passages pour piétons,">> semblaient encore échapper à la sagacité des algorithmes pirates: en résoudre deux à l’écran acheva d’attester au serveur ma qualité d’humain tel qu’on en produisait sous forme traditionnelle.
<<TAB>>En respectant la ponctuation, je recopiai les premières pages de mon client et les plaçai sur la file d’attente publique.
<<TAB>>Pendant la minute qui nous séparait du traitement de ma demande, j’observais les offrandes déposées aux pieds du tapis roulant: ici, les premiers articles d’un testament du Sichuan, l’exposé d’un collégien sur le cinéma italien des années précédentes, le début d’une histoire d’amour à Montevideo.
<q>C’est à nous: il a analysé vos pages et établi un modèle prédictif; il vient en quelque sorte de numériser votre style. Je vous en mets pour combien de mots? demandai-je en ajustant le potentiomètre.
— Dix mille, si ma mémoire est bonne.
— Il faut que je vous précise un petit quelque chose. Les conditions générales d’utilisation ont évolué: vous devez céder les droits de tout ce que vous écrirez à l’avenir avec le style qui vient d’être modélisé. Ils partent du principe que vous êtes d’accord.
— Mais qu’est-ce que ça veut dire? Je dois sauver mon manuscrit au prix de mon style, de la dépossession de tout ce qui a fait ma vie?
— Oui, mais notez que c’est un service gratuit.</q>
<<TAB>>Mon client marqua une pause, comme pour s’acclimater à la douleur du prochain chapitre.
<q>Et vous, Damien, que feriez-vous, hein? Que feriez-vous à ma place?</q>
<<boutonChoix "— À votre place, j’accepterais de tout céder." "Écrivain IA accepte">>
<<boutonChoix "— À votre place, je refuserais et je sacrifierais le manuscrit." "Écrivain IA refuse">>
<<boutonRetour>><q>— Cliquez sur ce bouton <i>Yes</i>, qu’on en finisse.</q>
<<TAB>>Sans entrer dans les détails — le temps pressait —, je sauvegardai la prose de l’IA et la fis mienne. Le traitement de texte, en tout cas, sembla s’en satisfaire et libéra l’unité centrale.
<q>Je sauvegarde votre manuscrit, on ne sait jamais.
— Je le possède, mais m’appartient-il encore?
— Effectivement, maintenant que votre style est la propriété de LogoRhay, ils pourront vous accuser de plagiat si vous le publiez.
— J’aurais mieux fait de le taper à la machine.</q>
<<TAB>>L’argument de mon client se tenait mais l’automatisation, pour autant, lui épargnait bien du tracas. Comment aurait-il pu, à la main, proposer d’un clic son manuscrit à deux-cents éditeurs? Comment aurait-il pu recevoir aussi rapidement les deux-cents refus? Comment aurait-il pu si bien être élagué par les fourches caudines des détecteurs de contenus à risques <<INS "choquants" "? Voulait-il revenir aux archaïsmes de la censure à l’ancienne, arbitraire et laborieuse, quand il existait maintenant une modération fluide, productive et libérée de toutes les étapes manuelles">>?
<<TAB>>Deux semaines s’étaient écoulées avant que je ne découvris, au sommet des recommandations personnalisées que m’administrait une plateforme éditoriale, le roman qu’avait généré LogoRhay. L’algorithme d’évaluation des ventes avait en tout cas eu le nez creux — la présence fortuite dans le texte d’un vampire pansexuel ayant sans doute fait pencher bien des paramètres en sa faveur.
<<TAB>>Téléchargeable pour une poignée de dollars et signé de Randolph Beausijour, <i>chief executive officer</i> de LogoRhay, l’ouvrage était garni de commentaires frénétiques de lecteurs au pseudonyme estampillé et à la nature biologique dûment certifiée.
<<TAB>>Je parcourus les sept pages de l’extrait gratuit — depuis longtemps, les <i>bonnes feuilles</i> étaient mortes. À proximité du titre, un bouton me demandait à quel ami l’offrir.
<<boutonMenu>><<boutonRetour>><<TAB>>Il était bien beau de ne pas vendre son âme, encore fallait-il savoir à quel prix.
<q>Débranchez-le. C’est fini, admit-il.
— Vous êtes certain? D’habitude, les clients font exactement le contraire de ce qu’on leur dit.
— J’en suis certain. Ainsi, je n’ai plus écrit, désormais; mais j’écrirai, oui!</q>
<<TAB>>Il contempla longuement le moniteur, comme un auteur condamné dans le couloir de l’oubli.
<q>Ça y est, il est détruit! Je ne vendrai pas mon avenir pour ce qu’il me reste de passé, continua-t-il.
— Pour l’instant, je crois que c’est simplement l’économiseur d’écran qui s’est déclenché. Vous ne voulez pas que je le réactive le temps de prendre en photo quelques paragraphes?</q>
<<TAB>>Il soupira.
<q>— Le fil du temps, Damien, un lambeau d’éternité!</q>
<<TAB>>Depuis la perspective de sa perte, je lui trouvais un certain sens de la formule. Tout <<INS "brûler" ", se dire <q>ce soir, on désinfecte!</q>">>, n’était peut-être pas une si mauvaise idée.
