François Coulon

Dix idées sur la création numérique

Un article de 2002, publié à l’origine sur l’ancêtre de ce présent site. Incendiaire et exalté, mais beaucoup de points sont toujours d’actualité.

Les expositions se moquent parfois un peu du monde. Il va falloir se soucier des conditions d’exposition publique des œuvres numériques. Notre domaine semble être le seul dans lequel certains artistes sont censés accepter de partager un poste avec d’autres œuvres, réalisées par d’autres artistes. Imaginez la réaction d’un peintre un peu impulsif si le directeur d’une galerie lui expliquait que, à cause du manque de place, il allait exposer sa toile dans le tiroir d’une commode avec une étiquette dessus.

Les mots sont importants. Certains mots sont usés, péjoratifs ou tout bonnement inappropriés. En attendant qu’ils se refassent une santé, je propose un moratoire durant lequel nous nous interdirons, en évoquant la création numérique, d’employer des termes tels que « interactivité », « multimédia », « produit », « contenu » ou « Raymond Queneau ».

Le futur commence à avoir bon dos. Plutôt que d’attendre, de s’excuser ou de spéculer sur le matériel, nous ferions mieux de nous demander — là, ici, maintenant — ce que nous avons à dire et par quel moyen nous allons le faire. Sans volonté artistique, le temps n’arrangera rien : en soi, le futur n’est jamais qu’une espèce de présent avec plus de méga-octets disponibles.

Debout, les pleutres ! Personne n’a à répondre à la question de la légitimité de la démarche de l’art numérique en fonction d’un quelconque « marché » qui devrait lui préexister. Le public n’attend rien et ne demande rien à personne : dans le passé, le public n’a pas organisé de pétition pour exiger l’invention de l’imprimerie, du cinéma, du football, de l’informatique personnelle ou du rock’n roll ; il ne formera pas non plus de syndicat et n’organisera pas de manifestations entre Bastille et République pour réclamer de la littérature électronique ou des univers génératifs à ceux qui n’osent pas en faire.

Soyons solidaires avec les nécessiteux. Le passé des portails internet pour les nains jardiniers ou des CD-Rom culturels sur le Maréchal Pétain et la peinture à l’huile ne nous concerne pas et ne nous apprend rien sur notre avenir. Mais pour venger nos amis marchands de leur lamentable échec, nous essaierons en faisant de l’art de regagner tout l’argent qu’ils ont perdu en faisant des conneries.

Nous sommes trop tristes. Nous nous sommes trop plaints ouvertement du financement, de l’édition ou de la distribution. Le public se fout de nos problèmes de logistique. Ces difficultés, prévisibles, ne sont jamais qu’à la hauteur de l’enjeu. Notre but est d’arriver à imposer un nouveau mode de conception et de perception de l’œuvre d’art ; qui a pu croire qu’un projet aussi ambitieux allait se réaliser du jour au lendemain ?

Les ficelles numériques n’étonnent plus personne. C’est une excellente nouvelle : plus de gens vont faire attention à ce que, par leur intermédiaire, nous avons envie d’exprimer

N’ayez pas peur, c’est juste de l’art. Jusqu’ici, la plupart des avis émis sur une œuvre numérique, la plupart des comportements qu’elle inspire (indifférence ostensible, obstruction caractérisée, enthousiasme convulsif) relève davantage de la défense d’intérêts catégoriels, de l’encouragement ou du dénigrement du principe même de la création numérique que d’un véritable jugement de la valeur artistique spécifique de cette œuvre.

Libérons-nous doucement de la modernité. Nous avons parfaitement expliqué à quel point nous étions audacieux et drôlement innovants — et il est bien possible que tout le monde ait fini par le comprendre. Il est peut-être temps de montrer maintenant que le numérique s’inscrit aussi, tout simplement, dans la continuité logique d’une évolution de la narration ou de la représentation, entamée bien antérieurement.

Nous sommes des artistes outrageusement prétentieux, mais pas encore assez. Sous toutes ses formes, la musique électronique est d’abord de la musique. Que certains clercs cacochymes, par incompréhension, inertie ou crispation corporatiste, ne puissent pas admettre qu’il en est de même pour l’art plastique ou la littérature est évidemment un peu pénible. Nous sommes ouverts à tous les échanges et toutes les coopérations, mais nous nous passerons d’eux et de leur avis s’il n’y a pas moyen de faire autrement.

Tous les articles