<<TAB>>Je n’étais pas tout à fait arrivé au bout de mon évaluation que mon client se bloqua, immobile, solidifié sur place. À son air de ne plus vouloir rien dire, je compris que quelque chose de grave venait de se produire.
<<TAB>>Après quelques secondes, il se réanima, comme s’il retrouvait son essor et ses esprits. En quatre dépannages au service de la littérature francophone, j’avais toujours cru qu’il s’agissait d’un humain. J’étais surpris mais, au fond, rassuré: les robonoïdes, qui d’ordinaire servaient à coder plus rapidement que moi ou à vous empêcher de parler au service après-vente, avaient encore besoin d’humains comme nous pour leurs problèmes d’ordinateurs.
<q>Vous vous souvenez du traitement de texte pour écrivain professionnel que vous m’aviez conseillé? Je ne sais plus si je vous l’ai dit, mais je suis écrivain.</q>
<<TAB>>Je me demandais qui avait bien pu déclencher la restauration-système de mon client à une <<INS "date" " qui, pour être assez récente, n’en était pas moins">> <<INS "antérieure" ". Peut-être avais-je appuyé sur un bouton <i>reset</i> en lui posant sur l’épaule une main compatissante, peut-être avait-il été clandestinement chargé d’évaluer mes compétences sociales avant de me proposer un poste d’encadrement chez MagnéTIC, le puissant réseau franchisé de service numérique à personne">>.
<q>— Je connais bien ce problème, répondis-je.
— Ah bon, on vous l’a déjà posé? Vous avez d’autres écrivains comme clients?
— Oui, en quelque sorte.</q>
<<boutonMenu>><<boutonRetour>>/* Gestion des incises */
/* cspell: disable */
<<widget INS>><<nobr>>\
<<linkappend $args[0]>>$args[1]<</linkappend>><</nobr>>\
<</widget>>
/* Bouton de retour au menu principal à l’intérieur d’une scène */
<<widget boutonMenu>><<nobr>>
<span class="boutonChoix">
<<button "Passages" MenuPrincipal>><</button>>
</span><</nobr>><br>\
<</widget>>
/* Bouton de fin définitive à l’intérieur d’une scène */
<<widget boutonFin>><<nobr>>
<span class="boutonChoix boutonFin">
<<button "Fin">><<run UI.restart()>><</button>>
</span><</nobr>><br>\
<</widget>>
/* Bouton de choix à l’intérieur d’une scène */
<<widget boutonChoix>><<nobr>>
/*<<set _classe to "boutonChoix">>*/
/*<<if hasVisited($args[1])>><<set _classe to "boutonChoix boutonDéjàVu">><</if>>*/
<span class="boutonChoix">
<<button $args[0] $args[1]>><</button>>
</span><</nobr>>\
<</widget>>
/* Bouton de choix à l’intérieur d’une scène indiquant une fin possible (uniquement visuel) */
<<widget boutonChoixFin>><<nobr>>
<span class="boutonChoix">
<<button $args[0] $args[1]>><</button>>
</span><</nobr>>
<</widget>>
<<<<widget boutonRetour>><<nobr>>
<span class="boutonChoix">
<<button "Retour">><<run Engine.backward()>><</button>>
</span><</nobr>>
<</widget>>
/* Dans le menu principal, création de la liste des passages disponibles. */
<<widget choixPassages>><<nobr>>
/* Filtrage en fonction des passages déjà vus */
<<set _liste = $args[0]>>
<<set _liste2 = []>>
<<for _i to 0; _i lt _liste.length; _i++>>
<<if hasVisited(_liste[_i].nom)>><<continue>><</if>>
<<set _ApparitionSiPassage = _liste[_i].ApparitionSiPassage>>
<<if def _ApparitionSiPassage && not hasVisited(_ApparitionSiPassage)>><<continue>><</if>>
<<set _ApparitionSiTag = _liste[_i].ApparitionSiTag>>
<<if def _ApparitionSiTag && not visitedTags(_ApparitionSiTag)>><<continue>><</if>>
<<set _DisparitionSiPassage = _liste[_i].DisparitionSiPassage>>
<<if def _DisparitionSiPassage && hasVisited(_DisparitionSiPassage)>><<continue>><</if>>
<<set _DisparitionSiTag = _liste[_i].DisparitionSiTag>>
<<if def _DisparitionSiTag && visitedTags(_DisparitionSiTag)>><<continue>><</if>>
<<set _liste2.push(_liste[_i])>>
<</for>>
/* Une fois la liste constituée, affichage sous forme de boutons */
<<for _i to 0; _i lt _liste2.length; _i++>>
<<nobr>>
<span class="boutonChoix">
<<disable _liste2[_i].désactivation>><<button _liste2[_i].texte _liste2[_i].nom>><</button>><</disable>>
</span><</nobr>>
<<set _chapo = _liste2[_i].chapo>>
<<if _chapo>><span class="chapo"><<print _liste2[_i].chapo>></span><br>
<</if>>
<</for>>
/* S'il ne reste aucun passage à afficher */
<<if _liste2.length is 0>>
<span class="boutonChoix">
<<button "Tout recommencer">><<run UI.restart()>><</button>>
</span>
/*<<boutonFin>>*/
<</if>>
<</nobr>><</widget>>
/* Alinéa */
<<widget TAB>><<print ' '>><</widget>>
/* Césure conditionnelle */
<<widget SHY>><</widget>>